‹ Dugommier, 1738-1794Chapitre 84 sur 102 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

NÉaOCIATIONS

Réflexions de Dugommier sur la Catalogne (12 mai). — Réponse du Comité et projet d'une république catalane. — Propagande des républicains. — Efforts de La Union pour combattre les idées françaises. — Mécontentement des officiers et de la bourgeoisie. — Désirs de paix et d'alliance avec la France. — Plans de Godoy. — La marquise de C... — Son arrivée à Figuières (9 octobre) et ses entretiens avec La Union. — Lettre de Godoy à Dugommier et proposition de transporter les républicains français dans les îles d*^mérique. — Vaines tentatives de La Union pour conférer personnellement avec Dugommier (3 et 5 août). — Correspondance relative à l'astronome Méchain. — Le payeur français Simonin à La Bisbal. — La négociation amorcée par Simonin. — Première lettre de Simonin. — Le rameau d'olivier. — Réponse de Dugommier. — Instructions du Comité aux représentants Delbrel et Vidai. — Deuxième et troisième lettre de Simonin. — Propositions espagnoles. — Louis XVII, roi du Uoussillon. — Réplique indignée du Comité.

L'armée des Pyrénées-Orientales avait, comme disait Dugommier, le pied en Espagne. Dès le mois de mai, elle entamait la Catalogne et allait, selon toute vraisemblance, la conquérir. Le 12 mai, Dugommier communiquait ses réflexions sur ce sujet au Comité de salut public. La Catalogne, écrivait-il, était riche; elle produisait des moissons de toute espèce; elle avait des manufactures, des mines, des ports. Ne faudrait-il pas la réunir à la République? Elle offrirait à la France un boulevard plus assuré que les Pyrénées. Le Catalan, brave, actif, appliqué, détestait TEspagne ; il aimait la liberté, et, lorsqu'il aurait en outre Tégalité, « cette reine du peuple », lorsqu'il aurait la fraternité, dont le drapeau flottait à la tête de Tavant-garde française, il se donnerait à la République et se franciserait en peu de temps.

Le Comité ne goCita pas los idt-es lic Dugomniicr. Il refusai de «réunira la Oitalngne. Les conquêtes de la Frajice,! répondit Couthon aux représentants Milhaud et SoubranyJ^ devaieat être nécessaires à sa propre sûreté. Or la Catalogne était très éluignî'o du cputre d'action de la Héputilique, de longtempa elle ne pourrait, à caiiBe de la différence du langage et des habitudes, " s'identifier avec nous ». Micuii valait faire de la Catalogne une République indépendantej sous le protectorat do la France, Devenue département fran-^ çais, elle serait aussi difficile à conserver que l'était l'anciei Koussîllon. Libre, intéressée par là même à sa propre d^l fense, elle serait une bamêre éternelle entre la France eim l'Espagne. II fallait donc, ajoutait Couthon, la lier à lafl République par les besoins, par les principes, et tout eu ménageant le culte auquel elle était attachée, lui inspirera i'amour de la Uberté et le » mépris des raftmerios espa-l gnôles » ; il fallait prot^-ger la classe indigente et laliorieuse^ mais écraser les riches, les accabler de contributions, lea^ prendre pour otages; il fallait întroduire.la langue français* créer dos routes, multiplier les rapports avec la France, et J c'est pourquoi le Comité recommandait, « comme un point essentiel de politique •<, de détruire la fonderie de Saint- j Laui-ent-de-la-Mouga; la Franco devait tout fournir au nouvel État'.

Les Français s'efforcêi'ent lionc de gagnei' les Catalans à leur cause. Dés qu'ils eurent franchi les Pyrénées, ils commencèrent une active propagande. Une société populaire fui •] fondée il Puycerda, et les représentants exhortaient lenA sans-culottes qui composaient ce club h prêcher autour n d'eux les vérités éternelles de la raison, à instruire un* I nation ignorante et " abrutie sons le joug de toutes les |

tifitec. Aular<],\lll.7l

N'ÉnoCIATIONS :i:'.i

tjTannies ». Les proclamations des commissairoH, la drcla ration des droits de Thomme, la conslitiition de 1 ÎUli, l'adresse de la Convention au peuple français, los ^cands discours des principaux orateurs de rassenihléo, coninji* Ir discours do Robespierre sur les fêtes publi(iuos ot c<dui d«' Barère sur les secours donnés aux indigents, étaient réimpri mes en espagnol ou en catalan, et répandus, semés d<! innn côtés, j(îtés sur les chemins, attachés aux arbres. A^^^r/ souvent — avant la guerre à mort — les soldats franr;iis abordaient les sohlats espagnols et leur vantaient Ion don cours du nouveau régime, leur reprochaient de se baiirr pour un despote, les engageaient à déserter ou à niéna^t'i-. à épargner leurs frères les républicains. Lorsqu'ils arri vaient près d'un village, ils appelaient les habitants, ei pai fois on déposait les armes de part et d'autre, on cau^ar cordialement; les Français assuraient que la Répubiiij;j' était le meilleur des gouvernements, qu'elle rendrai: .. paysans libres et heureux, qu'elle rebâtirait les jnai.-,. . brûlées, et de temps on temps une sentinelle esjja^ij .. attirée parla curiosité, venait se mêler ii la convi'rsjuii-- La Union résista de tout son pouvoir à la prupa^nji . ces républicains qui faisaient la guerre, selon îsoii *:... sion, avec la plume et avec l'argent phis niéinr: iji..; feu et l'épéo. Dans ses proclamations aux (Jataiai. . mettait en garde contre les princijios séduisauis uvers» et, dans ses lettres à ses lieutenants, il leae:,^ montrer aux populations la fausseté des niaxiui* envahisseurs savaient revêtir de couleurs a^î . ordonnait de tii'or sur tous les Français qui bài^... du camp, à moins (ju'ils ne fussent désert^ui> ij. ^ taires. 11 intenhsait, S(Mis peine de mort. au:.^*. la frontière tout rapport avec les Franr;ajbtaj^^, Espagnols du pays conquis. « J'aime uii«ux^.«&,;:, moins bien informé, et je veux, avant Uiu;,.,

DDGOMMIER

l'air français ne corrompe le iiûtro. ■■ Il enjuignait de saisir et de brûler les brochures révolutionnaires et papiers séditieux : tout soldat devait remettre au général les exemplaires! qui tombaient entre nés mains. Il fit faire dans les tenteS'l les plus exactes ] erquisitions. 11 défendit aux émigré»' 1 et aux familles de Catalogne d'avoir aucun domestique f français.

