LIVRE VI
Soulèvement de la Guienne. — Dunois soumet une seconde fois cette province. — Bataille de Castillon. — Procès de Jacques Cœur. — Mort de Charles VII. — Dunois préside à la cérémonie des funérailles.
Afin de se conformer aux ordres du monarque, Dunois laissa fort peu de troupes dans les villes de la Guienne, pour ne pas blesser les habitants par un air de défiance ; il ramena son armée de Bayonne à Bordeaux, où les magistrats et les notables lui prodiguèrent des protestations de fidélité. D'après son invitation, les bannerets rentrèrent dans leurs domaines, en emmenant les varlets et autres gens qui les avaient accompagnés : mesure indispensable pour empêcher le rassemblement d'hommes abandonnés à eux-mêmes. Dunois conduisit les troupes soldées, les gens d'armes et francs-archers, vers la Loire et vers la Seine, voulant les disséminer dans les places qui bordaient ces deux fleuves. Cette opération terminée, il s'empressa d'aller joindre Charles YII en Poitou : ce prince le reçut dans le château de Taillebourg, le com-
bla de caresses, et voulut qu'il jouît d'honneurs extraordinaires. Un décret cité par plusieurs historiens respectables, dont le titre n'est cependant pas reproduit dans les actes publics de ce règne, déclara, vers cette époque, le comte de Longueville prince du sang légitime, et apte, ainsi que sa lignée masculine, à succéder au trône, si toutes les autres branches de la famille royale s'éteignaient. Le monarque se plut encore à le décorer du titre pompeux de restaurateur de la monarchie. Mais dans le moment où Charles YIÏ comblait des témoignages de sa faveur un des guerriers qui avaient le plus contribué à relever le trône, il accablait du poids de sa disgrâce un homme qui avait rendu des services égaux, en leur genre, à ceux de Richemont, de Dunois, de la Hire et de Xaintrailles : nous voulons parler de Jacques Cœur, que Ton amena prisonnier au château de Taillebourg, le jour même où Dunois arrivait dans cette ville.
Jacques Cœur, né à Bourges, consacra au service de son pays, comme nous l'avons dit, une fortune prodigieuse, acquise par le négoce maritime; il possédait des talents infmis en administration. Son esprit fort étendu ne le garantit pas des travers de l'amour-propre : il étalait un faste royal ; sa maison éclipsait celle du souverain. Cette pompe et la jouissance de tant de richesses ne le satisfaisaient point encore. Dans ce siècle belliqueux on ne voyait pas de grandeur en dehors des armes : Jacques Cœur eut le ridicule, ou plutôt la faiblesse^ d'aspirer à la re-
nommée militaire, sans avoir jamais combattu. Il suivait les armées, dont il acquittait les dépenses, et comme son argent servait à solder les troupes, qui se fussent débandées si la paye eût failli un seul jour, Jacques Cœur s'imagina égaler en mérite Dunois et les autres généraux, puisque ses services étaient aussi réels, quoique d'un genre différent : cette prétention, certainement bien fondée en elle-même, devint intolérable aux yeux des bannerets, accoutumés h n'estimer chez les hommes qu'une seule chose, la bravoure. La faveur du maître le protégea longtemps contre leur fureur jalouse ; mais une circonstance assez futile vint mettre le comble à cette inimitié. A l'entrée de Charles YII dans Rouen, Jacques Cœur faisait partie du cortège en qualité d'argentier, une des principales charges de l'hôtel du roi : il mit une affectation étudiée à paraître dans un ajustement semblable à celui que portait Dunois ; même cheval, mêmehousse. Le chaperon, la robe, Tépée, le corset d'acier, les cuissards, les jambières, furent exécutés sur un modèle semblable. Les barons s'indignèrent de voir un homme d'un petit lieu, trafiquant en marchandises, paraître en public dans la môme tenue qu'un guerrier blanchi dans les combats, élevé au-dessus de ses compagnons d'armes par son expérience et par son courage.
Les ennemis de Jacques Cœur profitèrent de l'indignation publique pour former contre lui une puissante cabale, en tête de laquelle se placèrent les sei-
gneurs qui avaient accepté de sa part des avances considérables, à titre de prêt ; car Jacques Cœur, autant par bonté naturelle que par vanité, donnait de l'argent à une infinité de gens. Les mémoires de l'époque fournissent la liste de ces personnes : on y remarque les noms de plusieurs prélats, des princes du sang, des chevaliers, des marchands et même, des artisans obscurs. Les plus acharnés furent les sires de Chabannes, de Cadillac et Jean de la Fayette, fils du maréchal ; on les disait tous trois débiteurs de Jacques Cœur pour des sommes capitales ; les historiens contemporains les accusent d'avoir voulu se libérer de leurs dettes en consommant la ruine du traitant, dans les coffres duquel ils avaient puisé à pleines mains.
