‹ DunoisChapitre 3 sur 10 · LUNDIS · texte numérisé non relu

LUNDIS

tin : Glacidas, cédant le terrain pied à pied, se retirait devant la foule des Français, dans l'espoir de gagner les tournelles, séparées du boulevard par un pont-levis qui couvrait un large fossé rempli des eaux de la Loire; mais, en franchissant cet étroit passage, Glacidas trouva le terme de sa vie : le plancher, se détachant des chaînes, tomba dans la Loire, en y entraînant les Anglais, qui se noyèrent tous. Nonobstant la mort de leur chef, ceux qui occupaient les tournelles se défendaient vaillamment.

La nuit approchait; Dunois, voyant ses soldats accablés de lassitude, désespérait d'emporter les derniers retranchements ; il voulait se retirer : l'infatigable Jeanne, qui était revenue au combat, quoique blessée, le pressa de persister, en disant que son inspiration lui apprenait que les tournelles seraient conquises le soir môme. Ces paroles prophétiques ranimèrent Tardeur des combattants : quantité de cadavres, mêlés aux fascines, comblaient aux deux tiers les fossés ; on se servit de cet étrange pont pour commencer une troisième attaque. Jeanne fait poser des échelles très-bien ferrées, monte avec intrépidité , atteint le rempart demi - écroulé , et plante son étendard sur le parapet du pont. L'apparition de l'héroïne à l'endroit^le plus périlleux transporta d'enthousiasme soldats et officiers ; les divers travaux furent enlevés successivement à la vue de Talbot et de Suffolk, rangés en bataille devant le ra-

velin Saint-Laurent : la disposition des lieux les empêchait de secourir les tournelles en temps opportun.

Dans la crainte d'interrompre le récit, nous n'avons point dit que, dès le commencement de l'action , une flèche atteignit Jeanne d'Arc à l'épaule gauche ; la Pucelle arracha elle-même le fer, étancha le sang, fit une courte oraison, puis revint à l'assaut. Cette fille incomparable monta la première aux échelles, en dépit des souffrances que lui causait la blessure reçue la veille au pied droit (1). Les bourgeois d'Orléans, stimulés par les cris autant que par les actions de Venvoyée de Dieu, concoururent puissamment à la prise des tournelles. Conduits par le sire de Giresme, chevalier de Rhodes, ils se portèrent sur le pont, en traînant à force de bras des machines de guerre et des canons : leurs artilleurs ne cessèrent de tirer, afin de favoriser l'attaque qui s'exécutait du côté de terre ; ces décharges continuelles balayèrent les^ fortifications, en obligeant les Anglais de se blottir derrière les épaulements. La retraite des gens de Glacidas rendit plus faciles les tentatives que l'on fît de combler le vide occasionné par la rupture de la première arche : à cet effet, on jeta en travers une énorme porte de ville, très-bien ferrée, que le hasard fît rencontrer; par malheur, il s'en manquait de trois pieds qu'elle joignît le bord opposé : un ouvrier

(1) Giiyon, et tous les autres historiens du siège.

aussi courageux qu'habile y attacha, avec une célérité incroyable, une allonge, se suspendit lui-même après la pièce de bois, et la fixa, au moyen de chevilles, à l'autre bout du pont. Le sire de Giresme et plusieurs capitaines atteignirent les tournelles en passant sur ce frêle support : les Orléanais le traversèrent également un à un, et eurent la gloire d'entrer avant le gouverneur dans les travaux de l'ennemi. Ainsi finit cette glorieuse journée, qui coûta aux Anglais sept cents hommes, les meilleurs archers de Talbot. Dunois laissa un fort détachement pour garder la tête du pont, employa un nombre considérable d'ouvriers à raser les fortifications des Augustins, et rentra le soir dans Orléans, par la Loire , ramenant son artillerie , ses prisonniers et ses blessés.