Des corps d'émigrés servaient dans son armée. La légion du Vallespir, composée de 250 hommes, Kotissillonnais pour | la plupart et conduite par le brave AutoinedeCosta, semblait il La Union digne de tonte contlauce. Mais le régiment da Royal-Roussi lion et lu légion royale et catholique des Pyrénées, commandés par le comte do Caldaguès' et le comte d© i Panelier, comptaient dans leurs rangs un grand nombre d déserteurs et de prisonniers de l'armée française, jarobina fervents, qui propageaient parmi les Espagnols les idées nouvelles. La Union fondit Royal-Roussillon avec la légion des Pyrénées, qui prit le nom de légion de la Reine et reçut pour chef le comte de Cluirac. Néanmoins l'esprit républicain régnait encore dans la légion de la Reine, La Union lui ôta son nom et finit par la transfonner complëlenicnt.

Il envo^'ales prisonniers français très loin de la frontière jusqu'à Sèvillo, jusqu'aux Baléares, et nul d'entre eux ne put communiquer avec les habitants. <• Vous ne voua contente?, pas, leur écrivait-il, d'avoir violé dans voire patrie toutes les lois divines et humaines, d'y avoir introduit l'anarchie et l'impiété ; il y a parmi vous des insensés qui tâchent d'en faire autant chez nous, et on les regarde conmie des pestiférés, puisque l'infection morale qu'ils veulent répandre autour d'eux est plus nuisible que l'infection physique! "

1. Pierre-tiaymoiiil de CaldSigiiès, colonel il'AnKouiilois, nrait 6\ gré BU FulDuieneemeDl de i7U2 nvec les uriicierd dv Bon K'glnil Uajor de la Légion royale cduinaaduc par le marquis de Saiol-Siiuon. ■!

Mais il reconnaissait que les idées de la nation française étaient plus dangereuses que ses armées. La contagion avait atteint beaucoup de ses officiers, les plus jeunes surtout. Ils ne lisaient pas impunément ces pamphlets où la France était représentée comme une nation généreuse et désintéressée, qui n'entendait rien conquérir au-delà des Pyrénées, rien changer au gouvernement et à la religion. Ils ne dissimulaient pas leur lassitude et leur dégoût. Pourquoi faisait-on la guerre? En tirait-on quelque avantage? N'était-ce pas folie que de vouloir convertir les Français?

Les bourgeois instruits pensaient comme les officiers. L'alliance anglaise était pour eux l'abomination de la désolation. Ils comprenaient, selon le mot d'un Français, qu'ils faisaient une guerre de dupes, une guerre qui rendait l'empire colonial des Anglais plus grand encore. « Ils désirentla paix, marquait Dugommier au Comité, et consentiraient aux humiliations pour l'obtenir ; ils détestent les Anglais et prononcent leur nom avec horreur; ils se ligueraient volontiers avec nous pour les détruire. » Le ministre de la marine Valdès refusait d'employer sa flotte au profit du cabinet britannique et déclarait que les vaisseaux espagnols devaient, non pas combattre les Français et faire de hasardeuses entreprises, mais défendre les côtes d'Espagne contre les corsaires. La Union croyait sincèrement que l'Angleterre méditait la ruine de sa patrie : « Je suis persuadé, avouait-il, qu'elle cherche à réduire au néant l'Espagne tout comme la France. » Lorsque les représentants s'abouchèrent avec le gouverneur de Figuières, André de Torrès, et ses deux lieutenants Ortuzar

fut appelé en 1793 par Ricardos en Catalogne pour former le Royal-Roussillon. Lorsqu'après la paix les corps émigrés furent réformés et réunis en un régiment dit de Bourbon, ce régiment eut Caldagués pour colonel. Brigadier en 1802, maréchal de camp en 1808 et fait prisonnier cette même année à la tête de Tavant-garde de Tarmée de Catalogne, Caldagués rentra au service de France en 1815 et fut promu lieutenant-général par le duc d*Angouléme.

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ot AllenJp, ces trois Eapai^iKils manifestèrent, énergique-^ mont leur haine contre l'Anglelerre et ieur désir d'unej alliance entre l'Espagne et la République française'.

L'Espagne inclinait donc à la paix. Ricardos ne disait-it, pas, au mois de juin 1793, à Duhois-Bnillé, que la guerre 6lai une querelle d'amants qui cesserait dés que les Français! seraient devenus plus raisonnables? Vainement Godoy affir-J mait. en janvier 1794, que le roi ferait trois campagnes plulûil que de reconnaître la Riipublique et, en ft^vricr, que lui,! Godoy, mettrait sur pied tOU.OOÛ hommes, qu'il irait mème.l au camp encourager les snlilats. Vainement le clergé assu-l rait qu'il fallait s'opposer aux progrésdc 1' «idoLltrie", queJ la continuation des hostilités contre une République impie^ était un devoir religieux. La défaite du Boulon accrut lej mécontentement. Les ennemis de Godoj- et do la reinfll attaquèrent un gouvernement incapable et prodigue. Desl pamphlets réclamèrent la convocation des Cortê3. Godoy fiti arrèterplus de soixante personnes ; mais, lorsqu'on lui deman-J dait s'il saurait an-Cter l'invasion, il confessait que Figuiêres, 1 Roses, Giroue étaient en mauvais état et que les rempart»! de Barcelone n'avaient pas été reparés. Il prescrivit de ren-^ forcer l'armée par une levée de 40.0ÛÙ volontaires : qat-j conque s'engagerait, aurait après la guerre un emploi r'ivil'l et l'exemption d'impftts pendant six ans. Mais ces volun-J taires n'étaient [las des soldats, et, malgré les promesses de 1 Godoy, presque personne ne s'enrùla. Qu'on fasse marcher, i disiiit-on, les prêtres et les nobles. les principaux intéressés en cette affaire! II fallut racoler des vagabonds au prix do \Tngt onces d'or ou quadruples d'Espagne comptant. Vint la i capitulation de Collioure. Elle fut regardée comme honteuse,

