‹ DunoisChapitre 4 sur 10 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Dunois contribue au gain de la bataille de Patay. — Il assiste au sacre du roi. — Campagne de 1450. — Dunois fait la conquête de la haute Normandie. — Siège et prise de Rouen. — Entrée de Charles VII dans cette ville. — Dunois en est nommé gouverneur.

Dunois, accompagné de la Pucelle et des principaux chefs, sortit d'Orléans le surlendemain, et alla complimenter le roi à Loches. Charles VII, sachant que les affaires du siège prenaient une tournure favorable, s'était rapproché, afin que son voisinage inspirât plus de confiance aux troupes : la Trémouille le lui avait permis. Le monarque comba de caresses Jeanne d'Arc et Dunois, pour lequel il avait conçu une prédilection singulière, prédilection que le héros justifiait chaque jour de la manière la plus brillante. Dunois et les autres généraux quittèrent Loches le lendemain. Gomme le siège d'Orléans avait mis en mouvement la France entière, il arrivait d'heure en heure, du fond des provinces les plus éloignées, des détachements envoyés par les villes au secours du

roi. La nouvelle du succès remporté sur les bords de la Loire donna une impulsion plus marquée au patriotisme des populations : l'armée s'accrut tellement, qu'elle se trouva en état de reprendre l'offensive. Le duc d'Alençon, fait prisonnier à la bataille de Verneuil, avait obtenu la permission de racheter sa liberté en payant une rançon exorbitante : il se rendit dans ses domaines, réchauffa le zèle de ses vassaux pour la défense commune, et arriva au camp de Loches escorté de douze cents hommes : il y précéda Dunois d'une semaine. Le conseil de Charles VII jugea convenable de confier le commandement suprême au duc d'Alençon, considérant que sa qualité de prince du sang lui donnerait l'autorité nécessaire pour réprimer les excès auxquels se livraient les capitaines des compagnies d'armes. Le duc d'Alençon nomma Dunois son premier lieutenant, et partit sans délai, avec l'intention de recommencer les hostilités.

En levant le blocus d'Orléans, Tarmée anglaise s'était disloquée pour se réfugier derrière les remparts des places fortes de la rive droite du fleuve. Suffolk se renferma dans Jergeau, Guerard se jeta dans Beaugency, et Talbot dans Mehun. Ce dernier dépêcha un messager à Bedfort pour l'instruire de sa position, et le prévenir qu'il ne pourrait pas se maintenir sur la Loire si on ne s'empressait de lui envoyer des renforts considérables. Le régent, lui-même très-occupé à contenir les Parisiens, ne pouvait dégarnir la capi-

taie, où le bruit de la délivrance d'Orléans avait occasionné une fermentation inexprimable. Bedfort, ayant tiré des détachements de la Picardie et de la Normandie, en forma une division de trois mille cinq cents hommes de vieilles troupes : il les mit sous la direction de Fastoff, le héros de la journée de Rouvray, ne doutant pas qu'à l'aide de ce secours, un général tel que Talbot ne dût repousser les Français. Ceux-ci ne laissèrent pas à l'ennemi le loisir de se reconnaître ; ils attaquèrent Jergeau, qui fut enlevé d'assaut : Suffolk y tomba au pouvoir des vainqueurs ; son frère, le sire de la Poil, se noya, et six cents Anglais périrent en cette occasion. Chacun contribua pour sa part à ce brillant succès ; Jeanne d'Arc y donna de nouvelles preuves de courage. On investit immédiatement après Beaugency ; la basse ville fut prise sans difficulté : Guerard se retira, accompagné du bailli d'Évreux, dans le château. C'est alors que le comte de Richemont, partageant les transports qui se communiquaient aux diverses classes de la nation, vint joindre l'armée, en dépit des ordres du roi. Dès qu'on apprit sa venue, quelques officiers s'écrièrent que, loin de le recevoir, il fallait marcher contre lui, et le traiter en rebelle. Jeanne d'Arc, adoptant cet avis, monta à cheval, et voulut entraîner sur ses pas les quatre divisions ;, mais la Hire, Xaintrailles, et la majeure partie des capitaines, retinrent la Pucelle, en disant que nul d'entre eux ne traiterait en ennemi le prince breton.

Dunois, rendant hommage au mérite du connétable, embrassa sa défense l'un des premiers : malheureusement pour sa gloire, il changea plus tard de manière d'agir à l'égard du comte de Richemont.

Ce différend, qui pouvait devenir très-grave, étant aplani, on poussa le siège de la citadelle de Beaugency. Le duc d'Alençon céda le commandement au connétable son oncle. Guerard, craignant d'éprouver le sort de Suffolk, capitula, et livra une garnison encore intacte. En apprenant la reddition de Beaugency, Talbot quitta Mehun, suivi des trois mille cinq cents hommes qui lui restaient; il se dirigea vers la Beauce pour opérer sa jonction avec Fastoff, dont l'arrivée lui était annoncée, et se retirer ensuite sur la Seine, afm de couvrir Paris : nous avons dit comment les Français déjouèrent ses projets. Ils livrèrent la bataille de Patay ; chacun de leurs chefs contribua en son particulier au gain de la journée : le connétable, par ses savantes dispositions; le duc d'Alençon, par son impétuosité chevaleresque; Jeanne d'Arc, par son courage d'inspiration ; Dunois, par la valeur qu'il déploya dans les quatre attaques. Ce dernier, placé à l'extrême droite, culbuta la division de l'Escalles, et fit ce général prisonnier.

Les brillants avantages remportés dans cette circonstance par le connétable effrayèrent la Trémouille : le favori fit défendre au comte de Richemont de venir déposer ses nouveaux lnuriers aux pieds du roi. Dunois ne porta point le même om-

brage : on lui permit de paraître devant Charles VII, qui le combla des témoignages de sa reconnaissance ; le prince voulut qu'il l'accompagnât à Reims, oîi devait s'accomplir un acte solennel, la cérémonie du sacre, que les Français regardaient comme le complément indispensable de la royauté. Les partisans de Charles VII, Jeanne d'Arc elle-même, ne l'appelèrent que le dauphin tant qu'il n'eut pas reçu l'onction sainte, quoiqu'on l'eût reconnu en qualité de roi depuis huit ans. Charles ordonna au connétable de se porter dans la Normandie afin d'occuper les Anglais sur ce point; et lui-même passa en revue, le 2 juillet, les douze mille hommes destinés à l'accompagner en Champagne ; il fit solder la moitié de l'arriéré, et le lendemain on se mit en route. L'avantgarde marchait sous le commandement de Dunois ; le corps de bataille suivait le roi ; Jeanne d'Arc chevauchait à côté du prince. En voyant défiler la colonne, cette fille vertueuse aperçut, au milieu de l'immense attirail appartenant aux capitaines, quantité de femmes perdues de mœurs. L'héroïne ne put contenir son indignation : elle les chassa, et en frappa même plusieurs du plat de son épée ; mais ce précieux glaive, sorti de la chapelle de Fierbois, cassa en deux ; « ce dont le roi fut bien desplaisant, lui disant qu'elle devoit avoir pris un bon bâton, et frapper dessus, sans abandonner icelle épée, qui lui estoit venue divinement. Cette épée fut baillée à des ouvriers pour la refondre, ce qui ne le pu-

