‹ DunoisChapitre 5 sur 10 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Conquête de la Normandie. — Danois forme le siège de Pv,ouen, et se rend maître de cette place, dont il est nommé gouverneur. — Entrée de Charles VII dans Rouen.

La prise de Dieppe avait effrayé le conseil de Henri 71, qui s'empressa de reprendre les pourparlers. Les Anglais n'aspiraient point à conclure une paix solide; ils voulaient qu'on leur laissât la facilité de réparer les pertes récentes, et profiter du premier embarras dans lequel ils verraient Charles Ylt engagé, sans songer que la guerre civile leur préparait à eux-mêmes des malheurs plus longs que ceux dont les Français venaient enfm de voir le terme. Une trêve de deux années, signée d'abord à Tours le 1" juin 1444, fut prolongée ensuite jusqu'en 1449. Dunois présida aux conférences, revêtu de pouvoirs illimités. Son crédit auprès du souverain ne connaissait point de bornes : on en vit une preuve évidente lorsque ses prières obtinrent la grâce du comte d'Armagnac, qu'on venait de condamner à mort pour cause de rébellion. Ce vassal ne craignit pas de s'emparer de vive force du comté de Gomminges, légué par sa

tante Marguerite à Charles VII. Un ordre du souverain le traduisit par-devant le parlement de Paris. Outre le crime de rébellion et de fausse monnaie, l'acte d'accusation contenait les griefs suivants : « D'avoir continué, malgré la défense expresse du roi, à se dire comte (T Armagnac par la grâce de Dieu; d'avoir mis en taille ses terres deux ou trois fois par an, d'avoir fait pendre un huissier du parlement de Toulouse, nommé Noël, qui venait instrumenter contre lui ; de tenir trente ou quarante ribauds dans le château de Saint-Yarin, lesquels pillaient et rançonnaient les voyageurs; d'avoir détroussé les gens de révoque de Lodève ; d'avoir violenté nonnes et châtelaines; enfin, d'avoir battu son confesseur, qui refusait de l'absoudre de ses péchés. » Dunois, dont l'enfance s'éleva sous la protection du connétable d'Armagnac, aïeul du prévenu, regarda comme un devoir de sauver le petit-fils ; il y employa la faveur immense que lui avaient assurée ses éminents services.

L'agitation extrême qui régnait au sein de la société ne permettait pas aux guerriers de goûter le repos : il parut urgent d'arracher du royaume les soldats que l'on avait levés à grands frais pour contenir les Anglais dans la Normandie ; on les occupa en conduisant les uns en Suisse, les autres en Lorraine : le bâtard d'Orléans menait les derniers. A l'issue de cette expédition, on procéda au licenciement définitif des compagnies : ce licenciement,

opéré comme par miracle, changea la face de la France. Arthur dellichemont eut la plus grande part à cette réforme, de laquelle découlèrent tant d'autres améliorations. Dunoisn'y demeura pas étranger : sacrifiant au bien du pays la violente haine que son cœur nourrissait contre le connétable, il déploya le zèle le plus soutenu afin de seconder ses efforts : cette conduite parut d'autant plus louable que les autres généraux ne montraient point la même soumission. Ce vaillant la Hire, dont le bras fut si fatal aux Anglais, refusa de subir le joug, et ne discontinua point de ravager les provinces à la tête de ses bandes, il s'était emparé du château de Clermont en Beauvoisis et de la ville de Soissons ; ses gens y tenaient garnison, et les ordres les plus formels du roi ne purent obtenir l'évacuation de ces places. Il fallut user de ruse pour vaincre cette obstination criminelle : on invita la Hire à une partie de paume dans le château de Roussi ; le capitaine se montrait passionné pour ce jeu; il accourut, dans l'espoir de rencontrer des jouteurs dignes de lui : quelques écuyers seulement l'accompagnaient. Survint un détachement d'archers, qui s'empara de la Hire non sans éprouver une vigoureuse résistance : on ne rendit la liberté au capitaine que lorsque ses officiers eurent remis les deux places entre les mains du maréchal de Gulant (1).

(i) La Hire, sorti d'une captivité aussi étrange, n'en continua pas moins à servir le roi et à frapper sur les Anglais. S'é-

Une mission de nature toute pacifique offrit, l'année suivante (1445), au comte de Longueville Toccasion de déployer d'autres talents. Charles YII, en véritable fils aîné de TÉglise, désirait voirie terme des funestes discordes qui déchiraient la chrétienté : un sentiment de reconnaissance l'y portait naturellement. Ce prince se rappelait trop bien que les évoques envoyés par le concile de Baie au congrès d'Arras contribuèrent à le réconcilier avec le duc de Bourgogne ; et, à ses yeux , ce raccommodement avait plus fait pour la délivrance de la patrie que le gain de dix batailles.

Gabriel Condolmero, Vénitien, fut élu pape dans le mois de mars 1431; il prit le nom d'Eugène IV ; les seize années de son pontificat se passèrent en querelles provoquées, en grande partie, par son humeur tracassière. Il avait conçu la pensée de réunir les deux Églises latine et grecque : l'exécution d'un si noble projet demandait une fixité de vues qui manquait au pontife. Eugène rencontra une opposition soutenue parmi les Pères réunis au concile de Bâle ; ayant voulu user de violence pour triompher de cette obstination, il échoua, et fut déposé le 22 juin 1439. Le concile élut à sa place Amédée VIII, duc de Savoie, petit-fils du fameux comte Vert.

tant rendu dans le Midi pour quelque nouvelle expédition, il fut obligé de s'arrêter à Montauban; ses nombreuses blessures se rouvrirent, par suite de quelques excès : le terrible capitaine mourut dans cette ville en 1449, sans laisser de postérité.

Amédée, un des princes les plus illustres de ce siècle, sut procurer à ses sujets une félicité parfaite : il abdiqua subitement le trône ducal en faveur de son jeune fils. Amédée ayant pris Ihabit de moine de Saint- Augustin, se retira au prieuré de Ripaille : il y goûtait depuis dix ans un délicieux repos, lorsque le concile de Bàle s'imagina de l'élire pape. Amédée s'arracha de sa molle retraite, se rendit auprès des évoques assemblés, et prit le nom de Félix V. De son côté, Eugène protesta contre cette élection; plusieurs souverains, notamment Charles YII, refusèrent de reconnaître le pape récemment élu. Ce nouveau schisme alarma tous les princes ; le roi de France fut celui qui montra le plus de zèle pour couper le mal dans sa racine : il dépêcha un certain nombre de personnes vers Félix, qui venait d'établir son siège à Genève. Charles VII mit à la tête de cette ambassade le comte de Longueville,.chez qui une éloquence persuasive et des connaissances en théologie très-approfondies s'alliaient à une brillante valeur : on le jugeait capable de soutenir une thèse contre les plus savants docteurs. Il est à remarquer que les guerriers de cette époque se montraient propres à tout : on avait vu, quelques années auparavant, Jean de Bruc, sire de la Bouteveillaye, un des capitaines les plus impétueux de son temps, se rendre à Rome pour arranger les différends élevés entre le clergé de Bretagne et le saint-siége. Il s'acquitta de sa mission l'épée au côté, et déployant autant de savoir qu'on aurait pu l'atten-

dre des théologiens les mieux entendus en affaires ecclésiastiques.

Dunois arriva à Genève le 1" août 1446 ; il ne trouva point Amédée YIII disposé à se démettre de la tiare, et n'eut môme pas le loisir de voir l'effet que produiraient ses pressantes sollicitations : un ordre formel du roi le rappela en France. Charles YII désirait l'employer dans une négociation d'un intérêt plus direct. Le conseil de Henri VI refusait de remplir les conditions stipulées lors de la signature de la dernière trêve. Dunois franchit donc le détroit ; on lui fit en Angleterre la réception la plus pompeuse : il ne put néanmoins obtenir la remise de la ville du Mans, l'objet principal de sa mission.

Le comte de Longueville, à son retour de Londres, rencontra dans le port de Dieppe un chevalier de l'hôtel du roi, qui lui remit l'ordre signé de Charles YII de prendre le commandement de huit mille hommes réunis dans l'Anjou, et de mettre le siège devant la ville du Mans : le prince lui donnait, pour le seconder, le vaillant la Hire, rentré dans le devoir, l'amiral Coëtivi, le sire de Jalonges et Jean Bureau, grand maître de Tartillerie; ce dernier disposait d'un matériel considérable. Le jour même où Dunois fit les premières reconnaissances autour de la place, afin de mesurer le terrain et de marquer l'emplacement des lignes, l'évêque d'Exeter, gouverneur du Mans, commanda une furieuse sortie, dans l'espoir d'écarter les Français et de rompre leurs lignes. Le comte

de Longueville repoussa vigoureusement les Anglais, et les poursuivit jusqu'aux fossés. Il fit mettre les pièces en batterie, et enfonça les portes à coups de canon, prélude ordinaire d'un assaut général. Les cris d'effroi que poussaient les habitants intimidèrent la garnison : elle manifesta le désir de capituler, en demandant la faculté d'emporter les bagages et de se retirer librement en Normandie : on souscrivit àcesconditions.La villefut évacuée parles étrangers, qui l'avaient occupée dix-sept ans ; Dunois y fit son entrée solennelle (février 14-47), et alla planter luimême sur la tour principale le drapeau de France.

La prise du Mans étonna tellement le conseil de Henri YI, qu'il renonça pour le moment à ses desseins hostiles. Le comte de Longueville quitta les camps pour redevenir pacificateur, et partit dans l'intention de terminer la négociation entamée avec Amédée. Eugène venait de mourir : la majorité des cardinaux élut en sa place Nicolas Y. Cette élection fut contestée par quelques membres du conclave ; Amédée, de son côté, protesta de la manière la plus formelle. Dunois se réunit à Lyon aux ambassadeurs d'Espagne, de Flandre, de Saxe, de Bavière, d'Angleterre, chargés de le seconder : il les conduisit à Genève, « où Dunois besogna si bien, dit la chronique, que le pape Félix Y se rendit à son admonition, et abdiqua le 19 avril 1449. » Il courut regagner sa délicieuse retraite de Ripaille, emportant le titre de cardinal de Sainte-Sabine. Aucun prince de la chré-

tienté ne disputa à Charles VII la gloire d'avoir étouffé ie schisme : Dunois, son mandataire, pouvait à juste titre s'attribuer tout le mérite de l'exécution. A son retour en France, il trouva la scène entièrement changée.