1. Cf. p. Delbrel, (oc. cil., «ept. 67-85; — Dnumgnrlen. 5I«.53»; — rapport da VillemonlÈa, 18 juin:— Diigoniniipr au Comit'"-. UiDcIulirp |A.G,[; — RifiHinin à Duaouiniit-'r [Salff de l)elbri-l, S6): — Lvi re]irésenlBnt» au CoEuitf, 2V (léc. (Arcli. nat., A. P. il, 203).

et inutilement Godoy prétendit que la défense de la place avait été héroïque. On lui reprocha d'avoir laissé dans Collioure 7.000 Espagnols que les Français devaient tôt ou tard capturer et de les avoir sottement abandonnés. Pourquoi la flotte de Gravina n'avait-elle pas empêché Castagnier de débarquer les pièces dont les boulets avaient écrasé Saint-Elme? Pourquoi n'avait-elle pas sauvé la garnison? Pourquoi, comme par dérision, se montrait-elle à Thorizon lorsque les troupes de Navarre défilaient vaincues devant l'assiégeant? Mais Godoy ne pensait qu'au plaisir; Godoy conduisait le roi et la reine dans un phaéton a six chevaux ; il caracolait sur les promenades; il recevait les femmes et les filles de ceux qui briguaient une place ou une faveur, et tous les hommes éclairés s'indignaient que l'Espagne fût la proie de ce libertin et de ses compagnons de jeu et de débauche, êtres complètement ignorants, dépourvus d'énergie et qui ne savaient qu'exagérer les succès de leurs aUiés les Autrichiens. C'était dans les grandes villes et surtout dans la capitale que grondaient les colères. Certains ne cachaient plus leurs sympathies révolutionnaires. Ils portaient des rubans rouge sang, des cravates tricolores, des gilets à la guillotine. L'opinion, témoigne un diplomate, ne pouvait être maîtrisée que par des victoires. Et les revers succédaient aux revers! Fontarabie et Saint-Sébastien capitulaient; les Français de l'armée des Pyrénées-Occidentales occupaient le Guipuzcoa, ils entraient en Biscaye. Le roi, jusqu'alors populaire, fut insulté, maudit. « A quoi bon, enteudait-on dans Madrid, ces levées de recrues et à quoi bon ces dépenses énormes, puisqu'il n'y a ni armées ni généraux? Que les Français viennent et qu'ils chassent des gens incapables de ré^aier ! Nous les accueillerons avec acclamations ! » L'enchérissement du pain faillit provoquer une émeute. On dut, pour contenir le peuple, doubler les patrouilles et envoyer par les rues de gros détachements de cavalerie. Dans les premières

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semaines d'août, la cour était aliattue, consternée. Qiioltjnci uns proposaient de la transférer à Séville. Une crise seul blait inévitatile. et Godoy n'avait pour la conjurer d'à moyen que de s'éloigner nu de conclure la paix avec Franco. Un instant le Inyalisme des provinces lui rend) cœnr, et il parut pliia résolu que jamais a. poursuivre ( guerro qu'il qualifiait de terrible. Les Cortês de Navai appelèrent aux armes tous les habitants de quinze à quai rante ans. Les Élats de Biscaye déclarèrent qu'ils sacriti&< raient la dernière goutte de leur sang pour la défense d religion, du roi et de la pairie. Burgos, Logrono, d'autn cités envoyèrent des adresses de dévouement. Godoy i ait le train de la cour et rogna les appointements des haut^ fonctionnaires; il fit dire des prières pendant neuf jours; lança, le 12 aoiH, une longue, confuse et emphatique pro-^ clamation qui trahissait ses craintes et qui, tout en flétrissant les infimes principes des ennemis et leur esprit do pillage, reconnaissait assez imprudemment leur irrésiâtibld impétuosité. Mais bientôt il apprenait la défaite de Sajntj Laurent-de-la-Mouga et il ne doutait pas que Oellcgan: capitulerait sous peu de jours. La nouvelle du 9 thermidor b consola ; il envisagea la chute de Robespierre comme un victoire. " Il est mort, s'écriait le pauvre Charles IV, il e mort, le bourreau de la République'! »

L'occasion était propice pour traiter, et Godoy chî La Union des pourparlers, Bien qu'il efit refusé de coid tracter avec la prétendue République et accusé les Fralw çais de « faire la guerre cruelle des, barbares », La Untot consentit à négocier.

Mais avec qni? Ces Français de la Révolution. Godoy aiÊ savait, disait-îl, par où les prendre. C'étaient des geU

1. Daamgarten. 50-2. mil. S35, 530 7131, m, 5t3: — rapport de Vittemoi lés, 28 juin (A. G.l; — M an' il lac. 76-TJ; — Fervel. I, (,ô\- Tralclievski Het-ue hisl., mai-juin I8»6, p. iH.

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incoiiniis qui uo dépoiiilaient de persoune. ■( Je ne vois pas, écrivait-i] à Lii Union, un gouvernement ou du moins une assemblée sftre de (|nelque durée et qui, par ses diaposilious, puisse garantir la loyauté si nécessaire dans les conventions ïnternalionales. •>

Le premier moyen qu'il employa répondjdt bien â la fri- Tolité de son caractère. Il voulut séduire Dugommier.