reût faire, ni la peurent oncques rassembler (1). » Après deux jours de marche on arriva devant Auxerre, qui refusait d'ouvrir ses portes, alléguant qu'elle appartenait au duc de Bourgogne, et non aux Lancastre. On se contenta de cette excuse, afin de ménager Philippe le Bon, et l'on prit les vivres que la ville offrit de livrer en bonne qualité. Saint-Florentin se soumit à la première sommation ; il n'en fut pas de même de Troyes, où s'étaient réfugiés précipitamment les divers pelotons de troupes anglaises disséminés dans cette partie de la Champagne. Jean de Saveuse, gouverneur de la place, voulant donner une idée evantageuse de ses forces, sortit au-devant des Français, et engagea une escarmouche avec Tavant-garde. Dunois le repoussa vigoureusement, lui tua du monde, et le refoula jusque dans les faubourgs. On espérait qu'un pareil échec déciderait les habitants à baisser les ponts-levis ; mais cet espoir ne se réalisa point. Le conseil s'assembla pour décider si l'on passerait outre, ou s'il fallait entreprendre le siège : l'historien de Jeanne d'Arc assure qu'elle fit adopter au roi ce dernier parti. En efi'et, l'armée, quoique épuisée de fatigue, forma ses lignes d'attaque. Ces démonstrations effrayèrent extrêmement les bourgeois, accourus sur les remparts; un assez grand nombre y étaient attirés par le désir de voir Charles VII : plusieurs d'entre eux crurent

(i) Histoire de Charles VII.

qu'ils apercevaient l'étendard de Jeanne d'Arc autour duquel, suivant eux, voltigeaient des essaims de papillons blancs, signe évident de la protection divine. Les imaginations s'enflammaient : la majorité des habitants décida qu'on ne pouvait résister davantage au roi leur seigneur : les échevins arrêtèrent que si dans quatre jour aucune armée ne paraissait, on capitulerait. Pendant cette suspension d'armes, la ville fournit aux Français les subsistances nécessaires. Le délai étant expiré sans que le secours arrivât, les ponts-levis se baissèrent ; le roi permit à Saveuse et aux soldats bourguignons de se retirer où bon leur semblerait. 11 entra dans Troyes accompagné de Dunois, des ducs d'Alençon, de Yendôme, de Bourbon et de quelques chevaliers ; l'armée resta campée hors des murs, sous le commandement d'Ambroise de Loré.

Le jour suivant, des députés de Châlons vinrent présenter au monarque des clefs, en signe de soumission ; plusieurs cités voisines imitèrent cet exemple. Charles YII quitta Troyes le 11, et parvint aux portes de Reims le 16 : il fut reçu dans la ville au milieu d'un concours prodigieux : les gens de la campagne étaient accourus de vingt lieues à la ronde. Le lendemain, un dimanche, la cérémonie du sacre commença; les maréchaux de Raitz et de Saint-Sever, l'amiral de Culant et le sire de Graville, grand maître des arbalétriers, se rendirent dès le matin à l'abbaye de Saint-Remi, pour y prendre la sainte ampoule.

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Avant de la tirer hors du reliquaire, l'abbé exigea d'eux un serment sur l'Évangile de la restituer intacte au chapitre, immédiatement après l'onction du prince ; ce quils jurèrent. En conséquence l'abbé, revêtu de la chape, se mit en route pour l'église cathédrale de Reims, chargé du précieux dépôt, et se plaça au milieu des quatre dignitaires, qui tenaient répée nue. Durant le cours de la cérémonie, Dunois remplit les fonctions de connétable en l'absence du comte de Richemont. Le jour même du sacre, le roi reçut la soumission des villes de Laon, de Soissons, de Ghâteaudun, de Coulommiers ; il atteignit Provins le surlendemain, et y apprit que Bedfort venait de quitter Paris, annonçant la résolution de lui livrer bataille et de relever le parti de Henri Yï par un succès éclatant. Le cardinal de Wincester était arrivé de Londres avec cinq mille hommes destinés, disaiton, à former une croisade contre les Hussites; mais le prince jugea plus urgent de s'en servir pour arrêter les rapides progrès de Charles VIL

Le roi, ses généraux, et en particulier Dunois, se montrèrent fort joyeux en apprenant l'espèce de défi que leur faisait le régent; ils se portèrent audevant des Anglais, sur la route de Senlis. Ambroise de Loré et la Hire, menantravant-garde,ne tardèrent pas à rencontrer les coureurs de l'armée ennemie, et les rejetèrent sur Bedfort : ce prince s'avançait en bon ordre à la tête de douze mille combattants. En apercevant les premiers cavaliers de Loré, il fit halte

en s'adossant à un petit étang, afin de ne pas se laisser tourner : le régent garantit son front au moyen d'une double ligne de piquets ferrés : ses soldats en portaient chacun deux ; ils exécutaient avec une promptitude admirable la manœuvre de les planter en terre pour arrêter la cavalerie, l'arme la plus redoutable des Français. Suivant les règles de la tactique observée par les troupes britanniques, Bedfort se renferma dans sa position, attendant qu'on vînt l'y attaquer : il espérait que la première fougue de ses adversaires viendrait se briser contre les obstacles matériels qu'on leur opposait ; mais, à force de commettre des fautes, les Français avaient enfin appris à ne plus retomber dans les mêmes.

L'armée du roi s'approcha des Anglais, en bataille, jusqu'à deux portées d'arbalète ; néanmoins elle ne les attaqua point. Charles VII s'était placé avec la réserve en seconde ligne; les maréchaux Saint-Sever et Boussac se mirent à la gauche de la première ; les ducs d'Alençon, de Vendôme, de Bourbon, au centre ; Dunois, à la droite, secondé par ses deux fidèles compagnons de gloire Xaintrailles et la Hire : ils commandaient les troupes légères- chargées d'entamer l'action. Les divisions étant rangées, on dépêcha vers le régent un héraut pour l'inviter à sortir de ses retranchements ; Bedfort ne répondit pas au message, mais il repoussa vigoureusement les attaques partielles dirigées sur ses flancs par Dunois, qui ne cessait de l'inquiéter. L'intervalle qui séparait les

deux armées devint en peu de temps un champ de tournoi, où dix, vingt, cinquante et môme deux cents poursuivants soutenaient des apertises sanglantes. Le sire de la Trémouille, ce ministre si redouté, choisit ce moment pour se montrer. La chevalerie et l'armée le connaissaient à peine ; il entra dans cette lice monté sur un magnifique coursier et revêtu d'une brillante armure. La Trémouille s'avança vers l'ennemi, comme pour le braver : plusieurs Anglais, s'étant élancés hors des rangs, le culbutèrent, et se disputaient déjà sa personne, dont ils espéraient tirer une forte rançon, lorsque trois chevaliers normands se précipitèrent sur ces cavaliers, et arrachèrent de leurs mains le favori éperdu.