Ces barons prétendirent que Jacques Cœur venait de hâter le trépas d'Agnès Sorel, favorite du roi ; ils se servirent de la déposition d\me chambrière; cette femme, dominée par ses remords, se rétracta le surlendemain. Avant que rien fût éclairci, Charles Yll, d'une faiblesse de caractère inconcevable, se laissa prévenir, bannit de sa présence Jacques Cœur, et le fit jeter dans un cachot. Les envieux de l'argentier profitèrent de cette détention pour lui imputer d'autres griefs ; ils l'accusèrent d'avoir malversé dans la recette des deniers publics : Jacques Cœur montra ses comptes, tous parfaitement en règle. On lui reprocha d'avoir pressuré le Languedoc, et d'avoir mis ainsi les habitants de cette province en haine pour le
gouvernement du roi : il répondit à cette inculpation en produisant les attestations des magistrats qui prouvaient au contraire que sa douceur, dans la perception des impôts, faisait bénir le nom du prince. Enfin, on lui fit un crime d'avoir vendu des armes aux musulmans de l'Orient : il exhiba un bref du pape, qui permettait ce trafic avec les Sarrasins, en considération de ses nombreuses aumônes.
Jacques Cœur fut mis en accusation, au mépris des preuves incontestables de son innocence : le roi nomma des commissaires pour instruire l'affaire, en désignant précisément pour juges les ennemis avoués de Jacques Cœur : Chabannes, Cadillac, la Fayette. Cette procédure fut la honte du règne de Charles YII; on y viola toutes les formes de la justice ; on traîna l'accusé de prison en prison ; on offrit même à ses regards le terrible appareil de la question, pour le forcer de s'avouer coupable. A cette vue, le courage abandonna Jacques Cœur : il convint de tout, dans l'espoir d'échapper aux tortures. Son fils, archevêque de Bourges, déploya le zèle le plus ardent dans la défense de son père ; mais, le croirait-on? il ne put jamais parvenir jusqu'à la personne du roi, pour l'éclairer et lui montrer les preuves de l'innocence de l'accusé ; Charles YII persistait dans ses préventions. Au moment du prononcé du jugement, l'archevêque de Lyon et quelques autres prélats réunis réclamèrent Jacques Cœur, comme relevant d'un tribunal ecclésiastique, en qualité de clerc tonsuré : il l'était
effectivement, quoique marié ; TF^glise accordait alors de ces licences. On appela en témoignage contre cette déclaration quelques barbiers attachés à la maison de Jacques Cœur ; ces hommes jurèrent sur l'Évangile que leur maître n'avait jamais demandé qu'on lui fît la tonsure : sur cette simple déclaration, le tribunal ecclésiastique fut débouté de sa demande.
Enfin, au bout de deux ans d'hésitation, circonstance qui déposait assez en faveur du prévenu, on rendit le jugement par lequel Jacques Cœur fut condamné à mort, et ses biens confisqués au profit de l'État. Charles VIT n'eut point le courage de sanctionner un arrêt aussi barbare : peut-être qu'au moment de prononcer sur le sort de cet infortuné, il se rappela le temps où ce marchand de Bourges le recueillait sous son toit et pourvoyait généreusement à ses premiers besoins. Le roi commua la peine capitale en la réclusion perpétuelle, tout en maintenant la confiscation des biens. On adjugea une partie de cette riche proie au sire de Ghabannes (1) et aux autres commissaires, anciens débiteurs du traitant (2).
Jacques Cœur, un des hommes les plus remarquables de cette époque, mourut au bout de trois ans.
(1) La famille du comte de Dampmartin restitua plus tard plusieurs fiefs provenant de cette confiscation.
(2) Voyez, pour le procès de Jacques Cœur, la notice de M. Bonami, insérée dans le XXII» vol. de l'Académie des Ins*rriptions.