î les coninieneeiiients d'aofil, il reçut -la \-isite d'une Française émigrée, la marquise de C... Elle assurait qu'elle avait autrefois connu Dugominior qui ■< lui montrait quelque inclination ", et elle offrait de revoir son ancien ami, de lo giigner à la bonne cause ; elle ne demandait qu'un laisserpasser sign6 de La Union, Le ministre se défiait de cette étrangère : n L'imagination exaltée d'une femme jeune, d'une Française surtout, marquait-il à La Union, a pn lui faire concevoir un projet inexéculyble. 11 se peut aussi que «0U3 le masque du /èle elle cache l'intention de nous tromper ou ne cherche qu'un moyen de remédier à son indigeocc. » Mais Godoy était d'avis qu'il faut, pour sortir (d'un mauvais pas, user de tous les expédients. Il euvoya l"° de C... à l'armée.

La Union consigna la dame à Diircclune et lui défendit de se rendre au quartier général de Figuières, Il ne croyait ipas que Dugommier voulût la revoir. " Dugommier, disait-il, a la guillotine en perspective et il sait que cette peine l'inflige sans examen ; son entourage, qui n'ignore peut-6tre

i son inclination d'autrefois, soupçonnera pourquoi cette lame est venue, et c'en sera assez pour faire décréter la jaort de Dugommier. » Godoy répliqua qu'il fallait « laisser passer la dama et l'aider » ; si Dugommier était soupçonna et guillotiné, ce serait toujours un ennemi de moins.

Cependant la marquise, impalieutée, avait écrit de Barelone a La Union qu'elle désirait aller sans retard à Figiiières pour n'aliiiuclier avec lui. Il fut Iri's embarrassé.

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Celle feninie n'était-elle jins uno espionne? Et, quand ellal serait il*:voiiée à la monarchie esiiagnolo, ijne. penserais rarmî'O en apprenant que son général, cet homme austèrt et vertueux, avait de fréquents entretiens avec une inrnnnue|g Godoy autoriaa La Union à traiter l'affaire par lettres. Mai la Françaiae déclara qu'elle ne pouvait s'expliquer que verbale^ ment. Enfin elle obtint ia permission de venir à Fignières. 1

Elle arriva le 9 octol)re sous des habits masculins, i cet instant, par.ilt-il, le cœur lui faiblit. Elle n'osa rendi'e au camp français sans s'èiro assurée qu'elle ïiA courait aucun danger et, après mainte hésitation, cite réi lut de demander à Dugomnder soua un prétexte quelconqiia et sous un nom supposé une lettre d'audience. Mais coni ment transmettre cette requête? Par un parlementaire î) C'était révéler la connivence de La Union. Par des soldat»?' Par des paysans? I^s républicains savaient quelle étroite surveillance La Union eiterçait sur les rapports de l'arméo et de la population avec les Français.

Durant ces conversations, la marquise ."'éprit ou fit s blant de s'éprendre de La Union. Il avait la figure à la foM màlo et douce, une grande distinction de manières, une bellfl réputation de bravoure et son litre de généralissime. Ulfl jour, elle lui confessa ce qu'elle appelait les « nouveaux sen^ time[ils de son cœur •<. Elle tombait mal. Tout en l'accueife lant avec politesse, La Union la tint rlésormais à distance

Dans les'derniers jours d'octobre, une lettre de la dame^ au général en chef de l'armée Hes Pyrénées-Orientales fut'l envoyée on ne sait par quelle voie. La marquise dJsalt4 qu'elle avait connu Dugommier en France, qu'elle lui gar-j dait une très sincère estime et voulait lui donner une preuT»! de la plus grande confiance. Elle souhaitait de rentrer dane>'| son pays, le Comtat Vonaissin, qu'elle avait quitté depuis 1789, ; avant qu'il fût incorporé à la France. Retenue en Espagnâcl par des parents qui l'avaient mise sous une dépendancc^fl

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t vraiiiiûiiic, iAlo n'jivail. pu revenir plus iM. M.'iis piiiirr.ait-elle revenir? N'était-elle pas cuiisîtlorée coiiinie éiiii^çrée ? Ou bien, puisqu'il lui avait été impossible d'observer h loi, ne serait-elle pas réputée innocente? Elle sollicitait donc les conseils d'un homme de bien, et elle irait volontiora Jane le camp de Du^ommier lui commimiquer des affaires très imporlanles rt essenliellfs. Si le général avait la Imnlé de lui répondre, il n'avait qit'â écrire à Figuiêres, à la sonnra Riiso, sans signer sa lettre.

Quelle était cette aventurière? Avait-elle réellement connu Dugoinmier en France avant 1789? Serait-co l'intrigante qui fut plus lard à Madrid, bous le nom de M"* Rillon, l'amie de Pérignon et du duc d'Havre? Serait-ce la fameuse M"de Kunneuil? Quoi qu'il en soit. Dugomraier ne lui répondit pas'.

Des négociations plus sérieuses s'engageaient pendant qu'avait lieu cette tentative de séduction". A la fin de juillet, Godoy eut une idée étrange, inouïe, absolument extiaordijiaire. Il composa du mieux qu'il put une lettre ji Dugommier Bl il pria La Union de lu lire au général fran^ iis ilans un entretien particulier sun^ la remettre pour ne pas Uisseï aux mains des ennemis une preuve écrite des pourparlers de l'Espagne, La guerre, disait Godo>- dans ce singulier factnm, traînait en longueur et la République française ne s'affermissait pas; son territoire était trop étendu, et sa population ne cessait pas depuis cinq ans de s'épuiser. Puisqu'il leur fallait des limites plus étroites, pourquoi les ré|)ubli- !aiQs français ne se transportaient-ils pas dans leurs iles 'Amérique pour établir un gouvernement solide? Le roi de

1. Cr. mr cet épiiode le P. Detbrel, toc. clL, novembre. 4i8't35 ; — el Wvttt la RiOoa le livre d'E, Dsudet, ContpiraUun el ComiiUeHnn, 1>4S. a. Voir lur CEB nôgocistioDi le P. Delbrel, (oe. cit.. oelobre, îsl-î98: — ,. Sorel, l'Euro/ieet la Aev./V'., IV. 143-146; — les notes du repr^xentanl )elbTel. 2Z'30 {Revue Je la Hffol. 18HS, janvier-fËvrierJ ut tel ducuiueuU du

France remoiilé sur sfui trone leur fîannitirait leur sfirel personnelle. Ils trouveraient <les alliés comme l'Espagne qui feraient fleurir leur commerce. Godoy invitait Dugommier, qu'une pareille démarche no pourrait qu'immortaliser, à communiquer ce beau projet à la Convention.