Au bout de trois jours d'attente , les deux partis se retirèrent simultanément. Les Français craignaient de compromettre la sûreté du roi dans une action livrée en rase campagne : de son côté, Bedfort considérait qu'il pouvait perdre sa dernière armée en soutenant un engagement sérieux ; il jugea plus convenable de perpétuer la guerre en disséminant ses forces dans les provinces voisines de la capitale. Ainsi le régent, parti de Paris avec l'intention d'accabler d'un seul coup le Dauphinois^ n'osa pas tenter la fortune : il se retira du côté de Saint-Denis. Dunois, à la tête de la cavalerie, ne cessa de harceler les Anglais (fin de 1429) ; le roi, enhardi par la retraite de Bedfort, poussa jusqu'au milieu de FIlerde-France. Dunois, conduisant toujours l'avant-garde, entra dans

Saint-Denis, et prit position devant Montmartre,. Charles VII, accompagné de la Pucelle et de ses gé-^ néraux, vint se placer devant cette montagne : le roi ne put s'empêcher de manifester une émotion extrême en apercevant cette grande cité où il avait reçu le jour, dont les portes lui étaient fermées depuis douze ans, et sur les remparts de laquelle ses yeux voyaient flotter le grand étendard d'Angleterre.

Les royalistes, remplis d'une confiance malheureuse, attaquèrent impétueusement plusieurs points ; mais ils furent repoussés, essuyèrent une perte considérable, et la plupart d'entre eux faillirent perdre la vie au pied de ces redoutables retranchements : Jeanne d'Arc y reçut une blessure grave. Charles VII, que cet échec dégoûta de la guerre, sortit du camp le lendemain, et prit le chemin du Berry : il nomma gouverneur de l'Ile-de-France le comte de Vendôme,, prince du sang, en lui adjoignant Dunois pour le seconder. L'hiver entier se passa en escarmouches ; durant cette inaction, Bedfort avait fait mouvoir tous les ressorts de l'intrigue, afin de réparer, par quelque événement politique, les revers essuyés dans la campagne de 1429. Comprenant quelle faute immense on avait commise en blessant la fierté du duc de Bourgogne, il ne négligea aucun moyen pour le ramener, et finit par lui ofl'rir de se démettre en sa faveur de la régence du royaume de France. Cette proposition flatta singulièrement l'amour-propre de Philippe : ceprince s'empressa d'accourir à Paris : il y fit son en-

trée le 30 septembre 1429, par la porte Saint-Martin : sa sœur, femme de Bedfort, l'accompagnait ; elle avait contribué à rapprocher les deux rivaux : six mille Picards et quatre mille Flamands escortaient le duc de Bourgogne. Ces troupes, conduisant un nombreux attirail de machines et de chariots, furent logées dans l'intérieur de la cité ; on leur assigna des maisons vides, qui ne manquaient point, car la misère autant que les maladies avaient moissonné le tiers de la population.

Philippe, régnant en maître dans Paris, ne fit rien pour diminuer les maux qui désolaient la capitale ; c'était la ville de France dontles habitants montraient le plus d'attachement aux ennemis de la patrie : aussi le ciel semblait-il se complaire à leur susciter toute espèce de maux. La famine et le froid furent les châtiments que ces mauvais Français ressentirent davantage. A peine l'automne commençait-il, que la gelée se fit sentir ; cent petits cotrets coûtaient vingtquatre sous parisis, six fois plus cher que dans les temps ordinaires ; deux œufs, quatre deniers, dix fois plus que six ans auparavant. On rencontrait des corps morts à tous les coins des rues, et sous les porches des églises. Les royalistes, qui battaient la campagne, ne laissaient passer aucun transport de vivres, de telle manière que les troupes de la suite du duc de Bourgogne se voyaient au moment de mourir de faim : elles se mutinèrent pour obtenir quelques subsistances : Philippe, dans l'impossibilité de satis-

faire tant de besoins, entouré sans cesse de malheureux qui venaient expirer devant les barrières de son palais, quitta brusquement Paris le i5 septembre, sans prendre aucune mesure pour garantir la ville des entreprises des gens du dehors, a Si l'on vient vous attaquer, dit-il aux notables, défendez-vous de votre mieux. » « Yeez là, dit le Journal de Paris, tout le bien qu'il nous fîst (1). »

Le duc se rendit à Bruges, pour épouser Isabelle de Portugal. Bedfort revint à Paris, et s'empressa d'envoyer en Flandre sa femme, afm de complimenter la nouvelle duchesse de Bourgogne, et de proposer à Philippe la cession définitive de la Champagne et de la Brie, comme gage de leur raccommodement; mais il demandait que, de son côté, le duc prît une part plus active aux opérations de la guerre, et s'unît franchement aux Anglais pour accabler Charles VII.

Fort empressé de donner des témoignages de sa bonne volonté, Philippe commença en personne la campagne de 1430, secondé par une armée composée de l'élite des Bourguignons. Suffolk et trois mille Anglais vinrent se mettre sous ses ordres : Dunois et Xaintrailles, jugeant impossible de lui tenir tête, regagnèrent les places fortes. Dunois se jeta dans Corbeil, Xaintrailles dans Melun, et la Pucelle dans Compiègne, dont le farouche Flavi était gouverneur. Le duc de Bourgogne investit cette dernière ville ;

(1) Journal de Paris, p. 127.

la présence de Jeanne d'Arc avait transporté d'enthousiasme les habitants et les gens de la garnison : les uns et les autres repoussèrent vigoureusement les Bourguignons. Le 25 mai, la Pucelle, commandant six cents hommes, exécuta une sortie contre les quartiers du sire de Ligny, et y sema l'épouvante : s'étant avancée sans précaution au milieu des lignes, l'intrépide Jeanne d'Arc se vit entourée de tous côtés. Elle s'ouvrit cependant un chemin, et battit en retraite en bon ordre jusque sous les murs de Gompiègne : elle espérait trouver en dehors des glacis le reste de la garnison dispose à protéger sa rentrée. En effet, le pont-levis resta baissé le temps nécessaire pour recevoir les deux tiers de son monde ; mais au moment où l'héroïne allait passer, le pont levis se jeva : Jeanne resta au bord du fossé, accompagnée d'une poignée de soldats. Le comte de Vendôme, qui la poursuivait chaudement, voyant son embarras, fondit sur elle ; et cette fille généreuse, trahie par la fortune, sévit obligée de rendre les armes, après une résistance opiniâtre.

Il parut constant que Flavi, envieux de la gloire de Jean d'Arc, dont le crédit auprès des troupes éclipsait le sien, saisit cette occasion pour la perdre, afin de mettre un terme à une rivalité incommode. Le caractère atroce de ce guerrier justifiait pleinement les soupçons que l'armée conçut à cet égard : au reste, on aime à savoir que le trépas de^cette femme héroïque fut vengé par une autre femme. Flavi avait

épousé en secondes noces Blanclie de Danebruch, dont les charmes produisirent sur son cœur endurci une sensation extraordinaire ; mais, dans un accès de jalousie, il décida de l'immoler. Flavi enveloppa; de mystère l'attentat qu'il méditait, et ne cessa pendant plusieurs jours de prodiguer mille soins à sa femme. Enfin, le capitaine ordonna à ses gens de s'emparer de Blanche, de la lier dans un sac, et de la jeter à minuit au fond des fossés du château de Bélabre, qu'il habitait alors (1432). Blanche fut prévenue du péril qu'elle courait quelques heures avant le moment fatal. Voyant sa perte assurée, elle entra dans la chambre de Flavi, qui, étourdi par de fréquentes libations, dormait profondément, et le fit poignarder devant elle par un varlet dévoué à ses intérêts. Blanche quitta le château de Bélabre (Berry), et courut se jeter aux pieds du roi, qui résidait à Saumur. Charles YII lui accorda sa grâce pleine et entière, tant le meurtre de l'odieux Flavi paraissait à ses yeux un acte méritoire (1).