Les Anglais, opiniâtres dans leurs desseins, venaient de rompre la trêve en surprenant la ville de Fougères : les hostilités recommencèrent. L'armée, formée d'après un système nouveau, se présentait sur un pied respectable ; on voyait à sa tête Arthur d3 Richemont, Dunois, et une foule de généraux expérimentés. Jean Bureau rassemblait une masse d'artillerie formidable ; ses nombreux essais sur le tir du canon, ses expériences dans la fonte des pièces, avaient donné à cette arme une supériorité marquée. Jacques Cœur, l'un des hommes qui firent, le plus pour relever le trône de Charles YII etle consolider ensuite, accompagnait l'armée, nanti de sommes considérables, produit de son propre commerce ou de la taille extraordinaire établie depuis trois ans. Cet argent était destiné à tenir au courant la solde des troupes ; car si la paye eût manqué un seul jour, l'opération du licenciement serait devenue illusoire, les désordres auraient recommencé, et l'on retombait infailliblement dans l'anarchie.

Charles YII ordonna la formation de deux armées, dont l'une agirait contre la haute Normandie, et l'autre contre la basse. Le roi devait marcher avec la réserve entre ces deux divisions, afin d'appuyer

celle qui fléchirait devant un ennemi supérieur en forces. Le commandement du premier corps fut confié au comte deRichemont; celui du second à Dunois, qui reçut le titre de lieutenant général du roi en ses guerres, qualification nouvelle qui le plaçait immédiatement après le connétable. A cette occasion, l'historien Matthieu de Gouci dit : « Lequel (Dunois) estoit en ce temps-là fort renommé d'être sage, prudent et de bonne conduite, et aussi fort aimé de tous les gens de guerre, autant et plus qu'aucun autre seigneur ou capitaine du roi de France. » Le comte de Longueville atteignait alors sa cinquantième année. Les chroniqueurs le représentent comme un des barons les plus remarquables de l'époque, soit par sa taille élevée, soit par son magnifique visage; car il ressemblait extrêmement à son père Louis d'Orléans : cependant des jambes plus longues que ne le comportait les proportions du corps déparaient un si noble physique, et le firent surnommer le Bâtard aux grandes jambes.

Nous avons vu dans la Vie d'Arthur de Richemont comment ce général fît la conquête de la basse Normandie : nous allons parler de la campagne que Dunois dirigea dans la région septentrionale de cette province. En ce moment la Picardie, qui depuis vingtcinq ans servait les intérêts de l'Angleterre, abandonna cette alliance étrangère ; douze cents nobles de ce pays vinrent ofl'rir leurs épées à Charles VIL On les classa dans les cadres des compagnies de gens

Ii28 DUNOIS

d'armes ; ils n'exigeaient aucane solde, et promettaient de se conformer aux règlements militaires institués par le connétable. Parmi ces bannerets picards on distinguait le comte de Saint-Pol, Robert de Béthune, de Mareuil, Darly de Genlis, de Saveuse, de Quercet, Ferry de Mailly, de Poix, de Roye, Happlincourt, René le Bossu, Henri de Ham, Antoine de Groy, Jacques de Rambures. Girard de Biencourt : ce dernier, chef d'une des plus antiques maisons de la Picardie, descendait des anciens souverains du Ponthieu ; un de ses ancêtres se distingua à la bataille de Bouvines, où il combattit sous les enseignes de Thomas de Saint-Valery, son parent.

Le 30 août 1449, les trois corps d'armée se mirent en mouvement : celui d'Arthur, concentré dans le Maine, s'avança par Mortain, en s'étendant sur sa droite dans le comté d'Alençon ; celui de Dunois, fort de quinze mille hommes, s'était rassemblé dans la Beauce ; il se déploya, la droite à la Seine, et se lia par sa gauche avec les divisions du connétable. Le roi, venant de Vendôme suivi de huit mille féodaux, tous volontaires, traversa le Perche, prêt à s'unir à celui des deux généraux qui réclamerait son appui. Dunois jeta sur ses flancs le comte d'Eu et le sire de Brezé, d'une part ; de l'autre, le comte de Saint-Pol et Florent d'Illiers, en leur ordonnant d'investir Yerneuil et Neufchâtel : lui-même perça par Évreux, accompagné d'une colonne de troupes légères, dans l'intention de protéger les opérations de ces trois

sièges, et en même temps pour observer Talbot. qui, à la tête de trois mille hommes déterminés, voltigeait dans la Normandie, de position en position, résolu d'attaquer partiellement les divisions françaises employées au blocus. Le comte de Longuevilie campait depuis quatre jours dans le voisinage d'Évreux, lorsqu'il apprit que le sire de Brezé avait été introduit dans Yerneuil par les soins d'un charpentier.

Cet artisan, maltraité par les Anglais, ne respirait que la vengeance ; il s'empressa d'indiquer aux assiégeants un passage secret, pratiqué au pied des murailles. Les Français, maîtres d'une partie de l'intérieur de la place, rencontrèrent encore une résistance soutenue ; la garnison se défendit vigoureusement au milieu des rues, et gagna en bon ordre le château appelé la Tour grise : Brezé essaya inutilement de les y forcer. Dunois, instruit de cette particularité, accourut suivi de quatre mille archers ; à peine touchait-il les quartiers des assiégeants, que la nouvelle de l'approche de Talbot se répandit, et releva le courage de l'ennemi : ce général annonçait le projet ou de jeter du monde dans la Tour grise, ou de s'y renfermer lui-même. Dunois laissa sous les remparts de Yerneuil huit cents hommes, et, accompagné de ses deux divisions, il courut au-devant de Talbot, avec la ferme résolution de le combattre, persuadé que sa défaite déciderait du sort de la campagne : il l'atteignit devant Harcourt. Talbot, se voyant trop

faible pour engager Faction dans la plaine, prit une excellente position, s'y fortifia au moyen de ses chariots, de ses bagages, et forma une ligne de piquets, attendant qu'on vînt l'attaquer. Il voulut se mettre dans la même situation que Fastoif à Rouvray ; et l'issue du combat aurait peut-être été aussi malheureuse, sans la prudence du comte de Longueville., qui arrêta l'impatience de ses officiers, et les empêcha de se précipiter au travers de ces retranchements. Comme l'autorité des chefs était mieux affermie que par le passé, grâce aux nouveaux règlements militaires, le comte de Longueville, sut contenir chacun à son poste; il s'établit en face des Anglais, et enveloppa leur position, décidé à ne fondre sur eux que lorsqu'ils en sortiraient.

Talbot exécuta dans la nuit un mouvement rétrograde : laissant ses feux allumés et quelques troupes légères dans ses lignes pour mieux cacher sa retraite, il se jeta dans les bois, gagna le château d'Harcourt, et s'y renferma. Dunois , désespérant d'emporter cette redoutable forteresse, leva le camp et se dirigea vers Pont-Audemer, dont il forma le siège en règle. Le sire de Montfort, trésorier de Normandie, repoussa vaillamment les premières attaques. Dunois parvint à mettre le feu à deux faubourgs, et, profitant du désordre occasionné par un semblable événement, lança ses soldats à l'escalade ; on prit la ville au bout de trois heures de résistance : les sires de Rambures, de Roye, de Groy, de Grèvecœur, les héros de la jour-

DUNOIS Vlî

née, furent armés chevaliers par le comte de Longueville.

Ce général se porta ensuite rapidement devant la Roche-Guyon : le gouverneur capitula, afin de conserver les grands biens que sa femme, dame normande, possédait dans le voisinage. Argentan fut attaqué après la Roche-Guyon : on somma les Anglais de se rendre, en leur offrant des conditions trèshonorables. Les chefs se réunirent en conseil pour examiner la proposition : tandis qu'ils délibéraient, les habitants appelèrent les soldats français, leur tendirent des échelles, et les introduisirent ainsi dans le bastion. Les Anglais, indignés, gagnèrent en bon ordre le château , en menaçant de brûler la ville. Sur cette déclaration, Bureau, maître de l'artillerie, dirigea une bombarde contre le château, et pratiqua dans le mur un trou assez large pour donner passage à quatre hommes de front. Les Anglais essayèrent en vain de défendre cette brèche ; ils furent obligés de capituler le 1" septembre 1449, et sortirent le bâton blanc à la main, selon la coutume. Dunois apprit devant Pont-Audemer la réduction de Neufchâtel, obtenue par le comte de Saint-Pol. Sur le reste de la ligne, ses autres lieutenants venaient également de remporter des avantages signalés : le sire de Gaucourt avait enlevé, en dépit d'une résistance prolongée, Pont-l'Évêque, dont les habitants jurèrent « d'être bons Français à l'avenir. »

Le comte de Saint-Pol, poursuivant ses succès, s&

rendit maître, non loin de Pont-de-l'Arche, d'un château appelé Longempré : le roi d'Angleterre en avait fait présent à Talbot. Ce général s'était plu à orner cette demeure ; le comte de Saint-Pol la livra aux flammes. L'Anglais, fort affecté de cette perte, en adressa de vifs reproches au comte, déclarant qu'il ne laisserait pas échapper l'occasion d'user de représailles, sans songer que les événements le mettaient hors d'état d'exécuter ses menaces : il apprenait chaque jour quelque sanglant revers. Dunois soumit Lizieux, grâce au zèle de l'évêque, qui, de longue main, préparait les habitants à un changement de domination. Les Français, ayant occupé la ville, se logèrent chez les bourgeois au moyen de billets délivrés par les magistrats. L'historien Matthieu Paris rapporte, comme un fait des plus surprenants, que ni les capitaines ni les soldats ne commirent les moindres excès, « se gouvernant, dit-il, comme des jeunes filles. »

