LIVRE V
Dunois passe en Guienne, soumet Bordeaux et toute la province.
Dunois venait d'acquérir des droits incontestables à la reconnaissance des peuples par la conquête de la Normandie ; mais un autre avait partagé cette gloire, et l'opinion publique plaçait encore Richemont au-dessus de tous les généraux. Le comte de Longueville ;s'en indignait ; il aurait voulu s'illustrer de manière à ne plus craindre de comparaison. Il montra, dans le conseil du roi, la réduction de la Guienne comme une entreprise capable d'immortaliser le règne de Charles VIL Ce prince repoussa d'abord cette proposition : le bruit des armes le fatiguait ; néanmoins, les discours du héros finirent par rébranler. Charles VII se complaisait dans l'espoir de chasser les Anglais du royaume, de les rejeter dans leur île, d'accomplir enfin le projet tenté par Philippe Auguste, projet dans lequel ce puissant monarque avait échoué. Il s'abandonna sans réserve aux nobles inspirations du comte de Longueville, et l'institua
une seconde fois son lieutenant général en ses guerres^ en le chargeant de la conquête de la Guienne. Mais, avant de commencer l'expédition, le roi désira prendre l'avis de son grand conseil : un ordre suprême le convoqua dans la ville de Tours; on y appela extraordinairement des prélats, des magistrats, des docteurs, des généraux, des syndics de corporations, des prévôts de villes. Charles VII, n'ayant dû le rétablissement de son trône qu'au dévouement de ses sujets, prit la louable habitude de ne rien entreprendre d'important sans consulter ce conseil, composé de telle façon qu'il représentait les divers ordres de l'État. Les avis furent unanimes et appuyèrent l'opinion de Dunois, qui demandait au roi de mettre le sceau à la gloire de son règne en expulsant de toutes les provinces de France les Anglais.
Les chroniques ne disent pas les raisons qui empêchèrent le comte de Longueville de partir immédiatement pour la Guienne : nous croyons avoir trouvé les motifs de ce retard dans le procès que l'on instruisit contre plusieurs financiers. Les ministres du roi intentèrent ces procès dans le double dessein de punir des concussions et de se procurer l'argent nécessaire pour payer les premiers frais de l'expédition. La nation, ruinée par la guerre et l'intempérie des saisons, ne pouvait subvenir à ces dépenses : c'est alors que l'on rechercha la conduite de Jacques Cœur. En attendant que l'on eût réuni une- masse de preuves suffisantes pour le faire condamner, les coni-
ynissaires des finances le mirent en suspicion ; ils exigèrent cent mille écus pour prix de la liberté provisoire qu'on lui laissait : cette somme fut affectée à la solde de l'armée. On attaqua également la gestion d'un autre financier, nommé Xançois, chargé de lever les impôts des provinces du nord. Ce Xançois fut jugé coupable de péculat, et comme tel condamné à mort ; ilrachetasa viepar deux charges de numéraire et l'abandon de toutes ses propriétés. Si l'on en croit plusieurs historiens, Charles VII partagea la dépouille du traître entre les barons qu'il aimait le mieux ou qui lui avaient rendu des services réels. Le prince fit présent à Dunois d'un magnifique hôtel que Xançois possédait à Tours : cette maison, bâtie par des architectes italiens, surpassait en élégance les châteaux royaux. Le comte de Longueville se montra moins scrupuleux que nul autre pour accepter de pareils dons, car l'amour de l'argent ternissait ses belles qualités. La solde de l'armée étant assurée, on envoya une avant-garde de quatre mille hommes sous les ordres du comte de Penthièvre, qui venait de terminer par une cession généreuse la longue querelle dos maisons de Blois et de Montfort. On adjoignit au prince breton le maréchal de Culant, Xaintrailles et le sire d'Or val. Les sires de Rochechouart et de la Rochefoucault, barons aquitains très-puissants dans la région de l'ouest, amenèrent six cents nobles.