La prise de Jean d'Arc refroidit l'ardeur des soldats : les généraux jugèrent indispensable de remporter quelque avantage décisif, afin de prouver qu'on pouvait agir efficacement sans le secours de cette fille surnaturelle. Le comte de Clermont et Dunois joignirent leurs efforts pour secourir Gompiègne, que Flavi défendait encore plus opiniâtré-

(1) Histoire de Charles VII, par un anonyme. — Saint-Symphorien Guyon, p. 237.

ment depuis la perte de la Pucelle. Dunois visita rile-de-France et la Beauce, chargé de réunir les capitaines répandus en partisans dans ces provinces. Il parvint à rassembler quatorze mille hommes, les amena rapidement sous les murs de Compiègne, et contraignit le Bourguignon à lever le siège. Dunois le poursuivit jusqu'en Picardie : satisfait de l'avoir bravé au milieu de ses États, le général français se replia sur l'Ile-de-France, en prenant Gournay, Choisy, et Pont-Sainte-Maxence. Ainsi se termina dune manière glorieuse la campagne de 1430, commencée sous de tristes auspices, par la perte de Jeanne d'Arc. Le supplice de cette héroïne ouvrit en quelque façon l'année 1431 : les Anglais voulaient laver dans le sang d'une femme la honte de leurs armes : cette basse vengeance ne servit qu'à les couvrir d'opprobre, et, loin de rappeler la victoire sous leurs drapeaux, elle devint pour eux la source de revers encore plus éclatants.

Pendant sa vie, Jeanne d'Arc avait rendu d'éminents services à l'État, en ranimant le courage abattu des Français; elle en rendit même après sa mort, car sa fin déplorable remplit d'indignation toutes les âmes. Les soldats, dont elle s'était attiré la vénération, exprimaient énergiquement le désir de la venger. Les généraux surent profiter de ces dispositions, et attaquèrent l'ennemi à l'improviste. Dunois venait de fixer l'attention publique par un succès brillant, qui précéda de quelques jours le supplice

de Yenvoyée de Dieu: il surprit Chartres, et l'arracha à la domination anglaise. Les habitants, accoutumés à ce régime, se montraient dévoués aux intérêts de Henri VI. Les sires de Yilleneuve et de l'Aubepin, tous deux Français de la faction de Bourgogne, y avaient été placés par Bedfort, le premier en qualité de gouverneur, et le second comme capitaine d'armes. L'évêque, Jean de Fretigny, manifestait une haine furieuse envers Charles VIL Quelques hommes généreux avaient cependant conservé de l'amour pour leur pays : les pères Paris et Champron, chanoines de la cathédrale, et un Jacobin, nommé frère Sarrazin, prédicateur éloquent, se mirent en rapport avec le roi par le moyen de deux colporteurs, nommés Bouffmeau et Lesueur. Ces deux marchands allaient chaque semaine à Paris, puis à Orléans, et rapportaient dans leurs voitures des denrées, des vivres de toute espèce, et en particulier des aloses, poisson très-recherché par les Chartrains, gens réputés fort gourmands. Dans un de leurs voyages à Blois^ ils s'offrirent eux-mêmes pour favoriser quelque surprise. Le conseil de Charles VII les encouragea dans leurs bonnes dispositions; enfin, ces hommes proposèrent de livrer aux troupes du roi une porte de la ville : personne ne parut plus capable de diriger l'action que Dunois, dont la prudence égalait le courage.

Ce général, suivi de quatre mille archers, franchit les frontières de la Beauce et s'approcha de Char-

très : Florent. d'Illiers, capitaine de résolution, la Hire, Gaiicourt, d'Estouteville, Yillebon, devaient le seconder. Le 20 avril 1431, vigile de Pâques fleuries, fut designé pour l'exécution du coup de main. La veille de ce jour, Dunois échelonna son monde par détachements sur la route du Blaisois, en les cachant le mieux possible derrière les taillis. Florent d'Illiers s'avança au milieu de la nuit jusqu'à cent pas de la porte Saint-Michel, accompagné de soixante soldats ; la Hire, conduisant trois cents archers gascons, le suivait à portée de trait. Le sire de Gaucourt se tenait à une égale distance de ce dernier, avec six cents hommes; Dunois se posta une demi-lieue plus loin, en gardant auprès de lui le reste de la division. Ces détachements devaient, en cas de succès ou de résistance, se précipiter en avant, pour forcer les obstacles par un mouvement vigoureux.

Le frère Sarrazin avait annoncé pour le 20 avril un dernier sermon : il choisit une église située au bas de la ville, près de la porte de Dreux, précisément opposée à celle de Saint-Michel ; le moine fut assez heureux pour attirer sur ce point la masse de la population. Les deux colporteurs, instruits d'avance de cette circonstance, se présentèrent devant la barrière au moment du sermon; ils menaient bon nombre de charrettes chargées de marchandises, et conduites par des soldats revêtus de blouses. L'arrivée de ces deux marchands causait ordinairement une certaine satisfaction aux habitants, attendu qu'ils ne GRANDS c\p. vn. 6

manquaient pas d'apporter des provisions que Ton ne pouvait se procurer à Chartres. Les gardes s'empressèrent d'ouvrir les portes, que l'on tenait fermées le jour comme la nuit. A la vue d'un convoi si considérable, les bourgeois accueillirent on ne peut mieux Bouffmeau, et baissèrent les ponts-levis. Les voitures entrèrent; lorsqu'elles furent toutes sous le porche , les marchands s'arrêtèrent, et, tirant de leurs paniers de belles aloses, ils les donnèrent aux guichetiers en leur disant : u Tenez, ceci sera pour votre dîner; nous vous dérangeons si souvent! il est juste de récompenser vos peines. » Les guichetiers acceptent le présent et se confondent en salutations €ten compliments. Durant ce colloque, Florent d'Illiers sort de son embuscade, envahit rapidement le pont-levis, se glisse à travers les charrettes, et assaillit les hommes de garde ; ceux qui résistent sont massacrés. Le capitaine s'avance dans la ville, qu'il trouve déserte, va planter la bannière de France devant le portail de la cathédrale, et dissipe le petit nombre d'habitants qui voulaient s'attrouper. La Hire avait suivi le mouvement de son collègue ; il pénètre à son tour dans la place, débarrasse la porte, s'élance vers la cathédrale, et finit par opérer sa jonction avec Florent, qui luttait déjà contre des forces supérieures ; mais l'un et l'autre auraient été accablés sans la prompte apparition du sire de Gaucourt.

Les gens de Philippe le Bon, unis à leurs auxiliaires, accouraient en foule, conduits par Tévêque,

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qui tenait d'une main la croix et de l'autre Tépée. Les Français seraient devenus, sans aucun doute, victimes de leur audace, si Dunois ne fût arrivé au plus vite. Ce général entra au galop dans la ville, balaya les rues, et vint prendre à dos les archers bourguignons, qui pressaient de plus en plus Florent et la Ilire. La jonction de toutes ces forces ranima le courage des bourgeois royalistes, qui ne balancèrent pas à se prononcer. Au bout de quelques heures , les points principaux furent occupés. Le gouverneur Villeneuve, se voyant dans l'impuissance de résister, s'échappa par la barrière de Dreux, accompagné de cent hommes ralliés autour de lui. L'évêque, ne cessant d'exciter les Bourguignons, fut tué au milieu d'un carrefour, ainsi que cent cinquante de ses partisans. La résistance que la moitié des habitants avait opposée irrita si fort les soldats français, qu'on ne put les empêcher de livrer la ville au pillage. Sur le rapport du bâtard, le roi récompensa Bouffineau et Lesueur, que Monstrelet appelle, on ne sait pourquoi, le petit Guillemin et Jean Conseil. Le premier reçut le diplôme de contrôleur du grenier à sel de Chartres (1).