Durant le mois qui venait de s'écouler, les assiégeants avaient perdu par les assauts, sorties et escarmouches, cinq mille hommes tués ou mis hors de combat ; les sept premiers jours de mai leur devinrent funestes ; le siège, depuis son début, avait dévoré douze mille combattants : Bedfort, ayant épuisé ses ressources, se voyait hors d'état de les remplacer par l'envoi de nouvelles phalanges. Le camp du blocus ne contenait plus que dix mille hommes , fort découragés : Talbot, Suffolk et les autres généraux ne se dissimulèrent point le danger de leur position ; ils résolurent de partir la nuit même. Ayant rappelé les postes éloignés et concentré leurs forces sur la

route de Paris, ils parurent, au lever du soleil, devant la barrière Saint -Laurent, en ordre de bataille, bannières déployées, les divisions serrées comme pour offrir le combat. Cette manœuvre n'avait pour but que de masquer la retraite des bagages, qui, depuis plusieurs heures, filaient sur Ghâteaudun.

Cette offre du combat, de la part de Talbot, avait mis les habitants et la garnison dans une émotion inexprimable : Dunois et les principaux chefs voulaient se porter hors des murs, à la tête des soldats et des Orléanais réunis, pour en venir aux mains. Les Anglais, après un siège de sept mois et des pertes immenses , auraient montré sans aucun doute moins de résolution que dans les champs de Verneuil ou de Rouvray. Mais Jeanne, assurent les historiens, empêcha Dunois de sortir pour engager l'action, attendu que ce jour-là était un dimanche. Dunois, appréciant un pareil motif, se borna à tenir la garnison sous les armes, prête à repousser un assaut si on voulait le tenter. Tel n'était pas le dessein des généraux anglais. Ayant attendu quatre heures environ, ils déterminèrentleur mouvementrétrograde (8 mai 1429) d'une manière si précipitée, que leurs gens n'eurent pas le temps, faute de moyens de transport, d'enlever l'artillerie, les bagages, et même la plupart des prisonniers. Un de ces derniers, nommé Bourg du Bar, chevalier à bannière, euf le malheur de tomber au pouvoir des Anglais la première se-

maine du siège ; et comme Talbot en attendait une grosse rançon, il l'avait renfermé dans une des casemates de la bastille de Paris, en lui mettant aux pieds des anneaux de fer très-pesants, afin de l'empêcher de s'échapper. Il le plaça sous la garde spéciale de son chapelain, moine de l'ordre de Saint- Augustin, qui, chaque jour, apportait à manger au prisonnier, et l'exhortait à prier. Le matin du départ, Talbot donna commission au chapelain de mener le chevalier français à la suite de l'armée. Bourg du Bar sortit de la casemate et se mit à marcher, mais trèsdifficilement, en dépit des excitations de son conducteur. Voyant la colonne anglaise s'éloigner assez précipitamment, il s'arrêta tout à coup, et, saisissant le moine à la gorge, il lui dit : « Je n'irai pas plus loin ; et comme je ne puis marcher, vu mes blessures, j'entends que vous me portiez vous-même, non à Ghâteaudun, mais à Orléans. » Le chapelain, tremblant, prit le banneret sur ses épaules, et entra ainsi dans la ville, au milieu des risées universelles (1).

Dès que le départ de Sufïolk fut connu, les Orléanais, joints aux archers de la garnison, allèrent s'emparer du camp des Anglais, où ils recueillirent quantité de vivres et un matériel très-précieux ; ils incendièrent toutes les baraques et rentrèrent chargés de butin. Si l'on en croit les relations les plus véridiques

(1) Saint-Symphorien Guyon, p. 183.

de cette époque, Danois se couvrit d'une gloire immortelle durant ce siège : aussi profond politique que général consommé, il sut communiquer aux bourgeois les sentiments patriotiques qui ranimaient. Tour à tour gouverneur et soldat, il passait du conseil au rempart ; on le voyait souvent partir avec une centaine de cavaliers, pour protéger l'entrée de quelques chariots. En relevant, chez le commentateur Guyon, les sorties, on compte plus de cent escarmouches dans lesquelles le bâtard croisa le fer. Sa conduite envers Jeanne fut admirable; tout autre aurait pu se montrer jaloux d'une femme qui accourait lui ravir l'honneur d'une défense longue et sans exemple : jugeant que la coopération de Jeanne pouvait devenir profitable à l'État, il la dirigea d'une manière habile, se montra docile à la voix de l'héroïne, sans mépriser jamais son appui.