Le ministre jugeait son plan aussi pratique que génial, i il assurait à La Union que cette combinaison terminerait 11 hostilités, qu'elle flatterait les Français qui laisseraiei désormais l'Espagne en repos. La Union ne se payait pas é telles chimères. Tl rijpondil à Godoy que les Français n'ao ceptoraient jamais do semblalilea propositions et n'admel< traient jamais dans leurs négociations rien de contraire à constitution qu'ils avaient proclamée et défendue. Apr avoir soutenu leurs principes avec tant de vaillance dai l'adverBilé, iraient-ils les abjurer dans la bonne fortune' Vainqueurs sur toutes les frontières, nombreux, aguerriSj quelle autre pensée avaient-ils maintenant que d'établir i République d'un bout à l'autre de leur sol? Et ils s'avisi raient de «'exiler avec elle dans les colonies d'Amérique K Je suis, concluait La Union, aussi marri que personne ii les voir arriver à leurs fins; mais nécessité n'a pas de loi. i 11 était prêt d'ailleurs k s'aboucher avec Dugommier, et H saurait lui prouver que la France et l'Espagne devaient fair la paix pour résister sérieusement à l'Angleterre, len ennemi commun.

Le 3 août, La Union envoyait aux avant-postes franc»! un parlementaire chargé de voir Dugommier et de lui dit que le général en chef de l'armée espagnole désirait s'eatrfi tenir de la capitulation de Collioure avec le général a chef de l'armée française. Un officior de l'étal-major accaei] lit rudement cet émissaire. «Va-t'en, dit-il, et annonce j La Union que nous le recevrons avec le canon et I: nette; va-t'en, envoyé d'une nation de traîtres et trall toi-m&mel» Pourtant le parlementaire l'ut Mcimis. DtigO!

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iniorle reçu! on [irùseiioo de son état-major et lui reprocha tri's vivement lu con<hiile de La Union et de la cour. « Vous ■avez, mandait plus tard La Union à Dugonimier, oublié ce que vous vous deviez à vous-môme, ot vous avez eu la gloire, èl la tète de votre armfje, d'inauUer un homme senl; con- .tiniicz ainsi, ot soyez sûr qne jamais je ne vou« imiterai. " L'Espagnol ne put dune s'acquitter de son message; lorsqu'il exprima le désir de parler k Dugommier en particulier, le ;{ énéral répondit qu'il n'avait rien de secret pour ses entours .et que les répuhlicains ignorent la dissimulation : i< Je ne reçois, disaiL-il, ni lettres ni trompettes que devant témoins. >. Une seconde tentative eut lieu deux jours après, le 5 aoftt. Bugoinmier avait demandé des nouvelles de l'astronome français M(!'cliaîn, chargé de mesurer un arc du méridien de Duakerquo à Harcelone. Méciiaiu était alors en Catalogne i.»ur le territoire occupé par les troupes espagnoles. II fut emprisonné àltarceloneet Dugommier ne cacha pas son indignation. « La mission de Méchain, écrivait-il à La Union, devait ôlre respectée sur tout le globe ; les savants ne peuvent être traités ni considérés comme des militaires; les arts paisibles rent jamais rien de commun avec la gueiTe et, à moins d'une violation inouïe et du droit des gens et des conven- {iOTis reçues jusque parmi les peuples les moins civilisés, tu 10 peux refuser de le rendre, lui et ses deux coopérateurs, l la liberté et k leur patrie'. >' Mais sitùt que La Union connut l'arreslalion de rastronomo, il le fit relAcher. " J'ordonne à Votre Seigneurie, marqnait-il au président de l'Audience royale de Barcelone, non seulement de traiter Méchain avec honneur, mais de lui prêter votre concours et même de l'assister pécuniairement si besoin était, n II répondit donc k Dugoinmier qu'il estimait eu Méchain et la science et les vertus morales : " Si son libre témoignage prouve qu'il a

i. Dugûi

3 juillet (A. G.j.

éiô rcteiiii par le gùiivorncmont et par moi, jo pat pfiur imposteur à la face de Tuiiivers; j'ai donné îles onlrt pour qu'il ne manque de rien. » Et La Union ajoutait qtâ Méchain recevrait sans délai la somme de rinq mille francs qaj Dugoramier lui envoyait.

Le général espagnol proposait dans cctie lettre, au noifl du droit des gens et de l'Iiunianité, un accord sur l'échanga des prisonuier!^, et il se disait pr6t à faire des conditioiiH raisonnalilos, si Diigominier négociait avec lui. Le vainqueuj du Boulou ne parut pas comprendre les mots do La Uiiio^ SI nous Irailons Ions deux.

Désespérant de s'aboucher avec Dugomniier, La Unïoi recourut à des intermédiaires. Après avoir vainement tAM le général Frégeville, alors prisonnier à Barcelone', il réw hit de se servir d'un agent français, le payeur Simonin^ Le ministre l'appiiiurn. La Union, écnvaît Godoy, « fora! entendre à Simonin qu'il était temps de mettre tin i guerre également fatale aux deux pays, n Mais dans les pr^ miéres conférences, il s'en tiendrait là; il éviterait toute \\\m