Tandis que Lizieux recevait dans ses murs le comte de Longueville, Gournay et Vernon ouvraient leurs portes au sire de Brezé. On sait que, dans la basse Normandie, le connétable soumettait tout le pays à ses armes. Le roi, ayant appris que des succès si marquants s'obtenaient sans obstacle, partit de Vendôme, traversa la Beauce, s'avança vers Pont-del'Arche, afin d'effectuer sa jonction avec Dunois et ses lieutenants : cette concentration exigea huit jours. Charles VII vint en personne devint Château-

Gaillard, investi la veille par le bâtard. Cette ville, célèbre par le siège qu'elle soutint dans le douzième siècle contre une armée de cinquante mille hommes hommes que commandait Philippe Auguste en personne, tomba, après les désastres de 1415, au pouvoir des Anglais : ceux-ci augmentèrent les fortifications au point de rendre la place inexpugnable. Sommerset ne doutait pas qu'elle ne pût braver les efforts des Français. Charles VII n'était pas de caractère à se consumer devant une ville investie : au bout d'une semaine, il laissa la conduite du siège au sire de Brezé, et partit avec Dunois, le maréchal de Jalonges et deux divisions, pour attaquer Gisors, dont la conquête paraissait plus facile. Le prince resta quatre jours devant ces remparts et se retira à Pont-del'Arche, désirant y attendre l'issue des opérations du comte de Longueville. Ce général employait tour à tour la force des armes et la voie des négociations pour soumettre les places : il garantit à Richard Malbery, commandant de Gisors, la possession des terres considérables dont le roi Henri VI l'avait doté en Normandie ; il lui promit de plus de remettre en ses mains ses deux fils, faits prisonniers dans Pont- Audemer. Malbery ne résista point à des offres aussi brillantes : il baissa les ponts - levis et ne quitta point la province , craignant sans doute que son gouvernement ne lui fît payer de la tête une conduite aussi coupable. La soumission^ de Gisors compléta les succès de la campagne. La moitié des

places fortes de la basse Normandie avait subi, dans l'espace de deux mois, la loi du vainqueur.

Le sire de Brezé venait de réduire Château-Gaillard après un siège des plus meurtriers ; quantité de jeunes volontaires se logèrent sur la brèche : trois frères de la maison de Roncherolles y furent tués en montant à l'assaut ; leur père, Guillaume, avait péri les armes à la main dans les champs d'Azincourt. Dès que l'occupation de Château-Gaillard se fut opérée, on songea à se rendre maître de Rouen. Dès ce moment, la conquête de cette opulente cité fut regardée comme Tunique but des opérations : Dunois fit exécuter un mouvement de concentration entre Louviers et Pont-de-l'Arche ; Charles VII établit ses quartiers dans cette dernière ville.

Le temps devenait froid et pluvieux ; il importait de se hâter avant l'arrivée de l'hiver. Le comte de Longueville franchit la Seine, conduisant une avantgarde de trois mille hommes, et se rapprocha de Rouen, pour s'assurer si les Anglais avaient élevé des travaux capables de couvrir l'approche de la place : il se fit amener quatre bourgeois de la banlieue, et les questionna sur les dispositions particulières des habitants. Aucune population n'avait donné â l'Angleterre autant de gages d'attachement. Les ministres de Henri YI ne cessaient de rappeler au souvenir des Normands ce Guillaume le Conquérant, leur ancien duc, qui avait réuni sous le même sceptre la Neustrie et la Grande-Bretagne, réunion

'qui avait opéré la fusion des deux peuples : « D'ailleurs , disaient-ils , les Lancastre descendent de ce même Guillaume, et doivent paraître à vos yeux bien plus légitimes que ces Capétiens, vos maîtres dégénérés. »

Ces discours, semés adroitement, ébranlaient les consciences ; les Normands se montraient indifférents aux malheurs des Valois. De leur côté, les Anglais, renonçant au fol espoir de ranger la France sous leur domination, se croyaient trop heureux si, pour prix de quarante ans de guerres et de sacrifices, ils demeuraient irrévocablement possesseurs de la Normandie. Ils n'épargnèrent rien pour gagner l'affection de toutes les classes ; la plupart des cités obtinrent des privilèges exorbitants : elles opposèrent néanmoins fort peu de résistance aux armes de Charles YII. Rouen renfermait les partisans les plus passionnés du régime étranger : la faction des modérés , vaincue partout , y avait cherché un dernier refuge. Cependant, un certain nombre d'habitants conservaient encore des sentiments français ; car le spectacle du martyre de Jeanne d Arc produisit sur les Rouennais un effet tout opposé à celui qu'en attendait Bedfort, et chacun d'eux regarda les revers essuyés rapidement par le régent comme la punition du meurtre de l'héroïne. Enfin, les intentions bienveillantes de Charles YII avait touché bien des cœurs, et les rapides progrès de Richement refroidissaient ie zèle des amis de Lancastre.

Le comte de Sommerset, gouverneur de la Normandie, indisposait par sa hauteur les gens les plus dévoués : dépourvu de génie, sans prévoyance aucune, il s'imaginait que son nom seul contiendrait les Normands dans le devoir. Les généraux français investissaient déjà Rouen, que Sommerset agissait comme si l'ennemi n'eût pas encore dépassé la Loire. Enfin l'arrivée de Talbot le fit rougir de son insouciance : ce vaillant capitaine venait de déployer des talents extraordinaires dans cette campagne malheureuse ; réduit à des forces très-minimes, ne recevant de l'Angleterre ni l'argent ni les troupes promis depuis un an, il sut tenir tête à des flots d'ennemis. Sorti du château de Harcourt, Talbot ne cessa de harceler Dunois, et retarda souvent la chute de plusieurs places par des attaques inattendues. Rejeté enfin sur la Seine , il rassembla les détachements épars, franchit le fleuve au-dessus de Louviers et rentra dans Rouen. La retraite d'un chef aussi audacieux, aussi confiant en sa fortune, attestait suffisamment l'état désespéré des afl'aires. Sommerset chargea Talbot de la défense de Rouen. Le nouveau commandant montra dans l'intérieur de cette ville la même activité qui le rendait si redoutable en rase campagne ; il fit travailler sans relâche aux fortifications, mura plusieurs portes, et distribua de la manière la plus habile les deux mille archers anglais, derniers restes de tant de bataillons : il occupa de sa personne le palais, situé à l'une des extrémités de la

ville, commandant la Seine d'un côté, et la plaine de l'antre.

Henri V, maître de Rouen, fit construire cette citadelle, sous prétexte de fonder une demeure digne d'un puissant monarque; il choisit à cet effet un enclos dans les ruines des anciennes fortifications, formant l'angle ouest, à six cents pas du pont : ce terrain appartenait à un bourgeois, nommé Baille- Hache. Henri l'acheta, fit travailler aussitôt au palais, que l'on flanqua d'une tour tellement forte que le vulgaire la nomma Nul s'y frotte; ce monument, commencé en 1419, fut terminé en 1423. Talbot plaça trois cents hommes dans la tour du pont, sous les ordres de Gouvel, son meilleur officier. Sommerset et quatre cents Anglais tenaient le château situé près des remparts. Philippe Auguste, ayant détruit les fortifications de Rouen, ordonna de bâtir ce château en 1205. Ce boulevard fort vaste défendait la partie nord-ouest de la ville; l'un des côtés était borné par un donjon très-élevé : il servit de prison à l'infortunée Jeanne d'Arc, lors de son procès (1). Un petit détachement de cent vingt hommes se posta dans le couvent Sainte-Catherine. Ce monastère, bâti

(i) Un capitaine français nommé Ricarville tenta, de concert avec le maréchal de Boussac, d'enlever cette héroïne, qui venait d'être condamnée à mort; il surprit le château dans une nuit du mois de mars 143i, et tua quantité d'Anglais. Arundel, gouverneur de Rouen, qui l'habitait, s'échappa presque nu. Mais Ricarville ne trouva point la Pucelle : depuis quelques jours on l'avait transférée dans une antre prison. L'audacieux

i38 DUNOIS

sur un plateau en face de la porte Martinville, couvrait la route de Paris. D'autres petits pelotons garnissaient les approches de la porte Beauvoisine; et le surplus des troupes régulières, uni aux gens de la milice, fut employé à la défense des remparts.

Pendant que Talbot prenait ces dispositions militaires, le comte de Sommerset agissait envers les magistrats et les notables selon l'urgence des circonstances : il comprenait enfin que des airs de hauteur ne suffisaient point pour retenir dans le devoir une population de cinquante mille habitants, dont la moitié se montrait favorable à la cause des Valois. L'archevêque surtout redoublait de zèle en leur faveur : il avait su gagner la compagnie des arbalétriers, instituée par Philippe Auguste pour la garde de la ville : formée dès le principe de cinquante cavaliers soldés, elle s'adjoignit plus tard un certain nombre de jeunes volontaires appartenant aux meilleures maisons. Chaque famille un peu marquante comptait un des siens parmi ces albalétriers supplémentaires, ce qui donnait à la compagnie du relief et de la prépondérance. Philippe Auguste lui avait accordé quelques privilèges; les successeurs de ce prince les conservèrent. Charles V exempta ce corps des tailles et gabelles; ceux qui le composaient ob-

capitaine n'ayant point été soutenu par le maréchal de Boussac, fut investi à sou tour dans la citadelle, résista aux Anglais pendant quinze jours; enfin il fut pris, et pendu aux créneaux, ainsi que tous les soldats qui l'accompagnaient.