Les Orléanais le secondèrent merveilleusement ; on ne peut leur accorder trop d'éloges : ils se conduisirent en bons Français et en vaillants guerriers. La voix commune assure que Jeanne d'Arc les sauva ; il serait plus juste de dire qu'ils se sauvèrent euxmêmes. Non-seulement ils agirent pour la conservation de leurs foyers, mais encore dans l'intérêt de la nation entière ; car si la ville d'Orléans eût été peuplée d'hommes pusillanimes, elle serait tombée au pouvoir de l'ennemi, en dépit du dévouement de la Pucelle (1) : ce revers eût entraîné, sans aucun

(1} Après l'affreux trépas de Jeanne d'Arc, les femmes d'Or-

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doute, la ruine de la monarchie. Au reste, voici une pièce authentique qui montre sous quel point de vue la délivrance de cette place fut considérée en Angleterre.

Le duc de Bedfort écrivit le 20 mai 1429, au jeune Henri YI, son neveu, une lettre au sujet des affaires de France : elle est consignée par Rymer dans les Actes publics d'Angleterre, t. X, p. 408.

léans décidèrent d'élever un monument à la mémoire de cette héroïne, l'honneur de leur sexe : elles payèrent les frais eu y consacrant des dons volontaires. Ainsi l'une offrit un joyau, l'autre une boucle de ceinture, celle-ci le prix d'une parure, celle-là un collier. Entin ce monument, à l'érection duquel l'État ne contribua en rien, fut bâti sur le pont, vers la quinzième arche, du côté des tournelles. Il se composait d'une haute croix, au pied de laquelle reposait la Vierge, tenant sur son giron le Christ mort : on voyait d'un côté Charles VII à genoux, et de l'autre Jeanne d'Arc également à genoux. Ce monument fut détruit en 1562 par les protestants, qui jetèrent les statues dans la Loire.

Pontus Heuterus, historien flamand, vivant au milieu du seizième siècle, avait vu ce monument avant qu'il fût détruit; il dit : Sunt qui fabulam quœ de puella Joanna scribimus putant; sed prœterqua7)i quod recentioris sil memorice, omniumque scriptorum hbri qui tune vixerunt mentionem de ea prœclaram faciant, vidi ego nieis oculis in ponte Aureliano trans Ligerim œdificato, erectam hujus puellœ œneam imaginem coma décore per dorsum fluente, utroqae genu coram ceneo crucifixi Christi simulacro nixam, cum inscriptione, positam fuisse hoc tempore, Opéra sumptuque virginum ac matronarum Aurelianensium, in memoriam liberatœ ab ea urbis Anglorum obsidione.

Ce monument fat rétabli en 1570, avec quelque variante dans la pose des figures; en 1745, les réparations que nécessitait le vieux pont obligèrent les magistrats d'enlever ce groupe. On le

En voici le passage le plus saillant :

« Toutes choses prospéraient ici pour vous jusqu'au temps du siège d'Orléans, entrepris Dieu sait par quels conseils ! Après la mort de mon cousin de Salisbury, que Dieu absolve, qui est tombé, ce semble, par la main de Dieu, vos troupes, qui étaient en grand nombre à ce siège, ont reçu un terrible échec. Cela est arrivé en partie, comme nous nous le persuadons, par la confiance que les ennemis ont eue en une femme, née du limon de l'enfer et disciple de Satan, qu'ils appellent la Pucelle, laquelle s'est servie de sortilèges. Cette défaite a non-seulement diminué le nombre de vos troupes, mais en même temps a fait perdre courage à celles qui restent, d'une manière étonnante. »

Bedfort passait pour un des hommes les plus èclairés de son siècle.

renferma dans une des salles de Thôtel de ville, où il resta vingt-cinq ans. Enfin les échevins replacèrent encore ce monument, en 1775, dans le carrefour formé par la jonction de la rue Royale et de la rue de la Vieille-Poterie; on fit quelque changement à la disposition des figures. Il disparut entièrement le 29 août I79i? : on le mutila tellement , qu'il n'en resta plus vestige. En 1803, sous le ministère de M. Chaptal, la ville fut autcrisée à élever à Jeanne d'Arc la statue que l'on voit aujourd'hui sur la place du Martroy.

En 1817, M. le comte de Riccé élant préfet, et M. le comte de Rocheplatte étant maire d'Orléans, on éleva une croix en pierre sur l'emplacement des anciens Augustins, transformés par les Anglais en une bastille qu'ils appelèrent Londres. Ce fut dans ce lieu que Jeanne d'Arc se distingua plus particulièrement.

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