1. FrËgeville avait élË lail prisonnier le 3 scpleiiibre (793 ai d'Orle.

i. Simonin, n^enl ilu r.onsei1 exécutif, avait é[é cbar^, au décembre HMS, de »e rcrulre avec trois adjoints à rnrméo des PyrénCMI Orientales pour eu « extraire » des troupes destinées à rcnrori^r l'anBlc devant Toulim. Il connut & Perpignan un autre ngent du Conseil, lUrdn qui devint son smi, et fil snn i^loKe h Hnuchotte. * SI le Conseil, âerivt Hardy en janvier l'S-l. dcvHll tue ilontier un cotlèfnie. je snuhnileraïs <f c« rùt Shr onin. u Aussi le i3 janvier, lorsque le ministre décida d'envvjH un agent qui. sous le titre de payeur. remclIrBÎt de l'argent aux prise niers rrnnrais en Eipax"', rel agent Tut Simonin. Le IB février, (i conveolion arrêtée k Uanyuli-delS'Aspres [iiirtail que la Pranee at l'B pagne enlretlendraientchacune un pnyeiir, que ce payeur s'établirait di la ville tiii il y aurait le plus de prlsonniura. qu'il ne porterait utoi insigne niilil&ire, qu'il n'enverrait aucune lettre nacbet^e, qu'il ponm aLer pnrtout ou scrnient les prisonniers de sa nation et les recevoir et lui. Simonin partit de Paris avec une somme de SQO.aoo livres. Mali H ComilË ne voulait pas, comme disait Boucholte, que le gouvernemaQ' parût en rien dans celte aDalre. Simonin se rendit en Espagne de la p« et avec une aulorisallon de Dugumniicr (Hardy ï Bouchotle et à JourdeiU' 6 et 8 janvii^r; — Jourdenil et Boucliottc â Dugommier et à Sit el S7 janvier: — convention de Banyuls. 18 février. (A. Q.i.

<^u3sioii lie détail sur les conditions du traité; il aurait l'air d'exprimer ses opiuions perBoiinellos et de négociur à l'iiisu ■du gouvernement que les demandes de La Union « ne pouvaient engager à rieu »,

Simonin et Manuel de Cia étaient allés subvenir l'un en France, l'autre en Espagne, aux besuin» des prisonniers de ieur nation', et, sur l'ordre du Comité, le payeur français se préparait à repasser les Pyrénées lorsque La Union refusa de ratifier la capitulation de Collioure. Manuel de Cia fut interné â Perpignan par Dngomiuier'-. Sur quoi, Simonin, qui s'était rendu juiaquc daus l'ile de Majorque, fut relégué par La Union à La Bisbal, à douze lieues do Figuiéros.

Il fallait rappeler Simonin pour l'employer & la négocialion. La Union n'osa lui écrire. Il lui envoya un homme sûr

I. Des leUi-es lie Chfirton, sergent de VeriiiftQdoii(S3rtéccmbre 1793), (te VUlemoDléa â. Tilly. 2K juin, de Simunln n Du^jo minier, 12 octobre, de Fr. Tonnac, volontaire au g* du Tnrn (15 octobre 1794) donnent quelques ditftiU sur les prisonniers trnnçiiis en Espagne. Les orOciera, du gëaâral a\t <ou>- lieutenant, loudiaîent pnr Jour 6 té&ux de veillon ou 31) sols; les jouB-orDciers et soldats, li ruartos ou 8 ^ols; ils ^taknl l.SDO h Barcelone, mais ne pouvaient sortir. Prégeville seul demeurait en ville. Les oDIcters «t les habitants de Banyuls logenicnt A la citiidelle; ceui-l& en un endroit spacieut et ailé, ceux-ci dans un endroit malsain (mais Simonin obtint 4|alls Tussent transférés nu i|uarlier du Midi où ils avaient bon air, une cour pour se promener et la vue sur le port). Ht pouvaiont, h Girone, travailler au dehors et A Kiguiércs et \ Majorque aurtir pour s'acheter le ntoessojre. A Barcelone, i la lin Ue I7ïi3, le luauva» (ur. la muuvaiBB nourriture, la saleté Talsaieni périr cbaque jour 3 h i soldai». Ceux qui g-isaient à ril4pUal. ret-'evuient ia visite des prêtres éniigréa qui leur disaient qu'ils étaient damnés, parce qu'ils avaient tué le roi et détruit la religion. 800 furent, au moi* de janvier 17!li, embarqués k Darcelone pour les Ile» <^sDariei ; une épidémie Tori^n les vaisseaux de rel4cber A Uiûagn : plus de la moitié des prisonniers péril dam la banlieue de cette ville. I.e î'J juin, «eux qui âtuicnt restés A Darceione. apprenant le* succès de l'armée frau- ^aiso, dessinèrent en signe de joie des arbres delà liberté sur les murs; les habitants en furent Inslruils; ils forcèrent les portes el massacrèrent environSSO prisonniers; le gouverneur, effrayé, lit embarquer les survivants sur «n b&timent génois qui les transporta à Gènes. En générut, les détenus se plaignaient, non du |;ouvernement espagnol, mais âe la rigueur de ses fonciionnaires et de l'insurUsancB de la ration de pain.

S. Cf. plus haut, p. ■î&i. Ordre donn6 à Simonin par le Comité, 16 Juin, «t par Diigomiiiler, 3 août (A. G.}.

nUQOMUIBR

(jui vint par deux fois, le 1" et le 19 septembre, exposer a payeur Jes vues du général espagnol. Simonin déclara (\ était du même avis, qu'il désirait de tout son cœur prompte réconciliation entre les deux peuples, mais qu'il i l'espérait pas et qu'il ne pourrait v coopérer : la capitulatio de Collioure n'était pas exécutée, et la Convention avai interdit de parier de paix tant qu'un point dn territoiw français serait aux mains des ennemis: faire une semblablQ proposition, c'était jouer sa tête.

Pourtant, après avoir longtemps regimbé. Simonin i sentit à amorcer la négociation, et il promit de ne jamaJJt prononcer le nom de La Union. Le général espagnol avaîfl dit — ou fait dire — qu'il agissait à l'insu de sa cour, qu'O demandait le plus profond secret, qu'il aurait, lorsque tou« serait convenu, les pouvoirs nécessaires à la concinsiun d paix, mais qu'il ne voulait à aucun prix être nommé. Aussi-] Simonin ne l'appela que " la personne chargée de me parler » J ou « la personne en question » ou simplement <i la personne h.