DUNOtS 139

tinrent la permission de vendre le vin de leur cru sans payer de droit. Ce décret, dont on a conservé la minute en latin, prouve que la Normandie possédait alors des vignes. Les arbalétriers jouissaient encore de la faculté de prendre gratuitement, dans les greniers publics, le sel nécessaire à leur consommation. La compagnie prélevait chaque année sur les aides, pour sa solde, 3,000 livres. On lui assigna un logement comimun et un enclos très-vaste, du côté de la porte Beauvoisine, pour les exercices journaliers : ce lieu a conservé longtemps le nom de Jardin des Arbalétriers. Henri V, roi d'Angleterre, loin de licencier ce corps, s'appliqua à gagner l'affeclion des soldats qui servaient dans ses rangs ; il doubla leur nombre, leur accorda des distinctions, en conduisit une partie à la guerre, et s'en fit une espèce de garde : ils se distinguèrent aux sièges de Meulan et de Pontoise.

Ces faveurs prodiguées par un souverain étranger ne bannirent point du cœur des arbalétriers le souvenir des rois de France, qui avaient institué leur compagnie. L'archevêque entretint ces bonnes dispositions, autant qu'il fut en son pouvoir. Sommerset et Talbot redoublaient d'efforts pour cacher le véritable état des choses; mais ils ne purent dérober au public la connaissance du mouvement que Dunois venait d'opérer autour de Rouen. Les esprits s'enflammèrent dès que l'on eut connaissance de l'approche du général : Torage commençait à gron-

der ; Talbot parcourait les divers quartiers, afin d'encourager les partisans de l'Angleterre : il déployait, à soixante-dix-sept ans, une activité surprenante. La vue de ce héros, le souvenir de ses exploits, agissaient encore sur la multitude.

Afin d'augmenter les embarras de Sommerset, le comte de Longueville députa quatre hérauts vers les magistrats civils de Rouen, pour les sommer de rendre la ville : il espérait, au moyen de cet expédient, provoquer une scission entre les bourgeois et les Anglais ; mais les envoyés ne purent franchir les barrières, et on menaça de les précipiter dans les fossés s'ils se présentaient une seconde fois. Dunois instruisit le roi de cette circonstance : Charles YII assembla son conseil, qui décida que le comte de Longueville se porterait devant Rouen, accompagné de quinze mille hommes, et resserrerait la place autant que la nature des lieux le permettrait. On se flattait que la vue d'une armée française, fort bien disciplinée, tenue sur un pied respectable, engagerait les habitants à tenter un mouvement en faveur de la cause royale. Dunois parut devant Rouen le 12 octobre 1449; ses quinze mille hommes marchaient sur trois colonnes ; ils s'étendirent en une seule ligne qui embrassait les remparts, depuis la porte Beauvoisine jusqu'au delà de la porte Martinville : le général se mit ainsi en bataille, comme pour offrir le combat aux Anglais ; ceux-ci n'envoyèrent pas à rencontre un seul détachement. Talbot redoubla de

vigilance dans ce moment critique, distribua son monde aux portes, sur les places publiques et sur les remparts ; ces précautions suffirent pour contenir les malveillants, car nul n'osait donner le signal de l'insurrection.

Le comte de Longueville resta plusieurs jours dans la même position ; voyant que le mouvement tant désiré ne s'exécutait pas, il se retira lentement : ses soldats manquaient de vivres, et des tentes nécessaires pour s'abriter contre la pluie et la grêle qui tombaient sans discontinuer. Pendant sa station devant Rouen, le généralissime parvint à nouer une correspondance avec plusieurs notables. Celui qui se donnait le plus de soins pour le servir était Pierre Blanchard, dont le père, capitaine de la milice soldée, avait eu la tête tranchée par les ordres de Henri Y; ce prince ne lui pardonna pas d'avoir défendu vaillamment, les armes à la main, la cause des Valois, lors du siège de Rouen. Ces notables promirent de seconder les Français, en déclarant néanmoins que le moment n'était pas favorable. Dunois n'insista plus, il battit en retraite jusqu'à Pont-de-l'Arche, en échelonnant sur la route des postes de cavalerie destinés à l'instruire des soulèvements populaires qui pourraient éclater dans Rouen.

Cependant l'apparition de cette armée française avait augmenté la confiance des amis de Charte VIL Talbot, s'étant aperçu de l'hésitation des bourgeois qui gardaient les remparts, les en chassa fort dure-

ment, en les faisant remplacer par des soldats tirés du palais et du château ; il n'osa pas expulser les arbalétriers de leur enclos, dont le mur, flanqué de deux tourelles, tenait, dans la ligne du rempart, un espace de cinquante toises. Ce poste, voisin de la barrière Beauvoisine, était dévolu aux arbalétriers depuis rinstitution de ce corps ; il craignit de les mécontenter. La suite prouva que, dans les positions désespérées, la prudence commande de ne garder aucun ménagement. L'archevêque et les notables travaillèrent si bien l'esprit des arbalétriers, que ces soldats jurèrent de vouer leurs services au véritable roi de France.

Il fut décidé que l'on introduirait les troupes royales par le jardin ci-dessus désigné : en conséquence, deux jours après la retraite de Dunois, on députa secrètement vers Charles VII un émissaire pour le supplier d'envoyer une seconde fois le comte de Longueville, auquel on promettait de livrer le poste des arbalétriers. A la réception de ce message, le roi franchit la Seine suivi de ses troupes, et vint prendre position à Saint-Ouen. A peine fut-il établi dans ce village (deux lieues de Rouen), qu'il vit arriver six notables : ces gens venaient lui annoncer comme très-prochaine la soumission de leurs compatriotes; ils assuraient qu'un mouvement insurrectionnel devait éclater ce jour même. Le fait était vrai; mais tandis que ces bourgeois donnaient cette assurance à Charles YII, Sommerset, instruit du complot, prenait les disposi-

lions les plus énergiques pour le déjouer. Il dut son salut, dans cette crise, aux Français du parti modéré; voici comment.

Aussitôt après la venue des notables à Saint-Ouen, Dunois leva ses quartiers, se mit en marche, et alla se présenter une seconde fois devant Rouen, en étendant sa ligne jusqu'à la porte Beauvoisine. Dès que la tête de ses colonnes parvint à la hauteur du Jardin des Arbalétriers, le général détacha deux cents écuyers chargés d'exécuter le coup de main ; ces hommes se portèrent précipitamment vers les murailles, franchirent les fossés, saisirent les échelles qu'on leur tendit, et montèrent aux créneaux en toute hâte : quarante avaient déjà pénétré dans l'enclos, et un pareil nombre atteignait les remparts, lorsqu'un horrible tumulte se fit entendre à l'extérieur ; les portes du jardin se brisèrent avec fracas du côté de la ville ; en même temps l'on vit paraître Talbot, qui, instruit par les apostats de ce qui se passait, accourait à la tête de trois cents archers gallois, l'élite de ses soldats ; il foi> dit sur les Français mêlés aux arbalétriers, et ordonna de les sabrer sans pitié. En vain ceux-ci demandaientils quartier, on ne les écouta pas : Talbot fît main basse sur tous les gens armés que renfermait rendes ; il monta lui-même sur les remparts, en fit précipiter ceux qui s'y établissaient, et brisa les échelles. Sa bannière, d'un rouge foncé, toujours portée devant lui, flottait en dehors des bastions; elle apprit à Dunois la fatale issue d'un projet sagement combiné

144 LUEOIS

En recevant la nouvelle de cet échec, Charles YII, que la plus légère contradiction rebutait, s'empressa de regagner Pont-de-l'Arche : Dunois se vit contraint de suivre son mouvement, tout en déplorant la faute que commettait le roi de France : mais Dieu prit soin d'y remédier.

La victoire de Talbot, loin de servir les intérêts des Anglais, ne fit que hâter leur ruine; la mort des arbalétriers, passés au fil de l'épée d'une manière si cruelle, inspira aux Rouennais un profond ressentiment. L'explosion aurait eu lieu le soir même, si le départ du roi n'eût diminué la confiance des habitants ; cependant ils s'étaient compromis par une joie anticipée, l'effervescence allait toujours croissant; enfin les attroupements commencèrent à se former le sixième jour sur les places, dans les carrefours, et l'insurrection finit par éclater devant la porte Beauvoisine. Talbot vola à la défense des remparts : le comte de Sommerset, espérant calmer les esprits, parcourut à cheval les divers quartiers ; il fut entouré par une foule immense qui l'accabla d'invectives, en lui reprochant le massacre des arbalétriers. Le fier Sommerset voulut d'abord répondre par des menaces de châtiment ; mais il ne tarda pas de changer de langage, en songeant que les quarante gens d'armes qui l'escortaient ne pouvaient le garantir des coups de la multitude courroucée : il employa de plus douces paroles, et se hâta de regagner le château, d'où les Anglais sortirent pour favoriser sa retraite. Un

autre incident vint compliquer les embarras du gouverneur : les notables, chargés d'aller à Saint-Ouen conférer avec le roi, purent rentrer dans la ville à la faveur du tumulte ; ils publièrent en tous lieux que Charles VII, ne voulant pas signaler sa venue dans Rouen par des actes de vengeance, accordait un pardon irrévocable à ceux qui s'étaient montrés ses ennemis, et laissait à tous la faculté de se retirer dans le lieu qu'ils choisiraient , sans crainte d'être tracassés pour leur conduite passée. Cet acte de modération fit impression sur les Français du parti modéré : ils se séparèrent incontinent des Anglais, jetèrent les armes, et se barricadèrent dans leurs maisons.