Les hostilités débutèrent sur la Dordogne par le
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siège de Bergerac, pendant que le comte de Foix les commençait dans le Béarn en menaçant Bayonne. Bergerac fut pris les derniers jours de lioO; Ghalais, appartenant à la maison de Talleyrand, Saintc-Foix, Saint-Émilion, subirent le même sort. L'armée so partagea par fractions pour attaquer simultanément les petites places dont ce pays était hérissé : le comte de Penthièvre fondit sur la Réole ; le sire de Rochechouart, sur Marmande ; le sire d'Orval franchit la Garonne et investit Bazas, capitale des hautes Landes ; il s'en rendit maître au bout d'une semaine do résistance.
La nouvelle de progrès aussi rapides produisit une vive sensation dans Bordeaux, sans décourager néanmoins les habitants. Pierre deLude, maire, sortit de la ville ù. la tête de huit mille hommes de milice et de cinq cents Anglais, dans l'intention d'arrêter la marche du sire d'Orval, qui descendait la rivière. Les paysans, fuyant épouvantés, vinrent annoncer aux Bordelais que le chef des Français avait passé la Gironde et s'était arrêté dans un bois, n'ayant autour de lui que dix-huit cents hommes au plus. Le maire hâta sa marche, craignant que d'Orval ne lui échappât ; ses gens arrivèrent hors d'haleine et confusément, comme on devait l'attendre de la part de soldats citadins. A peine touchaient-ils la lisière du bois que d'Orval, ayant débouché avec sa division, formée en deux colonnes serrées, fondit sur les Bordelais et en tua douze cents dans la première charge.
A la vue de ce massacre, le maire quitta précipitamment le champ de bataille : les autres chefs l'imitèrent. Les miliciens, abandonnés à eux-mêmes, reprirent en désordre le chemin de la ville : on les aurait exterminés tous jusqu'au dernier sans l'assistance des cinq cents Anglais, qui protégèrent leur retraite. Cette rencontre eut lieu le jour de la Toussaint : le peuple regarda la défaite qui s'ensuivit comme la punition de la faute que les Bordelais avaient commise en combattant un jour de fête sans y être absolument obligés.
Au premier bruit de l'avantage remporté par le sire d'Orval, Dunois partit de Ghinon, ayant sous ses ordres cinq mille archers et quatre compagnies de cent lances, formées chacune de deux mille quatre cents hommes, en tout quatorze mille six cents combattants. La veille de sa sortie de Ghinon, le comte de Longueville fit lire par des hérauts, devant le front des divisions, les ordonnances concernant la discipline : elles disaient a que nul ne prît vivres pour lui et son cheval sans les payer d'après la taxe établie de concert avec les généraux et les magistrats des pays que l'on traverserait. » Le pain seul était fourni par étape ; la viande s'achetait comme aujourd'hui : on défendit expressément de tuer les bœufs servant au labour. Les volailles, les liqueurs, furent taxées, ainsi que le foin et la paille : un boisseau d'avoine se vendait cinq deniers. Gelui qui dérobait quelque effet le rendait et perdait, en outre, quinze jours de solde :
nous ignorons si l'infraction au règlement entraînait une punition corporelle. Chaque capitaine ou chef de compagnie demeurait responsable de la conduite de ses hommes. Le comte de Longueville se mit en marche au mois d'avril 14ol ; il prit pour lieutenant le comte d'Angoulême, troisième fils de ce Louis d'Orléans qui demeura trente-deux ans prisonnier en Angleterre.