L'occupation de cette ville fit aussitôt renchérir le pain dans Paris d'une manière effrayante (2); mais la joie qu'inspirait une telle conquête fut troublée par la nouvelle de la perte de Montargis. La place

(1) Doyen, Histoire de la Beauce, in-8, t. II, p^ 35.

(2) Journal de Paris, p. 149.

fut enlevée par stratagème, comme Chartres venait d'être surprise par Dunois. Surienne, Aragonais de nation, aventurier fameux, entré depuis longtemps au service d'Angleterre, parvint à se ménager des intelligences dans la capitale du Gâtinais. Un jour que ce chef de bandes explorait les abords de la ville, il rencontra une jeune fille de condition obscure, et en devint épris. Au bout de quelque temps de liaison, il lui promit de l'épouser si elle voulait l'aider à s'emparer de Montargis; l'artisane , éblouie par l'espoir de devenir la femme d'un officier de haut rang, consentit à favoriser ses projets. Elle recevait depuis plusieurs années les soins d'un barbier, dont la maison, bâtie sur les bords des fossés, communiquait aux remparts par une cave. Cette fille lui promit à son tour de l'épouser, et de plus 6,000 livres en présent, s'il voulait introduire par sa maison les Anglais dans Montargis. Une aussi basse intrigue réussit au delà de toute espérance : ce boulevard, qui avait résisté aux savantes dispositions des meilleurs généraux de Henri YI, fut pris pendant la nuit par un aventurier entreprenant. Surienne, au comble de ses désirs, ne tint aucune de ses promesses, chassa avec mépris la jeune fille, et ne donna rien au barbier.

On eut à déplorer bien d'autres malheurs dans le courant de l'année 1431. Le brave Arnaud de Barbazan, envoyé par Charles YII au secours du duc de Lorraine, fut tué à la bataille de Bullegneville, le

2 juillet. La Hire et Xaintrailles (1) tombèrent au pouvoir de l'ennemi quelques semaines après la mort de Barbazan (2) : Dunois seul conserva ses avantages ; réuni aux maréchaux de Rieux et de Gulant, et au capitaine castillan Diego de Villandras, il contraignit, le 15 août, le duc de Bedfort à lever le siège de Lagny, et le poursuivit jusque dans les faubourgs de Paris. En septembre, une révolution arrivée dans la petite cour de Charles VII vint seconder merveilleusement son ardeur; nous voulons parler de la chute de la Trémouille, dont la disgrâce fit pousser des cris de joie universels. Dunois ne pouvait que détester un ministre qui retenait son maître dans une honteuse oisiveté, et qui, au moyen de ses me-

(i) La confraternité d'armes de Xaintrailles et de la Hire tirait son oriti^ine d'une particularité digne de tenir une place dans l'histoire. Pierre de Xaintrailles, oncle du premier, commandait le château de Couci : il fut trahi par sa chambrière, qui introduisit, pendant la nuit, par une poterne, les Anglais dans la place, en 1419. Les gens de Suffolk égorgèrent sans pitié le gouverneur dans son lit ; néanmoins ils ne purent se rendre maîtres du château, dont la garnison les expulsa après un combat acharné. Les soldats de la compagnie de Pierre de Xaintrailles élurent deux chefs pour tenir lieu de celui qu'on venait de leur ravir; ce furent Pothon de Xaintrailles, le neveu, et la Hire : l'un et l'autre acceptèrent cet emploi, et rendirent leurs compagnies l'effroi des Anglais, auxquels ils vouèrent une haine implacable. Dès ce moment les deux frères d'armes ne se quittèrent plus, et s'illustrèrent par trente ans d'exploits.

(2) Arnaud de Barbazan fut enterré à Saint-Denis, en face de Duguesclin, en 1410; il institua pour héritier Bernard de Castelbajac, sénéchal de Bigorre, fils de sa sœur'Jeanne : Arnaud eut depuis une fille, qui épousa le sire d'Estrac.

nées, paralysait les efforts des véritables serviteurs du roi. Sa satisfaction diminua sensiblement lorsqu'il apprit que la disgrâce de Trémouille laissait le champ libre au comte de Richemont. Celui-ci, en sa qualité de connétable, allait exercer sur les gens de guerre une autorité illimitée. Dunois, accoutumé à diriger les opérations sans contrôle, ne pouvait supporter l'idée d'obéir aux ordres d'Arthur, qui, de son côté, affectait de faire sentir la supériorité de son rang. Dès ce moment naquit entre le comte de Richemont et le bâtard une rivalité de position, qui dégénéra chez le dernier en une jalousie chagrine. Ces deux rivaux, opérant sur des points opposés, vécurent séparés deux années ; ils ne se rejoignirent que vers le milieu de 1434, à Vienne, où Charles YII résidait depuis plusieurs mois. Arthur venait de chasser les Anglais du Maine et du Poitou; peu satisfait de ces résultats, il proposa d'entreprendre une campagne définitive, à laquelle prendraient part les différents chefs. Le roi approuva ses intentions, lui donna des pleins pouvoirs, et l'autorisation de réunir sous son commandement exclusif toutes les troupes royalistes : entreprise aussi difficile que de vaincre Bedfort en bataille rangée. Il fallait en premier lieu contraindre les capitaines à cesser leurs affreux ravages, et les ramener sous le joug de la discipline. Nous avons dit comment Arthur rassembla à Vienne les bannerets, chevaliers et écuyers répandus dans le Dauphiné et les provinces voisines. Il en forma quatre

compagnies de cent lances : cinq hommes composaient alors une lance (1); le connétable confia la première à Dunois, dont il estimait les talents et le caractère. Ce dernier, subordonné désormais au prince breton, n'en rendit pas moins des services signalés, qui augmentèrent chaque jour sa réputation.

Le comte de Richemont, étant parvenu à mettre sur pied une armée dans le centre du royaume, franchit la Loire, traversa la Beauce, TIle-de-France, et pénétra en Picardie, au milieu des possessions anglaises; il laissa Dunois auprès de la Seine, en le chargeant de tenter un coup de main sur Saint-Denis. Le bâtard enleva cette ville en présence de Bedfort, qui se vit obligé de rentrer précipitamment dans Paris. Cette campagne fut très-brillante, les Français s'y couvrirent de gloire; leurs adversaires firent preuve également de bravoure et d'habileté. Dunois se trouva constamment opposé au vaillant Talbot : l'un et l'autre s'envoyèrent maintes fois des présents, en témoignage d'une estime réciproque. L'accommodement conclu entre Philippe le Bon et Charles VII indigna les Anglais contre le Bourguignon : ils voulurent s'en venger en poussant la guerre avec plus de vigueur; leurs chefs reprirent l'offensive, et déployèrent une activité que les revers ne purent jamais ralentir.