Talbot, convaincu par cette dernière démonstration, de l'impossibilité d'empêcher les bourgeois de communiquer avec le roi, dont l'armée s'était une seconde fois rapprochée de Ptouen, rappela les postes disséminés sur les remparts, ainsi que le détachement qui tenait le pont, et partagea tout son monde en deux divisions : il laissa la première dans le château, sous les ordres du sire de Roos, et alla s'enfermer dans le palais, que le comte de Sommerset occupait encore : l'un et l'autre attendirent dans cette situation les événements, qui ne tardèrent pas à se décider contre eux. Des cris de joie signalèrent la retraite des Anglais : les habitants, maîtres des postes et des remparts, manifestèrent sans restriction leurs véritables sentiments. On mit en branle la grosse cloche, appelée l'horloge de beffroi : Sommerset en avait fait

dorer les cadrans à ses frais, Tannée précédente. Les magistrats et les notables se réunirent à l'hôtel de ville ; ils formèrent une députation pour aller présenter leur soumission au roi : l'archevêque Raoul Roussel fut choisi pour être le chef de cette députation, qui arriva à Pont-de-l'Arche le 17 octobre. Le roi la reçut fort obligeamment : il promit aux habitants de conserver les privilèges de leur cité, et permit aux personnes qui avaient lieu de redouter sa présence, de se retirer en emportant leurs biens. Il chargea la députation d'offrir, de sa part, les mômes conditions au comte de Sommerset et à ses Anglais. Les notables rentrèrent dans la ville ; la réponse du roi remplit tout le monde d'enthousiasme. On fît des propositions analogues à Talbot et à Sommerset, mais l'un et l'autre les repoussèrent d'un air de dédain : ils ne tardèrent pas de se repentir d'avoir pris une détermination aussi imprudente, car tout espoir de secours venait de leur être enlevé. Charles VII, agissant en souverain, nomma le comte de Longueville gouverneur général de Rouen, et lui donna l'ordre d'aller prendre possession de son commandement. Dunois arriva le 19 octobre devant le plateau de Sainte-Catherine, et somma les deux cent quatre-vingts Anglais occupant le monastère d'évacuer le poste, ce qu'ils effectuèrent au plus vite; on les dirigeavers Pont-de-l'Arche. Ces soldats rencontrèrent au delà de Saint-Ouen Charles YII, qui suivait le mouvement de l'avant-garde : ce prince les traita avec

douceur, leur recommanda surtout de ne point piller son pauvre peuple, et de payer ce qu'ils prendraient : « Comment ferons-nous, noble sire? répondirent les Anglais: nous n'avons rien. » Charles YII leur fit donner 100 francs.

Le plateau de Sainte-Catherine étant balayé, le comte de Longueville rangea son armée en bataille au pied de la montagne, en face de la porte Martinville; il s'arrôta dans cette position. Vers midi, une députation, composée de notables et d'ecclésiastiques, sortit, et vint lui présenter les clefs en disant (( qu'il lui plût de faire entrer dans leur cité, de par le roi, le nombre de gens de guerre qu'il voudrait. )) Dunois se fit précéder par trois compagnies de gens d'armes à cheval, commandées parles sires de Brezé, de Floquet, de Mauny. Le général survint une heure après, accompagné de ses archers et de trois mille fantassins; il plaça deux cents hommes dans les fortifications du pont, investit le vieux palais et le château, de manière à intercepter toute communication. Le lendemain, qui était un lundi, il fit ouvrir les portes, et laissa l'entrée libre aux gens des campagnes. Les magistrats firent publier « que tout homme, grand ou petit, portât la croix blanche sur sa casaque ou sur son chaperon. » Duncis fut conduit à réglise cathédrale ; les chanoines le reçurent sous le portail, et le revêtirent de la chape de saint Romain, ancien archevêque et patron de la ville. Cet honneur ne s'accordait qu'aux personnages éminents; sans

doute que Talbot et Sommerset en avaient joui avant lui.

L'ancien gouverneur, enfermé dans le château, demanda un sauf-conduit pour aller visiter le roi ; l'ayant obtenu, il sortit à cheval, habillé d'une robe de velours bleu ornée d'orfèvrerie d'or, ayant une toque de velours rouge ; il eut la douleur, en traversant la ville, de voir les habitants, sans exception d'un seul, parés de la croix blanche. Le comte trouva le roi de France environné d'une cour dont la magnificence l'étonna extrêmement : car les Anglais persistaient à ne voir dans Charles VII qu'un prétendant dépourvu de ressources, qui subsistait naguère des deniers de Jacques Cœur. Sommerset s'inclina profondément, et annonça qu'il venait dans le dessein d'obtenir pour lui et les siens les avantages garantis aux bourgeois de Rouen par la dernière capitulation, c'est-à-dire la permission de se retirer où bon leur semblerait. Le roi répondit d'un ton ferme : (( On vous a off'ert déjà ces mêmes avantages, et vous les avez repoussés; aujourd'hui je veux que l'on s'engage à payer 150,000 écus pour les frais de la guerre, que l'on n'emmène aucune artillerie, et que l'on restitue Honfleur, Caudebec, Tancarville et Harfleur.» Ces conditions, quelque dures qu'elles parussent, auraient été acceptées, si la fierté anglaise ne se fût révoltée à l'idée de remettre Harfleur, la première conquête de Henri Y. Sommerset refusa d'admettre cette clause : on y tint plus fortement. Il rompit les

pourparlers, et se retira; le roi le fit reconduirez travers l'armée par le comte de Nevers et le comte d'Eu, princes du sang.

Le comte rentra dans le palais; Dunois redoubla de vigilance pour l'y resserrer. Sommerset, privé de vivres, demanda, le douzième jour, à traiter définitivement. Il se rendit une seconde fois auprès du roi, et le supplia de ne pas exiger la remise d'Harfleur, si l'on ne voulait pas réduire au désespoir les troupes qui lui restaient. Charles VU, jaloux de mettre des bornes à cet état d'incertitude qui pesait sur la ville de Rouen depuis trois semaines, acquiesça aux demandes du prince étranger ; mais il exigea, pour garantie de la fidèle exécution du traité, que Talbot, la comtesse de Sommerset, le fils du comte Dormond et le fils de Gouvel restassent en otage. Le gouverneur rentra dans le palais, et fit part à ses officiers des conditions imposées par le monarque. La clause relative à Talbot produisit une vive rumeur parmi les soldats anglais : ces gens ne voulurent point que le héros qu'ils idolâtraient se séparât d'eux pour devenir prisonnier des Français. Cette obstination dura deux jours entiers ; la faim en triompha aisément. La capitulation fut exécutée telle qu'on l'avait dictée ; les Anglais ne purent emmener aucune artillerie : Sommerset sortit à leur tête, et prit le chemin de Caen, oii il espérait recevoir de Calais des renforts capables de le mettre en position de conserver intact le reste de la Normandie. Gouvel commandait les trou-

pes sous le comte de Sommerset. Le jour même de la sortie des Anglais, Charles VU quitta Saint-Ouen, et vint occuper le plateau de Sainte-Catherine ; il y reçut la visite de Talbot. Ce général mit un genou en terre, et baisa la main du monarque : ainsi en agissaient les barons qui désiraient accomplir un acte de vassalité envers leur suzerain. Charles s'empressa de le relever : a Soyez le bien venu, Talbot, lui dit-il en souriant ; est-ce que vous venez bailler serment à nous ? » Talbot avait été créé par Henri VI comte du Perche et maréchal de France : le roi pouvait espérer que l'Anglais, pour conserver ce riche comté, consentirait à devenir vassal de la couronne ; mais celuici répondit : « Seigneur, pardonnez-moi ; je ne suis pas encore conseillé pour le faire (1). »

Charles YII demeura trois jours au monastère Sainte-Catherine, y fit ses dévotions de la Toussaint, et s'y prépara à paraître aux yeux des Rouennais de la manière la plus convenable. Les entrées de nos monarques, soit dans leur capitale, soit dans les villes de premier ordre, devenaient de véritables solennités, par le faste et la magnificence dont la royauté s'entourait.

On remarquait alors auprès de Charles VII, outre

(1) Charles VII pouvait d'aulant phis concevoir cet espoir, que Talbot était d'origine normande ; il sortait du pays de Caux, où sa famille possédait jadis le fief de Gleuville. Quantité de féodaux, descendants des premiers compagnons de Guillaume le Conquérant, abandonnaient journellement l'Angleterre pour s'établir dans la patrie de leurs ancêtres.

les divers princes du sang, tout ce que la chevalerie do France comptait de plus illustre : les comtes de Soissons, de Glermont, d'Eu, de N^evers; les deux Charles d'Anjou, dont Taîné était roi titulaire de Sicile ; le comte du Maine, leur neveu ; les sires d'Alhret, Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, Charles de Montmorency; les sires de la Fayette, de Tancarville, de Chabannes, Emeri de Rochechouart. de Culant, de Blainville, d'Orval, de Gaucourt, de Valpergue, d'Estampes, de Castres, de Biencourt, Chailly, de Rochefort, d'Escars, de Xaintrailles, de Pressigny-Duchâtel, Saint-Belin, Pierre de Yillequier; enfin le jeune Louis de la Trémouille, fils de l'ancien ministre, mort depuis trois ans. Quantité de féodaux normands s'étaient ralliés depuis deux ans aux bannières de Charles VII : on distinguait parmi eux les sires de Dampierre, d'Aumale, de Thorigny, de Torsy, de Branquemont, de Coigny, de Bec-de- Lièvre, de Clinchamp, de Coulombières , d'Estouteville, de Fontenay, de Gamaches, de Grandcourt, d'Houdetot, de Granville, de Guitry, de Longueval, de Gaillebot, de Maulevrier, de Montagu, de Montigny, de Tourville, de la Roche-Guyon, de Tilly, de Creuilly : d'autres bannerets marchaient dans la Normandie sous le commandement du connétable. Le moment de l'entrée étant arrivé, le roi prit des mesures extraordinaires pour que l'ordre le plus sévère régnât dans la marche du cortège ; on assigna à chaque baron sa place, en lui enjoignant de ne la

quitter sous aucun prétexte. « Le prince prescrivit à tous, dit un historien contemporain, de garder son rang, de ne pas s'enchevêtrer les uns les autres, sous peine, à ceux qui autrement le feraient, d'être blâmés et reprochés en leur honneur. » Charles VII avait sans doute à cœur d'éviter les querelles qui pouvaient s'élever pour les préséances entre tant de bannerets, vaniteux au suprême degré.