Parmi les autres chefs supérieurs, on remarquait les comtes de Vendôme, de Clermont, de Nevers, princes du sang; les sires de Castres, de Tancarville , de Chabannes ; Pierre de Beauvau , le sire d'Escars, Joachim Rouhaut : Jean Bureau, maître de l'artillerie, conduisait un matériel formidable. A cette occasion, Alain Chartier dit : « I?areillement étoit grosse la provision que le roi avoit mise en son artillerie pour le fait de la guerre, où il avoit le plus grand nombre de grosses bombardes, gros canons, venglanes , serpentines , crapaudines , coulevrines et ribaudequins, qu'il n'est pas de mémoire que homme eût jamais vu un roi chrétien avoir si nombreuse artillerie, tout à la fois si bien garnie de manteaux, poudre, et de toutes autres choses pour faire approches et prendre villes et châteaux, ni qui eût plus grande quantité de charrois pour les mener, ni conducteurs plus expérimentés pour les gouverner. )>
Le soin de la police militaire et des distributions de vivres en campagne était confié à Tristan-l'Ermite,
homme d'un caractère inflexible, dont la sévérité inspirait aux soldats une sorte de terreur. Les troupes expéditionnaires arrivèrent en bon ordre aux frontières de la Saintonge. Blaye, regardée comme la seconde ville de la province, fut investie la première; le gouverneur, le sire de Montférant, neveu du maire de Bordeaux, refusa de baisser les ponts-levis. Au troisième assaut la place fut emportée ; deux cents hommes périrent sur les remparts; le gouverneur se retira dans le château. Cinq vaisseaux chargés de vivres pour les assiégés stationnaient devant Saint- Vivien; Jean Je Boursier, conducteur des navires du roi de France, entra dans la Gironde avec une escadre, attaqua les Bordelais, et les contraignit à sortir de la rivière : ce revers força le sire de Montférant à capituler. Ce Jean le Boursier, d'une naissance obs^ cure, comme Bureau et Jacques Cœur, rendit des services signalés à Charles VII, qui l'éleva à de hautes dignités.
Fronsac fut sommé d'ouvrir ses portes : on regardait cette ville comme la clef de la Guienne. Edouard III et ses successeurs y entretenaient une garnison de soldats anglais, sans permettre qu'on y admît un seul homme de milice bordelaise. L'officier commandant la place demanda quinze jours, afin de mettre son honneur à couvert. Ce délai lui fut accordé : Dunois usait d'indulgence, afin de diminuer les horreurs de la guerre. Décidé à rester dans son camp devant Fronsac, il envoya le sire de Chabannes
balayer les deux rives de la Dordogne et se saisir des petits châteaux forts qui bordaient la rivière. Bureau soumit Libourne et Saint-Émilion en peu de jours : Fronsac se rendit le 15 juin. Le général en chef, décidé à marcher sur la capitale, rappela ces divers détachements, et concentra devant Libourne toutes ses forces, qui présentaient un effectif de vingt mille combattants, en y comprenant la division du comte de Penthièvre. La nouvelle de revers si précipités porta la consternation dans Bordeaux; cette frayeur allait croissant, en dépit des efforts que les Anglais faisaient pour rassurer les habitants, en leur disant qu'un corps de douze mille hommes venait de partir de Douvres.
Le comte de Longueville envoya deux hérauts sommer la ville ; les Anglais et ceux des Bordelais leurs partisans les forcèrent de se retirer sans donner la moindre réponse. Le comte de Longueville plaça quinze mille fantassins sur des navires préparés à cet eifet : il descendit avec eux la Dordogne, franchit le Bec-d'Ambez, remonta la Garonne, et prit terre au-' dessous de Bruges. Des hérauts allèrent, par ses ordres, sommer la ville une seconde fois : les habitants répondirent qu'ils étaient disposés h se soumettre, et à recevoir des commissaires chargés de régler les conditions. Dunois choisit Jean Bureau et Pierre Briquet, bailli de Mont-de-Marsan. « Nous prêtons serment de fidélité au roi de France, dirent les Bordelais, mais nous demandons qu'en entrant dans nos
murs son lieutenant général, le comte de Longueville, jure sur les Évangiles de respecter nos lois, franchises, privilèges et coutumes : l'habitant qui ne voudra pas prêter serment sera libre de se retirer où bon lui semblera, en emportant ses biens ; on ne mettra aucun nouvel impôt de nature à gêner le commerce, et surtout les marchands étrangers ; il sera établi à Bordeaux un parlement pour toute la Guienne. »
On voit que ces conditions tendaient à consolider la prospérité delà cité; Dunois, muni de pleins pouvoirs, les accepta toutes : les Bordelais livrèrent les forteresses de Blagnac et de Saint-Macaire. Les signataires de la convention furent, d'une part, Bureau et Briquet, et de l'autre, le sire de Montférant, Gaillard, Jean de Lalande, Guillaume de Langeac. Le sire de Langoiran, premier baron bordelais, voulut conclure un traité particulier; il se rendit auprès de Charles YII, à Saint-Jean-d'Angély, où ce prince était venu pour suivre les opérations de la guerre, et jura foi et hommage, en donnant pour caution cinq châteaux forts : de son côté, le roi prit l'engagement de lui conserver la totalité de ses terres.