En partant pour le congrès d'Arras, Arthur laissa

(1) Nous avons déjà dit que le nombre d'hon:>mes composant une lance varia, suivant les époques.

le commandement alternatif de l'armée au maréchal de Rieux et à Dunois : celui soutint sur les bords de la Yègre une brusque attaque dirigée par Talbot ; à la suite d'une lutte vigoureuse, il refoula son ennemi jusque sous les remparts d'Houdan : cette forteresse fut prise par escalade (fin de 143o). Le vainqueur réduisit en peu de temps Pontoise, Beaumont, Melun et Pont-Sainte-Maxence. Mais, de leur côté, les généraux de Bedfort reprirent Saint-Denis, et poussèrent même jusqu'à Meulan. Dunois, accouru au secours de cette ville, livra une action dans laquelle il reçut un coup de lance dans le flanc : le champ de bataille lui resta néanmoins ; les assaillants se virent obligés de se retirer en toute hâte vers Paris. La délivrance de cette métropole devint alors l'unique but des opérations du connétable. Le gouverneur Woodville, sentant l'importance de la possession de Saint-Denis, que les Français menaçaient pour la seconde fois, détacha le vicomte de Beaumont avec douze cents hommes, en le chargeant d'aller renforcer la garnison de cette place. Arthur, instruit de cette détermination, envoya de son côté une division qu'il mit sous les ordres de Dunois; celui-ci attaqua vigoureusement Beaumont auprès des Léprories, lui tua quatre cents hommes, et le fit prisonnier, ainsi que deux cents autres soldats ; le reste se dispersa dans la plaine, et Saint-Denis capitula le même jour.

Cet important succès permit au connétable de brusquer un coup de main sur Paris. Nous avons

déjà dit comment la capitale rentra sous l'obéissance de son roi légitime ; Danois fut un de ceux qui coopèrent le plus à la réussite d'une expédition aussi décisive. Il s'approcha le premier de la muraille, et parvint aux créneaux en mêaie temps que Lille-Adam. Sans laisser refroidir l'ardeur des troupes, Arthur, maître de Paris, envoya ses lieutenants occuper les postes voisins de cette ville : Dunois enleva Marcoussi, Montlhéry ; mais Greil lui résista. Le général, contraint de se retirer, alla rejoindre le connétable devant Montereau. On sait que Charles VII, sollicité de revenir à Paris, ne voulut y paraître que lorsqu'il se serait signalé par quelque exploit éclatant ; c'est dans ce but que le siège de Montereau fut résolu : le roi fixa l'attention de toute l'armée par sa brillante valeur ; maître de cette ville, il en donna le gouvernement au bâtard d'Orléans. Dès ce moment le crédit de ce guerrier ne connut plus de bornes : son autorité devint presque l'égale de celle du connétable ; mais plus sa fortune s'élevait, plus son envie augmentait : cette fâcheuse rivalité sema la division parmi l'armée.

Charles YII fît son entrée dans Paris après vingt ans d'absence : il coucha à Saint-Denis le H novembre 1438, et en partit le lendemain matin. Le prince trouva non loin de la Chapelle les échevins, les chefs des corporations, l'université, le parlement, et les notables tenant les clefs. Le monarque reçut les compliments d'usage, les mômes que depuis un

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quart de siècle on avait prodigués à Henri V, à Henri VI, au régent Bedfort et au duc de Bourgogne. Après une pose d'une heure au bourg de la Chapelle, le cortège se mit en marche ; il s'ouvrait par huit cents archers français, que commandaient le comte de Vendôme et le sire de Graville, grand maître des arbalétriers ; puis venaient deux cents hallebardiers, la moitié écossais : ce fut le noyau des compagnies des gardes du corps, instituées plus tard. Ils étaient suivis de Xaintrailles, grand écuyer, portant au bout d'une haute lance le heaume du roi. Ce général, vêtu magnifiquement, maniait avec aisance un coursier couvert de drap d'argent, semé de têtes de licornesen orfèvrerie ; trois écuyers tenaient les autres pièces de l'armure royale, la cotte de velours bleu, bordée de grosses perles, et les gantelets à fil d'or; un troisième brandissait l'épée, parsemée de fleurs de lis. Venait ensuite Charles VII, monté sur un destrier de moyenne taille : ce prince, ayant des jambes courtes au point d'en paraître ridicule à cheval, s'enveloppait, dans les revues, d'une robe qui descendait jusqu'à terre; il était coiffé d'un chapeau pointu de castor blanc, doublé de velours rouge, surmonté d'une houpe de fil d'or (1). Un chanfrein d'acier et de belles plumes d'autruche ornaient le frontail du destrier. A la gauche du roi marchait le dauphin,, habillé comme son père, à l'exception de la coiffure,

(1) Histoire de Charles VII, par un anonyme.

-qui différait de couleur. On remarquait derrière Charles YII le connétable, facile à reconnaître par son bonnet de poil de sanglier, son bâton de commandement, et sa cotte d'armes chargée des hermines bretonnes. Un escadron très-compacte, appelé /a 6ataille du roi^ fermait le cortège : cette bataille paraissait ordinairement dans les cérémonies d'apparat, et se formait de l'élite de la chevalerie, qui se piquait de déployer une magnificence extraordinaire. La bataille de Charles Vil se composait de douze cents bannerets, chevaliers, écuyers, la plupart vieux capitaines qui se battaient depuis trente ans pour la cause royale. Chacun d'eux rivalisait de richesse dans le harnachement des chevaux et dans les armures. Le sire de Rostremen et le sire de Chabannes, comte de Dampmartin, fixaient tous les regards par la somptuosité de leur tenue. A la tête de ces douze cents nobles, dont l'aspect devait éblouir, marchait seul, à quelques pas en avant, Dunois, armé de toutes pièces, monté sur un cheval d'une excessive grandeur, et qu'une robe de brocart couvrait totalement. 11 tenait un bâton rond, semblable à celui du connétable : un collier d'or, en forme de feuilles de chêne, pesant cinquante marcs, pendait sur ses épaules. Un écuyer le précédait, agitant une lance peinte en rouge et parsemée d'étoiles d'argent : au bout de cette lance flottait l'image de l'archange Saint-Michel terrassant le diable.

Devant la barrière Saint-Denis, le roi passa sous

un dais très-élevé qui ne le quitta plus : ce dais fut porté successivementpar les échevins, les marchands, les épiciers, enfin par les chefs des diverses corporations. La multitude remplissait les rues et les places publiques. Les hommes vieux pleuraient de joie en revoyant leur roi, dont ils avaient jadis salué la jeunesse ; quelques-uns se rappelaient ses traits : mais les moins âgés ne connaissaient point Charles YII ; la curiosité leur tenait lieu pour le moment de tout autre sentiment. De son côté, le roi considérait les habitants de Paris d'un air étonné ; quelquefois des larmes inondaient son visage, au souvenir sans doute des malheurs que sa famille avait essuj^és dans cette ville. Les acclamations qui retentissaient à ses oreilles paraissaient le toucher profondément : il ne put néanmoins commander à un mouvement d'irritation que lui causaient certains détails de la cérémonie. Charles VII, voyant parmi les syndics qui soutenaient le dais deux hommes à chevelure blanche, leur dit : u Est-ce vous qui portiez le dais lorsque Henri de Lanças Ire fît son entrée dans Paris, il y a dix-huit ans ? )) Les syndics baissèrent la tête sans mot dire, car ils avaient porté réellement le dais dans cette circonstance.