Ses enfants avaient obtenu qu'il fût placé dans un monastère de Beaucaire, sous la garde des religieux: s'étant évadé à l'aide de ses nombreux amis, il passa dans le comtat Yenaissin, et puis se rendit à Rome, où le pape Nicolas V l'accueillit de la manière la plus touchante. Jacques Cœur fit un appel à ses anciens facteurs disséminés dans l'Italie, dans la Provence et dans le Levant : ces gens, qui tenaient de lui leur bien-être, l'aidèrent à recueillir les débris de son immense fortune : plusieurs de ses navires, retenus longtemps en mer par des vents contraires, rentrèrent à Liverpool, où le célèbre armateur possédait un comptoir. Jacques Cœur put encore prêter de l'argent au pape Nicolas V. Ce pontife, ayant vainement exhorté les princes chrétiens h s'armer pour arrêter les progrès des Turcs, qui assiégeaient en ce moment Gonstantinople, résolut de former lui-même une expédition, dans le but de mettre les îles de Chypre et de Ghio à l'abri des entreprises des Ottomans. L'expédition sortit du port d'Ostie au commencement de 1456. Quoique très- vieux et affaibli par les souffrances d'une longue détention, Jacques Cœur voulut commander une portion de l'escadre. Ayant relâché à l'île de Ghio, il y tomba malade, mourut, et fut enterré dans l'église cathédrale : on y voyait encore son épitaphe en 1520.
Plusieurs personnages illustres de cette époque furent gravement compromis dans cet horrible procès ; le nom de Dunois ne figure pas sur la liste des per.
sécuteurs de l'argentier. Au reste, Jacques Cœur ne tarda pas de rencontrer des vengeurs ; au moment où Charles VII, enivré de joie par la soumission de la Guienne, s'abandonnait à un repos pour lui rempli de charmes, la fortune ennemie suscitait à ce prince des embarras capables de changer en revers les succès récemment obtenus. D'abord Louis son fils, retiré depuis longtemps en Dauphiné, conspira ouvertement contre l'autorité paternelle, après avoir méconnu, comme vassal, celle du suzerain. Il attira dans son apanage tous les barons mécontents, essayant même d'entraîner ceux dont le zèle était le plus éprouvé. Le jeune prince voulut faire valoir auprès de Dunois l'ancienne amitié qui les unissait jadis : il se reconnaissait pour son élève ; c'est en effet sous ses yeux, au siège de Dieppe, que le dauphin avait combattu pour la première fois. Le comte de Longueville, justement indigné, repoussa ces avances, et demeura fidèle à ses devoirs quand d'autres les trahissaient d'une manière éclatante.
Le dauphin, veuf de Marguerite d'Ecosse, mit le comble à sa rébellion en recherchant, contre la volonté de son père, l'alliance de la Savoie par son mariage avec Yolande, fille de Louis, souverain de ce pays. Charles VII protesta contre cette union pour des motifs politiques, en déclarant qu'il n'y donnerait jamais son consentement. Le jeune prince brava le courroux de son père, et ne craignit pas de réclamer l'appui du duc de Savoie. Charles VII, irrité, ordonna
au comte de Longueville de rassembler dans le Forez les divisions des troupes soldées : en moins de six semaines vingt-cinq mille hommes, réunis sur les bords de la Saône, se virent en état de marcher au premier ordre. Le roi se rendit à Lyon, où Danois venait d'établir son quartier général ; on y concertai le plan de la campagne, dont le résultat devait êtrei l'occupation immédiate du Dauphiné et la conquête i de la Savoie. L'armée se mit en mouvement le 20 octobre 1452 ; la colonne d'avant-garde, sous les ordres du comte de Longueville, avait dépassé Vienne, lorsque l'on reçut la nouvelle du soulèvement de la Guienne.
Les Bordelais, accoutumés à ne payer à l'Angleterre qu'une taxe fort légère, se récrièrent quand le moment vint d'acquitter les frais de la dernière ex-: pédition, suivant la teneur des traités conclus l'année précédente. On fut obligé d'employer des moyens coercitifs. Les bannerets de la Guienne montrèrent encore plus d'humeur que le peuple; car, en devenant Français, ils avaient contracté l'obligation de se conformer aux changements apportés dans les rapports des nobles à l'égard du souverain, et ces changements s'étaient effectués dans l'intérêt de l'autorité royale. Les barons aquitains, voyant le mécontentement de la bourgeoisie s'accroître chaque jour, résolurent d'en profiter pour replacer leur pays sous la domination anglaise. Le plus profond mystère enveloppa le complot; l'exécution de l'entreprise fut
confiée à lord Talbot. Ce général se rendit au port de Plymouth, emmenant mille féodaux. Son fils, le comte de Lisle, devait le suivre avec sept mille combattants : le premier mit à la voile le 16 octobre 1452, au moment où Dunois pénétrait en Dauphiné à la tête de l'avant-garde de Charles VIL Talbot rallia sa flotte au cap Soulac : favorisé par le vent, il entra dans la rivière de Bordeaux le 21, et débarqua sans difficulté non loin de Pauliac ; il n'avait plus, pour arriver dans le Médoc, qu'à traverser les terres du comte de Lesparre , un des principaux conjurés. Castelnau et les autres petites villes environnantes furent enlevées facilement. Partout l'habitant se prononçait en faveur de Talbot : il marcha rapidement sur Bordeaux. Jean de Coëtivi, frère de l'amiral tué devant Cherbourg, manquait de troupes ; il comptait sur l'appui des bourgeois, qui ne cessaient de l'abuser par de vaines protestations de fidélité. Il prit des mesures pour se défendre au milieu de la ville, au lieu de chercher un refuge dans la citadelle ; mais, à un signal convenu, Tinsurrection se déclara sur tous les points, le 24 octobre. Tandis que Coëtivi, ayant rallié ses gens, gagnait en bon ordre le chemin du château de l'Ombrière, Talbot entrait par la porte des Chartreux, qu'on venait de lui livrer. Plusieurs notables, moins imprudents que les autres, auraient voulu qu'on laissât le gouverneur libre de se retirer avec sa garnison sur les terres^de France : cette opinion ne prévalut point. On coupa la retraite
aux Français ; Coëtivi n'eut que le choix de se faire massacrer ainsi que ses soldats, ou de mettre bas les armes : il choisit ce dernier parti ; Talbot l'envoya prisonnière Londres (1).