Le captai du Buch, commandant la garnison anglaise de Bordeaux, n'imita point le sire de Langoiran : se croyant lié à la fortune des Lancastre par le serment prêté en recevant Tordre de la Jarretière, il voulut y demeurer fidèle, et se bannit de son pays volontairement, en substituant ses domaines
sur la tête de son petit-fils et en n'emportant que ses meubles, argenterie et joyaux, dont la vente produisit une somme considérable. Ce captai du Buch était Jean de Grailli, petit-fils, par la branche cadette, d'Archambaud de Grailli, devenu héritier de la maison de Foix; il était également petit-neveu du fameux captai du Buçh, vaincu par Duguesclin : il épousa la fille de Guillaume de la Poil, duc de Suffolk. Henri VI avait donné en apanage à ce Jean de Grailli le comté de Longueville, dont Charles Yll dota plus tard le bâtard d'Orléans : Henri VI l'en dédommagea par la cession du comté de Caudale, un des beaux fiefs de l'Angleterre, dont ses descendants ont toujours conservé le titre.
Dunois, arrivé le 22 juin devant Bordeaux, rangea son armée en bataille en face des portes ; et, selon l'usage d'alors, il fit des chevaliers, comme si on allait livrer une action. Les jeunes sires de la Rochefoucault, de Rochechouart, de Fontenilles, de Montmorency, de Bourdeilles, de Grancey, reçurent l'ordre dans cette circonstance.
Le premier consul de la ville monta sur la plus haute tour du château de l'Ombrière, et cria trois fois : « Secours d'Angleterre pour ceux de Bordeaux ! » L'écho du rivage ayant seul répondu, le maire baissa le pont-levis, et ouvrit les portes. Jean Bureau, nommé maire perpétuel, fut installé dans ses fonctions avec solennité. L'armée rompit son ordre de bataille, et prit l'emplacement de ses bivouacs. Le
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lendemain Danois fit son entrée solennelle, en qualité de représentant du roi, accompagné des princes du sang, des grands officiers de la couronne, et des bannerets formés en cortège : il montait un coursier blanc ; on portait devant lui la bannière de France, comme on le faisait pour le souverain. Les Bordelais avaient demandé que les francs-archers n'entrassent pas dans la cité, alléguant que cette troupe ne se composait que de personnes non nobles et de petit lieu : observation bien singulière de la part de gens la plupart marchands et ne vivant que du trafic.