Pendant que les nobles de France terminaient leurs préparatifs, que plus de mille ouvriers venus de Paris polissaient les armes et les cuirasses, que l'on rajustait les harnachements des chevaux, de leur côté les magistrats de la cité de Rouen réglaient les dispositions arrêtées pour la réception du roi légitime : ils ordonnèrent de tendre les maisons depuis le toit jusqu'à la base, et de couvrir même les rues de manière à former un ciel continu. Tous les bourgeois s'habillèrent mi-partie rouge et blanc, la couleur du roi ; les fontaines versaient du lait et du vin ; quelque emblème singulier ornait chaque carrefour : l'un deux représentait un léopard entouré de ses petits, se regardant dans un miroir, en frappant son image avec sa patte (allégorie du courroux que montrait l'Angleterre du triomphe de la cause française) ; un autre emblème représentait les armes parlantes de la ville, un agneau (Agnus Dei) qui roulait ses yeux, et semblait rire de plaisir. Dunois, en qualité de gouverneur, présidait à ces préparatifs ; des postes militaires stationnaient de loin en loin, et se

liaient entre eux par une haie d'archers : la discipline la plus exacte régnait parmi les gens de guerre.

Le 10 novembre au matin (1449), le roi descendit de Sainte-Catherine, passa la petite rivière qui coule au pied du plateau ; il s'arrêta au couvent des Chartreux, situé dans la plaine, sur la route de Darnetal : le prince y trouva l'armée rangée en bataille. Le cortège se forma sur ce point; chacun y prit la place qu'on lui avait assignée. Le roi tourna une partie de la ville, passa devant la porte Saint-liilaire, longea le rempart, et arriva vers midi devant la barrière Beauvoisine. Dunois sortit à cheval, accompagné de l'archevêque monté sur une haquenée, des évêc[ues de Lisieux, de Coutances, de Bayeux, de douze notables, et du clergé chantant le Te Deum et chargé des reliques de saint Romain. Le comte de Longueville menait les notables ; le plus âgé de ces bourgeois s'avança vers le roi, fléchit le genou, et présenta les clefs : son émotion l'empêcha de prononcer le discours d'usage. Alors Dunois prit la parole: « Voilà, sire, dit-il, vos bons bourgeois de Rouen qui vous supplient très-humblement que vous les teniez pour excusés de ce que si longuement ils ont attendu de se remettre en votre obéissance ; car ils ont eu de fort grandes affaires, et ont été fort contraints par les Anglais, vos anciens ennemis. »

Charles Vil répondit qu'il était très-content d'eux, et les tenait pour excusés. Alors le comte de Longueville se plaça derrière le roi, et le clergé prit la tête

iM DUNOIS

du cortège, qui s'ouvrit par quarante archers à cheval de la compagnie du comte de Glermont, habillés uniformément d'une cotte d'armes ou tunique rouge sans manches : leurs chapeaux de fer, leurs cuissards, jambières, et les harnachements des chevaux, étaient ornés de clous d'argent. Après eux venaient cinquante archers du comte d'Anjou, vêtus de jaune; de leur chapeau de fer pendait une longue queue de taffetas découpé appelée comète, descendant jusque sur la croupe de leurs chevaux : le commandant de cette troupe portait la bannière particulière du comte d'Anjou ; puis cinquante archers du roi de Sicile, avec des jaques mi-parties gris, blanc et noir, la couleur de leur maître ; puis cinquante archers de la garde particulière du roi, avec des cottes d'armes rouges, vertes et blanches, ornées d'orfèvrerie d'argent : trois grandes plumes d'autruche, correspondant chacune à la couleur de la cotte, ombrageaient le chapeau de fer. S'avançaient ensuite trois cents autres cavaliers de la garde, vêtus plus simplement, ayant une cotte rouge ornée d'un soleil d'orpar devant: leur commandant, le sire de Valpergue, bailli de Lyon, montait un cheval noir, couvert de satin bleu. Venaient derrière le sire de Valpergue, les trompettes du roi et du comte d'Anjou, au nombre de vingt, a sonnant merveilleusement, » les vingtquatre hérauts du roi, et immédiatement après les officiers de l'hôtel : d'abord, le sire de Gaucourt, premier chambellan, ancien gouverneur d'Orléans ; son

cheval était couvert d'une robe de satin cramoisi, parsemé de croix blanches : ce baron devait éprouver une vive émotion en traversant Rouen, car son père Raoul avait été massacré dans les rues de cette ville en 1417, parles habitants révoltés ; puis Dunois, grand chambellan de France, magnifiquement vêtu d'une jaque de velours violet, doublée de martrezibeline, qui descendait jusqu'aux jambières , faites d'argent bruni : cette jaque s'ouvrait par devant, pour laisser voir une brillante cuirasse. Une housse en satin, mi-partie blanche et bleue, enveloppait entièrement son cheval, dont le chanfrein en acier poli, orné d'argent, jetait un grand éclat : son épée seule coûtait 20,000 écus.

Sur les pas du comte de Longueville marchait Euguenin d'Escars, second chambellan, portant également la robe mi-partie blanche et bleue, montant un destrier caparaçonné, et surchargé d'ornements couleur de feu. Sur la même ligne marchait le sire Jacques Cœur, qui semblait étaler avec affectation un costume semblable à celui de Dunois, quoiqu'il fût étranger au métier des armes; môme jaque, même corselet, même épée : on lui fît plus tard un crime de cette imitation puérile. Puis venait le maréchal de la Fayette armé de pied en cap, en sa qualité d'homme de guerre ; il était suivi de Juvénal des Ursins, grand chancelier de France, revêtu d'un manteau pourpre, dite couleur de roi : devant lui, un écuyer conduisait parla bride une haquenée blanche

d56 DUNOIS

d'Irlande ; sur la selle, de forme carrée, reposait, fixé par des lanières dorées, un coffret de bois précieux, long d'un pied, renfermant les sceaux de l'État. Pierre Guerin deBrulart (1), premier secrétaire de la chancellerie, se tenait à cheval auprès des sceaux. Derrière Juvénal des Ursins s'avançait Jean de Fontenilles, maître des écuries, portant, roulé sur ses épaules comme une écharpe, le manteau du roi ; on distinguait cet officier à un chapeau de castor très-élevé. Venait ensuite Antoine de Chabannes, grand pannetier, montant un cheval noir richement caparaçonné, car le comte de Dampmartin passait pour un des barons les plus fastueux de son temps. Puis s'avançait Xaintrailles, grand écuyer, bailli deBerry, ayant en sautoir l'épée du roi, ornée d'un pommeau et d'une croix d'or massif ; une housse de satin bleu couvrait son cheval. Immédiatement après Xaintrailles marchait le roi, portant une armure complète : cette armure, d'un travail fini, était resplendissante d'or; un petit chapeau de castor gris, doublé de satin rose, pointu, et terminé par une houppe à fils d'or, remplaçait le casque : l'historien de l'époque, Alain Chartier, n'explique pas cette singularité.

Charles VU montait un cheval de taille moyenne, expédient ordinaire chez ce prince pour rendre moins

(t) Il descendait en ligne collatérale du chevalier Guerin qui dirigea les opérations lors de la bataille de Bouvines, mort évèquo de Senlis. Pierre de Brulart devint conseiller du roi ; sa famille s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

sensible h la vue la disproportion de ses jambes, beaucoup trop courtes pour le corps; ce cheval était couvert d'une robe de drap bleu à franges d'or, semée de fleurs de lis ; quatre pages le précédaient : le premier portait la lance, le second la javeline, le troisième le bouclier, et le quatrième la hache. Derrière le souverain marchait le bailli d'Évreux, agitant l'étendard royal, fait de satin blanc, bordé de grosses perles, et parsemé de soleils d'or et non de fleurs de lis. A gauche de Charles VII, un peu en arrière, se tenait Charles d'Anjou, roi titulaire de Sicile, la couronne en tête, et enveloppé d'une robe très-ample de drap d'argent. Le comte d'Anjou, frère de ce dernier, marchait sur la seconde ligne, ajusté de la même manière. A la suite de ces deux princes venaient les seigneurs, les bannerets et chevaliers qui ne remplissaient aucune charge de la couronne : leur nombre dépassait mille ; ils marchaient suivant leur rang dans la hiérarchie féodale, et à la place qu'un ordre suprême leur avait assignée. On distinguait en avant les comtes de Nevers et de Saint-Pol. Le premier montait un cheval bai, caché sous une robe de velours vert traînant jusqu'à terre, et ornée d'orfèvrerie d'argent; sa cotte d'armes et son chaperon écarlate attiraient les regards par leur éclat ; vingt pages, aussi magnifiquement habillés que lui, se pressaient sur ses pas. Le second faisait bondir sous lui un cheval gris-pommelé, d'une hauteur extraordinaire, couvert d'une robe de satin noir, et

158 DUNOTS

dont la tête supportait un chanfrein estimé trente mille écus ; un écuyer conduisait derrière le comte de Saint-Pol un second cheval armé en guerre, noir, et bardé de larges bandes d'argent. Les autres bannerets se faisaient remarquer par des ajustements plus ou moins riches ; des robes de nuances tranchantes couvraient leurs coursiers : ce genre d'équi^ pement ne servait point en campagne, on le réservait pour les tournois ou pour les cérémonies d'apparat. Un corps de trois mille archers à cheval fermait le cortège ; une flamme rose, ornée d'un soleil d'or, pendait aux lances de ces cavaliers. Cette division d'élite avait pour commandant Philippe de Gulant, maréchal de France, nommé sénéchal du Limousin après la mort de Louis de Scorailles, arrivée quelques années auparavant (1).