Au bonheur de voir son roi rentrer en possession delà capitale, vint se joindre bientôt pour Dunois la certitude de la délivrance de son frère le duc d'Orléans, captif à Londres depuis vingt-cinq ans. On sait que ce prince, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt,

ne put obtenir de Henri V la faculté de se racheter en payant une rançon. Le monarque anglais refusa constamment de briser les fers des princes du sang que le sort des armes avait fait tomber en son pouvoir. Le besoin d'argent finit par engager le duc de Bedfort à s'écarter des instructions de son frère. Le fils de Valentine aurait abandonné tous ses domaines pour acheter la permission de quitter l'Angleterre, dont le séjour lui était odieux : il devint presque aveugle à force de pleurer sa chère patrie ; les lettres semblèrent calmer ses ennuis : on le transporta au port de Calais, où sa famille devait acquitter la rançon exigée. Dunois vola dans cette ville pour embrasser un frère dont il conservait un tendre souvenir, malgré cette absence d'un quart de siècle. Le duc le combla de caresses, en le remerciant du zèle qu'il avait mis à défendre ses domaines contre les Anglais et contre les pillards, qui couvraient la surface de la France ; et, en témoignage de sa reconnaissance, il échangea avec lui la seigneurie de Vertus contre le comté de Dunois, possession d'une valeur décuple : l'acte fut passé à Calais le 21 juillet 1439. Depuis cette époque, le bâtard prit le titre de comte de Dunois, sous lequel il est plus généralement connu dans l'histoire, et que nous lui avons donné par anticipation. Cette augmentation de domaines et la renommée qu'il venait d'acquérir dans les dernières campagnes en firent alors un des personnages les plus considérables du royaume. Dunois contracta l'année suivante un nouvel hy-

GRAKDS CAP. VII. 7

no DUNOIS

men : sa femme, fille de Loiivet, était morte en 1437, sans lui avoir donné d'enfants : Danois épousa Marie d'Harcourt, fille de Jacques, comte de Tancarville. Il reçut en dot 600 livres de rente, et une partie des droits que la famille d'Harcourt pensait avoir sur la riche seigneurie de Parthenay, léguée par le sire de Lilliers au comte de Richemont. Les désordres qui régnaient dans les diverses branches de l'administration publique avaient empêché que le parlement ne jugeât cette affaire. L'alliance du bâtard avec la maison d'Harcourt vint ajouter des motifs d'intérêt à lajalousie qu'il nourrissait déjà contre Arthur de Bretagne. Cette rivalité finitpar se changer en uneviolente haine, et il en résulta bientôt un éclat à la suite d'un incident dont nous avons parlé dans la Vie de Richemont, lorsque ce connétable entreprit de réprimer les ravages commis par les gens de guerre. La protection tacite que les princes du sang et les chefs influents accordaient aux pillards prolongeait les misères du peuple, et en particulier des habitants des campagnes. On sut, à ne pas en douter, que Dunois retirait un lucre honteux de l'appui qu'il prêtait en cette occasion aux capitaines. L'intègre Richemont ne craignit pas de le signaler au roi comme le principal artisan de ces déprédations : Dunois dut naturellement en concevoir en ressentiment furieux.

Charles YII et son conseil ne pouvaient que gémir sur ces malheurs, puisque les moyens d'y remédier leur manquaient absolument : ils jugèrent indispen-

DUNOIS Hi

sable d'occuper ces guerriers, dont l'oisiveté devenait le fléau de l'État. C'est alors que le siège de Meaux fut entrepris : après la réduction de cette ville, les hostilités continuèrent avec des succès balancés. Les parties belligérantes, épuisées par une lutte de trente ans, se montrèrent disposées à conclure la paix : on ouvrit des pourparlers au printemps de 1440. Dunois profita de cette circonstance pour travailler à la délivrance définitive du duc d'Orléans, resté à Calais provisoirement : il eut la satisfaction de pouvoir s'attribuer le mérite d'avoir brisé les fers de son frère. La joie que lui causa un événement aussi heureux ne calma point l'inquiétude de son caractère. Les conférences entre les plénipotentaires de France et d'Angleterre continuaient, sans que la trêve fût proclamée. Les princes du sang, unis à des barons ambitieux, choisirent ce moment pour former une ligue criminelle, sous prétexte de provoquer la destruction des abus du gouvernement, regardant sans doute comme un abus le soin que le roi et ses conseillers prenaient de mettre un frein à l'indocilité de la gent féodale. La Trémouille, irrité de sa juste disgrâce, se fit l'instigateur de la rébellion. Dunois, oubliant ses devoirs, aveuglé par la haine qu'il portait au comte de Richemont, ne craignit pas de s'enrôler sous de telles bannières. Le connétable, accompagné de vingt officiers de son hôtel, parcourait le pays situé entre la Seine et la Loire, en inspectant les places fortes : il tomba, non loin de Beaugency, au milieu d'un ras-

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semblement formé des principaux mécontents, au nombre de six cents. Ces nobles l'entourèrent en l'accablant de reproches ; Dunois se montra le plus violent dans ses menaces ; il proposa hautement de retenir prisonnier le connétable, et de le garder comme otage. Cette opinion fut adoptée par ces hommes courroucés ; le sire de Chabannes fut le seul qui s'y opposa : « L'arrestation du premier officier de la couronne, dit-il, peut devenir un événement trèspréjudiciable au bien de l'État ; les Anglais rompront sans aucun doute les pourparlers, et recommenceront les hostilités dès qu'ils apprendront que le roi est privé du chef de l'armée. » Qui le croirait? ces raisons touchèrent les rebelles. Au bout de quelques heures de captivité, le connétable fut libre de continuer son chemin. On sait quel fut le sort de la Praguerie : Charles VII déploya une activité merveilleuse pour détruire cette ligue ; les peuples, indignés, repoussèrent les barons révoltés, qui ne rencontrèrent d'auxiliaires nulle part.

Dunois avait terni sa gloire en se rangeant sous les enseignes de la révolte : il eut au moins le mérite d'être le premier à les abandonner. Il se rendit à Poitiers auprès du roi, embrassa ses genoux en implorant sa clémence. Le prince l'accabla de reproches, et lui fit surtout un crime d'avoir voulu arrêter le connétable. Le bâtard redoubla ses instances : Charles VII accorda le pardon, en lui infligeant pour punition d'aller expulser de l'Ile-de-France les An-

glais, qui ne justifièrent que trop bien les prévisions du sire de Chabannes. Ils rompirent les pourparlers, dès que les embarras du roi se compliquèrent ; mais on ne leur donna pas le temps de poursuivre les avantages remportés par eux en débutant. Dunois, enflammé d'une généreuse ardeur, ramassa, dans la capitale même, un corps de deux mille hommes, et fondit sur les divisions ennemies qui pillaient sans obstacle la Picardie, la Beauce et le Vexin ; il les tailla en pièces, et s'empara de l'immense butin qu'elles traînaient après elles. Ces résultats furent obtenus si rapidement, que Talbot s'imagina que le bâtard disposait de forces considérables : dans cette persuasion, il abandonna le projet formé depuis quelque temps de diriger une attaque contre Paris. L'attitude formidable que Dunois prit dans les provinces que baigne la Seine, fournit au roi les moyens de réduire en entier la Praguerie.