Le comte de Longueville descendit de cheval devant l'église Saint- André; l'archevêque le reçut, lui donna à baiser les reliques, et le conduisit par la main au maître autel ; là, il l'invita à jurer sur l'Évangile d'observer le traité conclu par Bureau, ce que le général français fit sans balancer. Les sires de Lesparre, de Duras, les barons les plus considérables de la province et les notables de la ville promirent de se conduire toujours en loyaux et fidèles sujets du roi. Les bourgeois, qui remplissaient l'église, répétèrent ce serment en étendant la main droite, et en criant ensuite : (( Vive le roi ! Noël ! noël ! » Au sortir de l'église, le comte de Longueville alla prendre possession de la citadelle : il monta lui-même sur la tour, en enleva la bannière d'Angleterre, et la remplaça par celle de France. Il fit publier parmi les troupes la défense la plus expresse de commettre la moindre violence; plusieurs soldats ayant donné lieu à une
rixe dans laquelle un notable, nommé Louvain, fut tué, Dunois fit placer un gibet très-élevé sur le rondpoint du Chapeau-Rouge, et, d'après ses ordres, cinq soldats, auteurs de ce crime, y furent pendus. (Hist. de Guienne, t. II, p. 129.)
La soumission de Bordeaux s'étant effectuée d'une manière aussi heureuse, les comtes de Nevers, de Vendôme, d'Armagnac, quittèrent l'armée, et regagnèrent leurs domaines. Dunois continua la guerre ; il désirait clore la campagne par la prise de Bayonne. La situation de cette ville, au confluent de deux rivières, près de la mer, et sur les frontières d'Espagne, la rendait extrêmement importante; les Anglais y avaient placé une garnison composée de soldats d'élite, et pour gouverneur le frère du roi de Navarre, le sire de Beaumont, banneret extrêmement dévoué à leurs intérêts. Les princes de la maison de Lancastre surent gagner l'affection des habitants par le soin qu'ils mirent à protéger le commerce. Les Bayonnais, fort résolus, repoussèrent durement le héraut envoyé par Dunois. Ce général ne donna que deux jours de repos à ses troupes, et se mit en marche à la tête de dix mille hommes, ayant pour lieutenants les maréchaux de Gulant, de Lohéac, les sires de Chabannes, d'Orval, de Noailles, de la Rochefoucault et de Rochechouart : Bureau le suivit en amenant tout son parc. L'armée eut une peine infinie à traverser les grandes Landes : les chevaux et l'artillerie ne marchaient que très- difficilement au milieu de ces plaines de sable.
Le comte de Longueville se mit bientôt en communication avec le comte de Foix, Gaston IV; ce prince, ayant voué une haine furieuse aux Anglais, s'était prononcé hautement en faveur de la France : il combattait pour elle depuis six ans, secondé par cinq mille soldats levés sur ses terres. Il s'était rendu maître de Dax, ville très-bien fortifiée. Aspirant à s'illustrer par un fait d'armes éclatant, Gaston tenta de prendre Bayonne de vive force; mais il échoua, n'ayant ni les troupes ni les machines de guerre nécessaires pour achever une pareille entreprise. Gaston changea le siège en blocus, empêchant les vivres d'entrer dans la place : en apprenant la soumission de Bordeaux, et le mouvement de Dunois sur Bayonne, il rassembla ses détachements, et les concentra sur un seul point, en face du faubourg Saint-Léon, du côté de la Nive. Les Anglais, voyant qu'ils ne pouvaient conserver le faubourg Saint-Léon, y mirent le feu, et se retirèrent dans l'intérieur. Le comte de Foix travailla longtemps à éteindre l'incendie, logea sa troupe dans les débris encore fumants, et occupa de sa personne l'église Saint-Augustin, que la flamme n'avait pas atteinte.