Le 20 septembre, Simonin envoyait à Dugommier une lettre qui contenait un petit rameau d'olivier, " Je ne m'attendais pas, écrivail-il. à recevoir dans un pays ofi je J n'ai aucune connaissance, la visite que Ton m'y a faite leJ 15 fructidor et que l'on a réitérée hier de la part d'une por-J sonne des plus distinguées. Je m'attendais encore moins qu'on ' m'engîigerait h te faire des propositions de... Je m'arrftte; i un décret que je respecte m'impose le plus profond silence; le rameau que tu trouveras ci-joint y suppléera... •>

Dufîonimier reçut cette lettre le 25 septembre par ua-J parlementaire. Il l'oural en présence de son état-major;! mais, dés qu'il vit le rameau d'olivier attaché à la première I page, il la lut tout bas contre son habitude'. Il répondît &,1

i, La nouvelle se ri'pnnJil pourtant ilnns l'étal -major; tle Montlouït, Ctiarlpl en écriïil à Dufîominier qui lui répondail lo 19 «ilolirn ; - In hrao- | cliB d'olivier liée 'l'un ruban Incolore dont tu me parles est une fnble ».

NÉCIOCIATIONS 393

Simonin qu'il rejetterait toute proposition tant que la capitulation de Collioure, violée avec félonie, ne serait pas exécutée. Manuel de Cia, le payeur espagnol qu'il avait fait arrêter, serait relâché, puisque Simonin, le payeur français, était libre; mais otages et prisonniers espagnols continueraient à être resserrés jusqu'à ce qu'il eût satisfaction. Qu'on lui renvoie autant de prisonniers français qu'il a renvoyé de prisonniers espagnols, et qu'on rende les malheureux habitants de la frontière arrachés à leurs foyers parce qu'ils étaient patriotes; sinon, jamais de paix, jamais de traité !

Mais à cette lettre officielle Dugommier joignait un billet confidentiel, conçue en termes moins tranchants : que la capitulation de Collioure soit exécutée, disait-il, « et alors il n y aura plus de guerre à mort, et nous pourrons prêter l'oreille à la touchante allégorie que renferme ta lettre ».

Il avait envoyé le message de Simonin par un courrier extraordinaire au Comité de salut public — ce message, remarquait-il, « présente un objet de la plus hautes importance^ », — et il demandait des ordres. Toutefois il ajoutait que son armée ne pouvait encore faire <( quelque chose de brillant, » parce qu'elle était très aff'aiblio : « Si le gouvernement n'a aucune vue sur la Catalogne, si l'Espagnol nous laisse la (^'erdagne, Fontarabie et le port du Passage, ne serait-il pas avantageux d'écouter les propositions de paix? »

Le Comité chargea Merlin de Douai de répondre, non à Dugommier, mais à Delbrol et Vidal : c'était aux représentants, et non au général, que le Comité devait son opinion. La lettre de Merlin, datée du 8 octobre, était digne etferme. La Répubhque, disait Merlin, étonnait l'univers par ses victoires ; la nation n'avait jamais été plus grande, et elle aurait sous peu de jours la barrière du Rhin. L'Espagne, elle aussi,

i. Dugommier à Delbrel, 25 sept. (A. G.}.

DUOOMMIER

viiiiiciie, attaqiipo sur son propre sol, n'avait donc qi solliciter l'indulgeuce de la France. Ses vêiiiables intérè' qu'elle avaitoubliés par orgueil de famille, le souvenir de se* luttes sanglantes contre les Anglais qui voulaient domine! sur la Méditerranée, la crainte de perdre son existence polt tique, tout lui iuspirait évidemment 1g désir delà paix. M Dugommier continuerait la guerre avec plus d'activité ( jamais. Les Espagnols cachent leurs desseins avec art i savent temporiser .ifin de profiter des circonstances; pom déjouer leurs calculs, que Dugommier ne cesse pas de lot battre et qu'il réponde h Simonin en ces termes ; " La Franc^ veut fout ce qui s'accorde avec son inlérôt et sa à Écoute et transmets ces propositions. Toute (ii'marclte doi ftre faite auprès fies représentante du peuple, pri-s /'armée que je commande ; la correspondance ne peull s'enyaifer qu'avec eux; les principes l'ordonnent. «

Delbrel ne communiqua que ce <lernier passage â DugoiO'^ tiiier : puisque les représentants seuls pouvaiout recevoir lei propositions espagnoles, le Comité, pensait Uelhrel, n"ai sans doute pas l'intention que le général connût le surpluf de la lettre,

Au même instant, Diigomiiiier recevait une nouvelle mîs-J sive de Simonin, datée du li octiibre. L'agi-nt assurait q la <' personne » était de bonne foi et souhaitait une récoa-jj ciliation perpétuelle ; mais, disait-elle, exiger pour prélim naii-es de paix l'exécution de la capitulation de Collioure, < n'était pas le moyen de se rapprocher; cependant, ei d'un contrat d'échange, et non d'une convention qu'elle i gardait comme nulle, elle ferait rendre un nombre Français égal au nombre des défenseurs de Collioure, etc«l Français, de retour dans leur patrie, auraient, ainsi i les Espagnols, la faculté de servir comme bon leur se blerait.

La réponse de Dugommier à cette lettre du 12 octobre nei|

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pouvait être que la fifre fit courte réponse Jit'tée par lo tbmité : la " personne» était sommée de correspondre avec les représentants.

Mais la négociation s'entamait. Dans une lettre ila 20 octobre an Comité, Delbrel discutait le contrat d'échange proposé. La Union, disait Delbrel — car « la personne dont dont ou a l'air do vouloir cacher le nom est La Union même n — refusait d'exécuter la capitulation de Collioure, et il offrait de remettre un nombre de Français égal au nombre des Espagnols renvoyés, en stipulant que les nns et les antres pourraient servir comme bon leur semblerait. Ces conditions étaîenl-elles avantageuses à la République? Les troupes prises à Collioure passaient pour les meilleures d'Espagne, et si les Français qui rentreraient dans l'armée devaient balancer le renfort que les Espagnols tiraient d'un pareil arrangement, si le Comité voulait se départir de la capitulation de C<ollioure en quoique point, ne valait-il pas mieux demander que les prisonniers délivrés ne serviraient contre aucune puissance coalisée? Dès lors, remarquait Delbrel, la garnison espagnole de Collioure ne combattrait pas l'armée française, et les Français rendus pourraient, comme la garnison de Mayence, être employés ett Vendée.