Vers la fin de la semaine qui suivit l'entrée des Anglais dans Bordeaux, le comte de Lisle y amena sept mille combattants et une flotte de quatre-vingts navires chargés de provisions. Talbot, se trouvant en mesure de tenir la campagne au moyen de ce renfort, se répandit dans la province, et réduisit sans difficulté les petites places occupées par de faibles détachements français ; il franchit en novembre les deux rivières, prit Fronsac et puis Gastillon, sur la lisière du Périgord. Blaye et les autres villes bordant les rives de la Dordogne arborèrent l'étendard d'Angleterre. L'hiver empêcha Talbot de pousser plus loin ses conquêtes ; ce général rentra dans Bordeaux pour y attendre les divisions qu'on lui promettait. La nouvelle de cette insurrection étonna Charles et son conseil, sans les effrayer néanmoins. Au moment où le dauphin se révoltait, que la Guienne se jetait dans les bras de Henri VI, que des émissaires de Sommerset essayaient d'agiter la Normandie, on apprit que le duc de Bourgogne élevait des prétentions ridicules sur la Picardie, en menaçant le roi de France d'une prompte rupture. Cette réunion de circonstances difficiles pouvait précipiter une seconde.
(1) On le mit à rançon le mois suivant.
fois le royaume dans le chaos de malheurs d'où la Providence l'avait tiré miraculeusement. Charles VII conjura cet orage avec une sagacité merveilleuse; et comme Dunois jouissait exclusivement de sa confiance, on peut croire qu'il eut une large part au succès.
Le roi commença par suspendre la marche des troupes qui avaient dépassé Vienne ; et, selon sa coutume, il assembla extraordinairement à Lyon le grand conseil, auquelfurent appelés les personnages les plus expérimentés. Pendant que l'on discutait dans cette assemblée les moyens de garantir l'État des dangers qui le menaçaient si gravement, on vit arriver un chevalier de l'hôtel du dauphin ; il venait offrir au roi, de la part de son maître, d'unir ses forces à celles du souverain pour repousser l'ennemi commun et le chasser de la Guienne : Charles VII répondit froidement au messager : « Je n'ai besoin d'aucun secours étranger pour faire rentrer les rebelles dans le devoir, et je serai toujours en position de les châtier, quels qu'ils soient.» Cette fière réponse causa un mortel déplaisir au dauphin; il la regarda comme l'ouvrage de Dunois, et, pour s'en venger, le prince confisqua à son profit la terre de Vaubonnais, que le comte de Longueville possédait depuis vingt ans.
Après de mûres réflexions, le roi sacrifia au bien du pays son ressentiment ; il approuva le mariage projeté par son fils, et chargea Louis de Savoie, père d'Yolande, d'user de ses nouveaux droits pour arrê-
ter le dauphin dans ses funestes écarts. Charles VII, délivré des inquiétudes qu'il avait conçues de ce côté, envoya dans le Périgord une avant-garde sous le commandement de Joachim Rouhaut, annonçant l'intention de conduire lui-même le gros de l'armée. Le comte de Longueville reçut la mission de mener quatre mille hommes en Normandie, afin de frapper les esprits et de réchauffer le zèle de la population, que les émissaires de l'étranger cherchaient à égarer. Ce général parut aux portes de Rouen quand on le croyait sur la Dordogne; on lui fit dans cette ville l'accueil le plus cordial : l'empressement des habitants lui prouva que les Normands n'étaient point de caractère à imiter la conduite des volages Bordelais; il parcourut la ligne des côtes, voulant les mettre à l'abri d'une insulte. Quelques navires se montrèrent devant Dieppe et Harfleur ; ils regagnèrent la Tamise en voyant tous ces préparatifs de défense. Dunois, indigné de se voir condamné à l'inaction, pendant que les autres généraux se battaient dans l'Aquitaine contre Talbot, forma l'audacieux projet d'opérer une descente en Angleterre, afin de balancer l'irruption que les troupes de Henri YI venaient d'exécuter en Guienne. Entièrement occupé de cette idée, il réunissait des navires dans les ports de la Normandie, lorsque Charles YII lui envoya l'ordre de renoncer pour toujours à une entreprise de ce genre.