Le sire de Beaumont forma le projet d'accabler le comte de Foix dans ses quartiers : en effet, il déboucha au point du jour par la porte de Mer ; mais Bernard d'Armagnac, lieutenant de Gaston, chargé de défendre ce point, l'arrêta sur place, le contint deux heures, lui tua trois cents hommes et le contraignit
à regagner les barrières. Bcumont faisait les apprêts d'une seconde sortie pour venger le revers essuyé la veille, lorsque les premiers coureurs de l'armée française lui annoncèrent l'approche du comte de Longueville. Ce général s'empara le iO août du couvent du Saint-Esprit, et, sans perdre un seul instant, il ordonna à Bureau de mettre ses pièces en batterie. A la vue de cette ligne de machines meurtrières, dont la renommée augmentait encore les effets, les habitants sentirent évanouir leur résolution; ils demandèrent à parlementer, en dépit des instances de Beaumont, qui voulait se défendre jusqu'à l'extrémité. Dunois fit cesser le feu, et accorda une trêve de trois jours pour régler les termes de la capitulation. Dans cet intervalle, un chevalier français, nommé Martin Grazié, s'étant approché de la muraille pour lier conversation avec des bourgeois placés aux créneaux, fut tué d'un coup de coulevrine qu'un canonnier anglais tira de son propre mouvement. Indigné de cette violation du droit des gens, Dunois imposa des conditions plus dures : il exigea que les troupes se rendissent à discrétion, et que le canonnier lui fût livré; on ajouta une amende de 40,000 écus à la taxe de guerre que la ville devait payer. Ceci produisit un effet terrible sur la population, qui accusait les gens de la garnison d'avoir provoqué un acte aussi rigoureux; un mouvement insurrectionnel éclata, mais le gouverneur sut l'apaiser. Cette journée se passa dans une fermentation extrême; le lendemain vers midi,
l'horizon étant éclairé par un soleil brillant, plusieurs nuages vinrent s'amonceler au-dessus de la ville ; les habitants regardèrent attentivement ces nuages, et crurent y distinguer une grande croix dont le sommet paraissait surmonté d'un lis. Le peuple se réunit dans les rues, on cria au prodige : « Il plaît à Dieu que nous soyons Français, » disait-on. Les bourgeois se précipitèrent vers les remparts, en arrachèrent l'étendard d'Angleterre, et l'on y arbora celui de France orné de la croix blanche.
Le jour suivant, 21, les barrières furent ouvertes : Beaumont et les siens obtinrent de sortir sains et saufs, Le comte de Foix entra par la porte de Léon, tandis que Dunois débouchait par celle du Saint-Esprit ; ce dernier s'arrêta devant les fossés, et, usant du droit du souverain, il fit armer chevaliers en sa présence Jamet de Saveuse, Montgeron et le sire de Boursay. Les deux généraux, se dirigeant vers la cathédrale, se rencontrèrent au parvis, entrèrent ensemble dans l'église, et prièrent au maître autel à côté l'un de l'autre. Le comte de Foix, prince fastueux, donna à la chapelle de la sainte Yierge la couverture de son cheval, faite de drap d'or; on l'estimait 500 écus. Dunois envoya au roi le serment de fidélité des Bayonnais, et le procès-verbal en quelque façon du miracle de l'apparition de la croix. « De cette merveille j'ai fait ici le récit, dit l'historien Matthieu de Couci (page 618), selon la copie d'une certification de ce faisant mention qui m'a été envoyée; laquelle certification
ledit comte de Danois avoit envoyée au roi Charles, signée de sa main et scellée de son scel armoyrié de ses armes; et ainsi signée, le Bâtard d Orléans. »
La prise de Bayonne compléta la conquête de la Guienne ; l'Angleterre, épuisée par une longue guerre, déchirée par les discordes civiles, ne put défendre efficacement ces provinces, dont l'acquisition lui avait coûté plusieurs siècles de travaux. La célérité que Dunois déploya dans ses opérations lui servit peutêtre moins que l'exacte discipline de ses troupes : les habitants, touchés des soins que le généralissime mettait à les garantir des horreurs de la guerre, se plurent à le seconder ; on doit ajouter, à la louange de Charles YII, que ce prince traça lui-même la conduite que le comte de Longueville devait tenir dans le cours de cette expédition. « Le roi, dans sa bénignité, vouloit toujours qu'on mît les villes à composition, afin d'obvier et prévenir l'effusion du sang humain, et la destruction de son pays même et du peuple qui était enclos dans lesdites forteresses. »