Au débouché du portail de la ville, le roi fut reçu sous un dais tenu par quatre notables : le prince s'arrêta au bout de quelques pas, et, d'après un usage adopté depuis cinquante ans et dont on ignore l'origine, le sire de Brezé, sénéchal du Poitou, arma chevalier devant le monarque, et en son nom, un enfant de douze ans, fils du sire de Pressigny. Charles Yll s'avança lentement dans la grande rue, à travers une foule innombrable qui témoignait sa joie, sans crier néanmoins, car le respect imposait silence ; seulement une multitude de petits garçons de

(1) Cérémonial de France, par T. Godefroy, t. T'". — Alain Ghartier, histoire de Charles VÏI.

six à dix ans, vêtus de blanc, ranges en haie, chantaient : Nocl! noëll Les femmes, parées de leurs plus riches atours, garnissaient les fenêtres. A l'un des balcons de la grande rue on distinguait la comtesse de Longueville, et à ses côtés le général Talbot, qui n'était pas un des ornements les moins remarquables de cette fête : ce guerrier, si fatal aux Yalois, semblait n'apparaître là que pour assister au triomphe de la France, et montrer Tinstabilité des choses humaines; car sa réputation militaire avait commencé trente-deux ans auparavant par la prise môme de Rouen : cet exploit lui valut alors le titre de comte de Shrewsbury.

Charles VII descendit de cheval devant le portail de la cathédrale, entra dans l'église, accompagne de flots de peuple; il y fit ses dévotions avec une ferveur touchante : on le conduisit ensuite à l'archevôché, choisi pour sa résidence. Les notables, les plus riches particuliers se disputèrent le plaisir de loger les dignitaires de la couronne, les barons et les simples écuyers; chaque maison prit quelques soldats, de manière que la ville offrait l'image d'une seule famille. Les huit jours que le roi et sa suite restèrent dans Rouen se passèrent en réjouissances de toute espèce. Les bourgeois dressèrent devant leurs portes des tables chargées de viandes froides, de fruits, de vin, conviant à ces banquets les archers, les cavaliers qui venaient du camp des Chartreux pmir visiter la ville : chaque soir, on allumait des feux dans les car-

refours. La veille de son entrée, le roi fit publier l'ordonnance suivante : a Qu'il n'y eût aucun de ses gens, de quelque estât, de quelque condition et qualité qu'il fût, qui meffît en rien à aucun citoyen de cette ville, ny qu'il prît du leur sans payer ou de leur bon gré; et ce, sous peine capitale. » Quinze ans auparavant, Charles VII se fût trouvé dans l'impuissance de faire respecter un ordre pareil : le licenciement des compagnies et la création de l'armée permanente avaient donné à l'autorité royale la force dont elle manquait depuis un demi-siècle. L'historien Couci s'empresse de dire, comme un fait remarquable : (( Cette ordonnance, ainsi publiée, fut trèsbien entretenue et très-bien observée. »

Ces manifestations de la joie publique ne firent point oubUer à Dunois le soin de poursuivre les hostilités : le bruit des avantages rapides que le connétable remportait dans la basse Normandie piquait son amour-propre. Il sut arracher Charles VII au repos que ce prince goûtait avec délices dans Rouen, et le détermina à continuer les opérations de la campagne. Le roi passa en revue son armée, forte de vingt mille combattants : on pourvut de garnisons les places conquises ; Rouen, dont les habitants craignaient de retomber au pouvoir des Anglais, obtint six mille hommes. Le comte de Longueville, ayant pris le commandement de l'avant-garde, se dirigea vers Harfleur : le roi paraissait s'intéresser singulièrement à la réduction de cette place. Charles VU

s'arrêta le second jour de marche, à la nouvelle que le sire Thomas Curson, gouverneur d'Honfleur, refusait de livrer cette ville, suivant un des articles de la capitulation de Rouen. Tancarville, Arques, Lillebonne, avaient ouvert l^urs portes sans difficulté ; on n'attendait que la soumission d'Honfleur pour rendre la liberté à Talbot et aux otages gardés dans le château de Dreux. Charles VII, loin d'user de ses droits, fit cesser la captivité du héros, et poussa la générosité jusqu'à permettre que ce guerrier conservât le titre de maréchal de France, qu'il tenait de Bedfort. Talbot ne se laissa point vaincre en nobles sentiments : indigné de voir ses compatriotes violer une convention dont lui-même s'était porté le garant, il ne voulut pas profiter de la licence de prendre les armes, que lui octroyait le roi de France : il quitta donc le théâtre de la guerre, dans l'intention d'accomplir un vœu formé depuis vingt ans.

D'après l'ordre exprès de Charles YII, Dunois s'avança rapidement vers Harfleur, et le jour même investit cette place (10 décembre 1449). Bureau et son parc d'artillerie l'accompagnaient. On eut d'abord à lutter contre des difficultés inouïes : la mer, dans son flux et reflux, emportant les travaux, empêchait de mettre les pièces en batterie; les fantassins, travaillant dans l'eau, essuyaient souvent des sorties vigoureuses de la part de la garnison, forte de seize cents hommes; un froid vif augmentait les embarras. Dunois, opiniâtre dans ses entreprises, resserra la

place sur tous les points, et contraignit le gouverneur, sir Thomas Aberghen, à se tenir renfermé dans la place, sans oser continuer ses sorties. Charles YII, commandant le corps de réserve, s'était arrêté à Montivilliers : ayant appiris qu'Harfleur opposait une résistance prolongée, il accourut, afm d'encourager les soldats par sa présence. A son arrivée, le prince ordonna un assaut ; on profita de la retraite de la mer, on combla de fascines un vaste fossé, et le signal de l'attaque fut donné. Charles YII se mcla parmi les assaillants, le casque en tête, le fer au poing ; mais cette tentative échoua : la ville ne présentait qu'un seul côté vulnérable, et les assiégés s'y portaient en foule ; ils défendirent les remparts d'une manière héroïque, et empêchèrent les Français de s'y loger ; on dut abandonner la brèche et repasser le fossé. Charles VII, dégoûté subitement, suivant sa coutume, regagna le camp de Montivilliers. Nonobstant la disparition du roi, fort capable de porter le découragement dans toutes les âmes, Dunois conserva sa position, en déployant encore plus d'ardeur. Il possédait le rare talent d'enchaîner les soldats auprès de lui, et de leur inspirer une confiance que les revers n'affaiblissaient jamais.

Bureau parvint enfin à établir ses batteries d'une manière solide; elles commencèrent à tonner, en portant l'effroi dans la place. Le gouverneur ayant essuyé le feu pendant six jours, finit par capituler: il vint le lendemain remettre les clefs au comte de

Longueville, qui lui permit do se retirer par eau à Cherbourg (24 décembre).

Dunois fit son entrée le 28, et s'empressa de monter à la haute tour, appelée le Phare ; il en ôta lui- I même la bannière d'Angleterre, que Henri V y avait I placée de ses mains, et y substitua le drapeau français. Au premier bruit de la prise d'Harfleur, Charles YIl nomma gouverneur suprême de la place le guerrier qui l'avait conquise d'une manière si brillante.

Après avoir établi une nouvelle administration dans Harfleur, Dunois quitta cette ville le 10 janvier, et le 17 investit Honfleur, que le capitaine Gurson avait refusé d'abandonner. Cet officier, dont l'activité égalait le courage, s'était procuré des canons, dont il se servit de la manière la plus habile ; ses premiers boulets tuèrent le bailli de Montargis et le sire de Blanchefort. Le général français, deux fois repoussé, ramena deux fois ses soldats sous le feu de la place ; et comme l'on ne savait pas charger les pièces avec promptitude, il profita de l'intervalle pour ordonner l'escalade : à peine quelques-uns des siens se furent-ils logés sur les remparts, que le gouverneur demanda à parlementer; néanmoins, pour mettre son honneur à couvert, Curson supplia Dunois de lui permettre d'attendre encore cinq jours, afin de s'assurer si le duc de Sommerset accourrait à son secours. Sommerset, pressé d'un autre .côté par le connétable, se trouvait hors d'état de voler à sa dé-

fense : les cinq jours expirés, les ponts-levis se baissèrent; les Anglais montèrent sur des embarcations, et prirent la direction de Cherbourg. Dunois envoya ses lieutenants s'assurer de quelques petites places voisines, et mit ses soldats en cantonnement jusqu'à la fin de l'hiver.

Nous avons vu Richemont commencer d'une manière brillante la campagne de 4450, et anéantir à la bataille de Formigny les dernières ressources de l'Angleterre. Dunois, de son côté, manœuvrait pour resserrer Sommerset dans la ville de Caen, comme il l'avait resserré dans Rouen. Le comte deClermont vint amener sa division au bâtard. Naguère ce jeune prince avait refusé de reconnaître l'autorité du premier officier de la couronne ; il ne fît aucune difficulté de servir sous les ordres du comte de Longueville, beaucoup moins altier que le guerrier breton. Les deux généraux réunis investirent Bayeux, la troisième ville de la Normandie. Le gouverneur, Matthieu Goth, en était sorti quinze jours auparavant, pour aller seconder les opérations de Kiriel; il assista au combat de Formigny, s'en retira précipitamment, et parvint à gagner Bayeux accompagné de six cents hommes, ne se dérobant à un désastre que pour tomber dans un danger encore plus certain. La semaine suivante, deux divisions vinrent le bloquer étroitement. Le comte de Clermont prit ses quartiers sur la route de Carentan. Danois, ayant avec lui le comte d'Eu et le raarachal de Gulant, se posta au mi-

lieu de la chaussée. Jean Bureau établit ses redoutables batteries, et en quelques instants les murs de la partie de l'ouest offrirent de vastes brèches : les soldats allaient s'y élancer, lorsque Dunois, secondé des autres chefs, sut les retenir, désirant épargner h une ville opulente les malheurs inséparables d'une prise d'assaut. Il fît sommer Matthieu Goth, en ne lui donnant qu'une heure de réflexion. L'Anglais capitula dans le délai convenu. Les neuf cents hommes formant la garnison passaient pour d'excellents soldats : ils furent obligés de défîler devant les assiégeants, le bâton à la main, selon l'usage ; on leur refusa la permission d'emmener chevaux et chariots. Comme les Anglais occupaient depuis trente ans la ville de Bayeux, ils y vivaient entourés de leurs familles : on vit sortir cinq cents femmes traînant deux cents enfants ; les unes les portaient sur leur tête dans des berceaux, les autres dans les bras; une grande partie les tenaient par la main. Ce spectacle toucha l'âme des vainqueurs : la générosité française l'emporta sur la sévérité des lois de la guerre ; les chevaliers offrirent des destriers aux dames nobles ; les soldats donnèrent aux autres femmes les basternes qui avaient servi à transporter leurs bagages. (Tous les historiens du temps.)