Les Anglais, trompés dans les espérances qu'ils avaient conçues de la révolte du dauphin, voulurent reprendre les conférences au printemps 1441. Charles VII et son conseil ne se méprirent point cette fois : ils poussèrent les hostilités de la manière la plus vigoureuse. Le roi eut soin de tenir séparés deux rivaux aussi susceptibles que Richemont et Dunois : le premier fut chargé d'expulser l'ennemi des places voisines de Paris, dont il avait su s'emparer pour la cinquième fois, telles que Pontoise, Creil, Meulan ; le second reçut la mission d'opérer une puissante di-

version en pénétrant au cœur de la Normandie, province si chère aux Anglais : il y répandit la terreur en passant rapidement d'un point à l'autre. Ce général semblait être partout en môme temps. Le duc de Sommerset essaya vainement de l'enfermer dans le Cotentin : le bâtard lui échappa avec prestesse, et prit Conches quand son adversaire le croyait du côté de Saint-Lô. Desmarets, le principal lieutenant de Dunois, surprit Dieppe et l'enleva. La perte de cette place effraya au dernier degré Somuierset, qui ordonna à Talbot de ne rien épargner pour Tarracher des mains des Français.

Dieppe passait ajuste titre pour une des places importantes de la Normandie, par la sûreté de son port et la proximité de Rouen. Les Anglais l'avaient fortifiée soigneusement, la regardant comme le point le plus commode pour communiquer avec leur île. Talbot accourut à la tête de six mille hommes : il brusqua une attaque, espérant enlever le poste avant que les Français eussent le loisir de se reconnaître ; mais les fortifications, construites d'une manière supérieure, exigeaient peu de monde pour leur défense; d'ailleurs l'ennemi manquait de canons et de poudre, devenus indispensable pour former un siège en règle. Abandonnant l'espoir de forcer les murailles, le général anglais s'empara des ouvrages extérieurs, et principalement, du Pollet, montagne dominant la ville du côté de l'est. Maître de ce point, Talbot y plaça ses troupes sous le commandement du sire de

Rippelay et de Guillaume de Poitou, prescrivant de se borner à deux choses, bloquer la ville et empêcher rintroduction des vivres. Ces dispositions achevées, il s'embarqua pour l'Angleterre, à l'effet d'y prendre de l'artillerie et deux divisions promises par le parlement.

Desmarets, de son côté, sut inspirer aux habitants une ardeur belliqueuse : les Dieppois montrèrent d'abord une résolution fort louable, mais elle fléchit lorsque le blocus se fut prolongé au delà de cinq mois : les vivres n'entraient plus; la flotte britannique fermait le port ; la famine se faisait sentir. Les bourgeois, peu accoutumés aux privations, parlèrent de se rendre. Desmarets employa pour les en dissuader les instances les plus pressantes : voyant ses efl'orts superflus, le gouverneur eut recours à un stratagème fort simple, et que le succès couronna autant qu'il pouvait l'espérer. Desmarets fit sortir pendant la nuit une vieille femme, en lui donnant l'ordre de se présenter aux barrières le lendemain matin, comme si elle s'était échappée du camp ennemi. Cette femnae remplit ses intentions merveilleusement : à son retour les gardes se saisirent d'elle, et la conduisirent sur la place publique ; les bourgeois, formés en plusieurs groupes, la questionnèrent vivement sur les intentions des Anglais : « Les assiégeants, répondit-elle, indignés de ce que les habitants ont favorisé l'entrée des Français dans Dieppe, ont l'intention de mettre à mort tous les hommes, et d'emmener les femmes

ainsi que les enfants en Angleterre comme esclaves. Ce projet est si bien arrêté, qu'on le mettra en exécution quand même la ville se rendrait volontairement et que les habitants iraient au Pollet la corde au cou. » Ce discours, dicté par Desmarets, fit passer la fureur dans l'âme des Dieppois : a Nous mettrons le feu à la ville, s*écrièrent-ils, et nous nous jetterons à la mer avec nos enfants, plutôt que de subir une loi aussi barbare. »

L'effervescence des esprits dura assez de temps pour que l'on pût être instruit de l'approche d'une • armée française, accourant au secours de la place ; mais Ton apprit aussi l'arrivée prochaine de Talbot, amenant du renfort et de l'artillerie, au moyen de laquelle il voulait pulvériser les remparts. L'une et l'autre de ces nouvelles étaient fondées; mais les imaginations se montraient tellement enflammées, que l'on refusa néanmoins d'ajouter foi à la dernière. Les obstacles qui arrêtaient Dunois 'étant levés, ce général se mit en marche pour les côtes de la Normandie, et plaça à la tête de cette expédition le dauphin lui-même, espérant par cet expédient augmenter l'ardeur des troupes et soutenir la résolution des Dieppois. Les Anglais avaient éprouvé des pertes irréparables depuis huit mois que durait le siège, soit par les escarmouches, soit par les maladies ou les fatigues : la venue de Talbot, qu'on annonçait toujours comme prochaine, relevait pourtant leur courage. Dunois résolut d'assaillir le Pollet avant l'arri-

vée de ce général. L'attaque eut lieu le 14 août 1443; mais les Français se virent obligés de se retirer après deux heures d'efforts inouïs. Cet échec ne rebuta point Dunois ; il lança une seconde fois les soldats à l'assaut de la montagne, en les faisant commander par le dauphin en personne. Le jeune prince monta à l'escalade en donnant l'exemple de l'audace, et le premier atteignit les retranchements ; Dunois rompit également les palissades par les flancs : alors se livra sur le revers de la colline un combat des plus acharnés, dont le résultat fut la défaite complète des Anglais; on en tua cinq cents. Les principaux chefs, Guillaume de Poitou, Rippelay, tombèrent, criblés de coups, au pouvoir des vainqueurs, qui s'emparèrent d'un matériel nombreux.

A l'issue d'un avantage si éclatant, le dauphin et Dunois firent leur entrée publique dans la ville, et se rendirent directement à l'église Saint-Jacques pour remercier Dieu. Le premier offrit en présent à la chapelle une image de la Vierge, en argent; ce n'était point une statue, mais un tableau en relief, tel qu'on les exécutait alors. Dunois arma chevaliers au milieu de l'église les jeunes Flavi, d'Estouteville, de Biencourt, de Saint-Pol, qui venaient de se signaler dans l'assaut. Dunois s'empressa de faire raser les fortifications du Pollet, afin que les Anglais ne pussent s'y loger une seconde fois ; il employa toute la population à réparer les remparts de la place, fit rassembler des amas de vivres, et prit les mesures

■ftS DUNOIS

les plus sages pour mettre la ville en état de résister, «i on venait l'attaquer de nouveau. Le général laissa l'honneur de ce brillant succès au dauphin : cette modestie accrut encore son crédit auprès du roi, qui, voulant témoigner sa reconnaissance, lui donna, par lettres datées de Saumur, 20 septembre li43, le comté de Longueville, ancien apanage de Cuguesclin. Au seul bruit de la marche du dauphin, le duc de Sommerset, gouverneur de la Normandie, avait ramassé plusieurs détachement pour voler au secours du Pollet : il parut en vue de Dieppe à la tête de cinq mille hommes, le sixième jour qui suivit la prise du camp : loin d'engager une action, Sommerset ne perdit pas un instant pour regagner le chemin de Rouen. Talbot arriva également par mer, une semaine après son collègue; il n'avait pu obtenir du ministère anglais qu'une division assez faible. Talbot jugea plus prudent d'employer ces troupes à augmenter les garnisons des autres places, qu'à tenter de chasser les Français de leur conquête.

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