De son c6lé, la cour de Madrid croyait la pais procbaine. La République française reconnaîssaitSimonin comme intermédiaire officieux et désignait comme ses mandataires, chaînés de recevoir les propositions espagnoles, les deux représentants en mission k rarm(''0 des Pyrénées-Orientales. Kestait donc k faire ces propositions. Et alors se montra de nouveau l'aveuglement du cabinet de Madrid. Charles IV exigea que Louis XVII eût un coin de cette France qui devait lui revenir toute entière, obtint un petit royaume formé des provinces limitrophes de l'Espagne !

Les motifs qui déterminaient Charles IV étaient au

39fl nunouuiBB

noniiirc de trois, et Guilcy les exposait ainsi dans une lettre J h La Union :

1" Le roi avait fait la guerre pour rcslaurer le Jeûnai prince; s'il n'avait pas atteint complètement son but, ill voulait du moins l'atteindre partiellement.

2° Créer ce royaume dans la région des Pyrénées, c'étaîta élever une barrière entre l'Espagne et la République fraB-] çaise. Jamais, disait dodoy. on ne pourra espérer une « tran-l quillité absolue dans un pays dont les frontières toucheront J à celles d'une République établie sur des fondements d'hor-l reur et d'incrédulité ».

S" L'existence de ce royaume créé aux dépens de la I République et it ses portes mettrait le discorde entre le»! Français, et la Révolution, absorljée par dos dissensions ,] intestines, ne pourrait renverser les trônes et séduire les! nations : » c'était, disait encore flofloy, le seul moyen d'allu^ J mer la guerre civile et d'assurer le maintien des i-ois »,

Ces conditions étaient le sine yf/a non de Godoy, et îl le» ^ regardait, ajoutait-il, comme un minimum. 11 ne pensait pas néanmoins qu'elles fussent acceptées, et La Union partageait ses doutes. « Ces furies infernales, écrivait le général au luîuistre, sont trop orgueilleuses et trop favorisées par te succès pour céder aucune partie do leur len"!toire. "

- Simonin oserait-il transmettre de pareilles propositions, i contraires à l'unité et à l'indivisibilité de la République? La Uniou se risqua. Avant tout, il fallait que l'agent revint au quartier général espagnol. Mais ses conférences aroc La Unionn' attireraient-elles pas l'attention? Ne feraient-elles 1 pas deviner les desseins pacifiques de l'Espagne? La Union décida que Simonin serait ostensiblement arrêté à La Bisbal et transféré à Figuiêres, que cette mesure serait considérée comme une réprésaille du traitement irilligé par Dugonuriicr au ]iayeur espagnol. Manuel de Cia.

TîÉOOCIATIONS

Le 23 octolji-e, Simonin fut incarcéré dans la forteresse de Figuiêres, et le commandant André do Torrês. qnî n'était pas dans le secret, lui enleva papier et écritoîre, lui défendit de prendre l'air dans la cour, lui interdit de recevoir les gens ([ui lui apportaient son dîner. La Union fit bientôt adoucir ces rigueurs. Mais dans ses entretiens avec le général, Simonin — qui, chaque fois, lui était amené sous escorte comme un criminel d'État — refusa de transmettre les prupo-sitions espagnoles. Elles étaient, répétait-il, contraires aux principes de la nouvelle constitution fran^-aise, et il jurait à La Union que les Fran<;'ais avaient la passion de l'égalité, qu'ils iio voulaient plus de roi, qu'ils ne souffriraient jamais qu'nn homme eût des prérogatives que les autres ne posséderaient pas.

Godoy insista. Il écrivit le 27 octohre à La Union qu'il aimait mieux clore la négociation; et Simonin, se disant qu'après tout il ne faisait, selon les instructions du Coniitô, qat'coiiler et trammeltrc les propositions de l'Espagne, finit par s'exécuter.

II marquait le 4 novembre aux rei)résentaHts Delbrel et Vidal que la "personne en question» proposait les articles suivants :

1° L'Espagne reconnaîtrait le gouvernement adojité par la France ;

2° La France remettrait aussitôt à l'Espagne les deux enfants de Louis XVI ;

3° La France donnerait au fils de Louis XVI les provinces voisines de l'Espagne et il y régnerait en roi,

Simonin ajoutait qu'il ne se permettait aucune réllexion, qu'il avait transcrit littéralement tout ce qu'on lui disait, qu'il se conformerait avec exactitude au plan que les représentants lui traceraient. Mais son opinion personnelle perçait. Il terminait sa lettre par ces mots : " Vive la République une et indivisible, la liberté et l'égalité ! C'est là mon

désir le plus ardent. Périsse tout Français qui penserait autrement ! »

Les représentants étaient absents, et la lettre courut après eux. Vidal la reçut à Montpellier et la renvoya à Delbrel, qui ne Teut entre les mains que le 16 novembre. Vidal l'avait jugée insolente et déplacée. Delbrel la fit passer au Comité, en déclarant qu'elle révoltait son âme, qu'elle serait propre, si le Comité la publiait, à irriter davantage encore la nation française contre les prétentions des despotes, qu'en tout cas il répondrait le lendemain d'une manière digne de la République, à coups de canon et à coups de baïonnette.

Le Comité partagea la colère de Delbrel et de Vidal. Les conditions lui parurent « outrageantes », « infâmes ». Il ordonna que Simonin, qui « compromettait la dignité du peuple français », quitterait l'Espagne sur-le-champ, et le 21 novembre, il écrivait aux représentants : « C'est à notre artillerie à répondre par un feu bien soutenu. Disposez tout et frappez. Le Français victorieux traite sans orgueil Tennemi qui se présente avec l'attitude qui lui convient; il voue au mé- ])ris lo vaincu qui ose lui dicter des lois ! »>

Dugoinniier avait déjà frappé.

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