Rien n'empêchait d'entreprendre le siège de Caen; Charles YII ordonna de le commencer sans le moindre retard, et manda au connétable, campé auprès de Vire, de manœuvrer pour opérer sa jonction avec

le comte de Longueville sous les murs de cette place, laquelle allait avoir à soutenir les efforts de quarante mille Français que leurs succès récents remplissaient d'ardeur et de confiance.

Caen, fondée, vers le commencement du dixième siècle, par un des successeurs de Rollon, devint en peu d'années une cité considérable. Le château, tel qu'il était du temps de Charles VII, formait à lui seul une ville séparée : Guillaume le Conquérant le fit construire en 1055 ; plus tard, Henri I", roi d'Angleterre et duc de Normandie, doubla l'épaisseur des murailles, et y ajouta un donjon. Caen fut prise, comme nous l'avons dit dans la Vie de Jacques de Bourbon, sous le règne de Philippe de Valois (1346), par Edouard III, qui la livra au pillage : il y ramassa un butin immense. Sa situation voisine de la mer la rendait commerçante; la fertilité de son territoire, arrosé par deux rivières, y entretenait l'abondance. Redevenue française par suite des victoires de Charles V, cette ville s'accrut encore ; mais elle ne tarda pas de tomber une seconde fois sous le joug du léopard britannique (1417). Les habitants, extrêmement belliqueux, comme tous les Normands, voulurent défendre leurs remparts ; on les tailla en pièces : les Anglais n'épargnèrent ni l'âge ni le sexe ; on y montrait le lieu où un soldat de Henri V trancha la tête d'une femme qui allaitait son enfant. Au bout de quelques heures de tuerie, Henri V arrêta la fureur de ses soldats. Les désastres essuyés par la maison

de Valois lui faisaient espérer qu'on pourrait réunir irrévocablement la vieille Neustrie à la couronne d'Angleterre, et cette considération l'engageait à ménager les habitants. Ce prince transplanta dans iCaen plusieurs familles venues du Middlesex ou du iRutland, et augmenta les fortifications. Le régent Bedfort y établit, en 1431, une université qui ne tarda pas d'acquérir de la célébrité. La jeunesse de la Normandie, du Maine, de la Picardie, de l'Ile-de- France, accourut étudier dans cette ville, éloignée du théâtre de la guerre, et le seul coin de la France 011 l'on vécût en repos. Les écoliers, fort turbulents, devinrent les premiers instigateurs des séditions : Bedfort fit élever devant l'université un pilori, afin d'offrir à leurs regards les châtiments réservés à ceux qui oseraient troubler l'ordre public.

Sommerset ne doutait pas que ses trois mille hommes de garnison, retranchés derrière des fortifications redoutables, ne pussent braver impunément les eiforts des deux corps d'armée réunis : il se trompait, car rien ne rend aussi entreprenant que le succès. Charles YIÏ, ses généraux, et les simples soldats eux-mêmes, pensaient que la conquête de la Normandie resterait incomplète si les Anglais conservaient un seul bourg dans la province ; chacun se montrait décidé à ne prendre de repos que lorsqu'on i aurait expulsé l'étranger d'une manière définitive. Dunois, plus animé que les autres, craignait que le connétable, qui accourait des champs de Formigny,

ne lui ravît la gloire de forcer les généraux de Henri VI dans leur dernière retraite : en conséquence, il se hâta d'investir la ville de Caen par plusieurs côtés, et prit ses quartiers dans le faubourg de Yaucelles. Le maréchal de la Fayette et le comte de Clermont occupèrent les faubourgs de Saint-Gilles; le maréchal de Lohéac et le maréchal de Gulant formèrent leurs lignes dans la grande prairie : la disposition des lieux rendait ces trois attaques trèsépineuses. Le sire de Mecton, commandant les troupes sous le duc de Sommerset, fit sortir la moitié de la garnison pour défendre les approches de la rivière, et empêcher Dunois de jeter des ponts : ce dernier voulut obliger cette troupe à se retirer ; il ne put y parvenir, et l'ennemi le tint en échec toute la journée. Le lendemain, on apprit l'arrivée du connétable, qui investit la vieille ville, depuis l'abbaye Saint-Étienne jusqu'aux remparts du château. Le comte de Longueville, encore plus stimulé, fit un effort surprenant, battit Mecton, passa la rivière, et finit par se loger auprès de l'hospice.

Charles YII s'était arrêté dans une abbaye, à trois lieues de Caen ; on l'instruisait d'heure en heure de la situation des choses : il ordonna à Dunois de ne pas livrer l'assaut avant qu'il eût rejoint le camp. Le roi accourut, franchit l'Orne, et fit donner le signal de l'attaque par le ravelin de l'hôpital. Les Anglais avaient porté la totalité de leurs forces sur ce point, que l'on jugeait le plus vulnérable : ils

opposèrent une résistance opiniâtre, et montrèrent encore ce sang-froid, cette valeur dont ils ne cessèrent de donner des preuves dans le cours de la guerre. La nuit contraignit Dunois à quitter le rempart ; le lendemain, il assaillit une seconde fois la bastille : les progrès que le connétable faisait du côté de la vieille ville le favorisaient en ce que l'ennemi, obligé de partager ses forces, ne put en porter de suffisantes dans cet endroit. Dunois, étant parvenu à se loger dans le ravelin, se préparait à lancer ses soldats dans Tintérieur, lorsqu'un ordre du roi l'en empêcba. D'après les observations du connétable, Charles VII ne consentit pas à livrer au pillage une cité qui avait été saccagée deux fois pour la cause des Valois : le roi envoya un chevalier de son hôtel vers Sommerset, pour le sommer de la rendre par capitulation. Pendant que l'on attendait le retour du chevalier porteur du message, des cris horribles se firent entendre du côté de la vieille ville ; en même temps un jet de flamme et de fumée s'élança dans les airs comme une jerbe : Arthur venait de mettre le feu à la mine des bastions. Les Anglais, pressés de toutes parts, renoncèrent à prolonger leur défense. Sommerset avait donné, le mois précédent, 150,000 livres pour obtenir la permission de sortir librement du château de Rouen ; il en donna le double pour quitter celui de Caen. Le traité fut conclu le 24 juin 1450. Le premier magistrat s'étant avancé au delà des barrières, vint présenter les clefs au connétable,

qui les remit incontinent à Dunois, nommé par le roi commandant supérieur de la ville (1). Charles VII y fit son entrée le 6 juillet de la même année. Les habitants, bien traités depuis trente-cinq ans par la maison de Lancastre, ne montrèrent point pour leur roi le même empressement que ceux de Rouen.

Ayant consacré une semaine entière aux soins de son nouveau gouvernement, le comte de Longueville rentra en campagne: il termina la conquête de la province par la prise de Domfront et de Falaise. La première fut emportée au bout d'une semaine ; la seconde résista plus d'un mois : Henri YI l'avait donnée en dotation au vaillant Talbot, qui la fortifia d'après ses plans particuliers, et y plaça une garnison composée de douze cents vieux archers, les vétérans des armées britanniques. Ces braves repoussèrent vigoureusement les premières attaques ; puis, sentant l'impossibilité de résister à des forces supérieures, ils envoyèrent un de leurs officiers vers le général français pour lui déclarer qu'ils livreraient la ville aux flammes e.t s'enterreraient sous ses débris, si Ton refusait de leur accorder des conditions honorables. Dunois, admirant la conduite de ces soldats, dont la résolution contrastait avec la pusillanimité de Sommerset, les laissa régler eux-mêmes les articles de la capitulation. Ils demandèrent que des bâtiments les ramenassent au delà du détroit; de plus,

(1) Bourgueville, Antiquités de Caeii, 1588, p. 63.

que Talbot, leur ancien général, fût mis en franchise (1). On sait que Charles VII lui avait rendu la liberté sans rançon, après la violation du traité de Rouen. Les lois de la guerre voulaient que, dans ce cas, le prisonnier s'abstînt pendant deux ans de porter les armes : cette défense cessait au moyen d'une déclaration en franchise, donnée par le vainqueur. Quoique cette condition fût d'une nature bien délicate, le comte de Longueville y souscrivit, et termina ainsi par une action magnanime la conquête de la Normandie.

Nous ne pouvons pas clore ce chapitre sans convenir que Jacques Cœur contribua puissamment aux brillants résultats que l'on venait d'obtenir : grâce à ses soins, la solde fut acquittée exactement par quinzaine. Les artilleurs de Jean Bureau, presque tous Génois, Italiens ou Espagnols, montraient plus d'exigence que les Français; leur paye, supérieure à celle des autres soldats, ne manqua pas un seul jour. Cette régularité dans l'acquit de la solde donnait aux chefs de l'armée le droit de redoubler de sévérité envers les pillards : ils purent garantir les propriétés contre toute espèce d'excès. Les Normands, reconnaissants d'une pareille sollicitude, déployèrent un zèle soutenu pour seconder les opérations de Charles YIL

(1) Alain Chartier, Histoire de Charles VIL

Page 1