La Guienne venait d'être reconquise en quelques
jours ; une seule bataille avait décidé de la querelle : l'action se livra le 13 juillet 1433, sous les murs de Castillon. Cette ville, située à quatre lieues au-dessus de Libourne, passait pour un des boulevards du Périgord; elle ouvrait la ligne des nombreuses places échelonnées sur la Dordogne. Les Anglais y tenaient une forte garnison, car il paraissait probable qu'on l'attaquerait la première; en effet, les Français commencèrent leurs opérations par tenter d'enlever ce poste avancé. Ils avaient à leur tête plusieurs généraux d'une haute capacité et une foule d'officiers, la plupart élèves de Richemont ou de Dunois. Ceux qui exerçaient les commandements supérieurs étaient le maréchal Philippe de Culant (1), le maréchal André deLohéac, de la maison de Laval; Joachim Rouhaut, connu plus tard sous le nom de maréchal de Gamaches ; Jean de Coëtivi, ancien gouverneur de Bordeaux, sorti de la tour de Londres depuis quelques mois; Robert d'Estampes, sénéchal du Bourbonnais; Jacques de Chabannes, sénéchal de Toulouse, frère aîné du comte de Dampmartin; enfin Jean Bureau, chef de Tarlillerie. Ce dernier, sachant qu'on ail ait entreprendre une campagne où les sièges seraient fréquents, ne négligea rien pour rassembler un matériel suffisant.
Le siège de Castillon commença les premiers jours
(1) Chefd'uiie famille très-ancienne du Berry, qui s'est éteinte dans le seizième siècle : on l'appelait aussi le raaféchal de Jalonnes, le nom du lief dont Charles VII l'avaient doté.
^i DUNOIS
de juillet 1453 : le gouverneur de cette place, ne doutant pas d'être secouru par Talbot, généralissime des troupes britanniques, opposa la résistance la plus vigoureuse : ses espérances se réalisèrent : il se formait en face de Bordeaux, sur la rive droite du fleuve, une armée destinée à faire lever le siège et à disputer pied à pied le terrain aux Français. Talbot, ayant pour premier lieutenant son plus jeune lîls, le vicomte de Lisle, traversa avec une rapidité extrême les quinze lieues qui le séparaient de l'ennemi : il conduisait dix mille hommes des meilleures troupes, mais tous à pied ; la cavalerie lui manquait absolument. Les Français, instruits fort tard de son approche, prirent les mesures les plus énergiques pour soutenir le choc ; leur position devenait très-critique, car les gens de Castillon les tenaient déjà en échec, et ils allaient être attaqués de front par le meilleur capitaine de l'époque. Ils élevèrent à la hâte des palissades afm de couvrir les lignes de leur camp; Bureau changea la direction de ses pièces, et les distribua le long des retranchements : un tiers de l'armée, cinq mille hommes environ, se chargea de contenir les assiégés ; et quatre mille archers, formant les divisions de troupes légères, furent placés, sous les ordres de Jacques de Chabannes, en dehors des fossés, afm d'essuyer la première furie des Anglais : ils devaient venir se mettre sous la protection de l'artillerie, en cas de revers. La cavalerie, la majeure partie bretonne, occupait des cantonnements élol-
gnés; on lui enjoignit de se tenir prête à marcher au premier signal.
A peine les dispositions les plus urgentes étaientelles achevées que l'on vit arriver les phalanges anglaises, qui marchaient serrées en masse, sans se faire précéder d'aucune avant-garde. Le sire de Chabannes les attendit bravement de pied ferme ; mais son courage, la résolution de ses gens, ne purent arrêter ces bataillons, qui menaçaient d'écraser tout sous leur poids : ces quatre mille archers furent pulvérisés, et leur vaillant chef tomba criblé de coups (1). Talbot passa sur ces monceaux de cadavres, avec l'intention d'aborder les retranchements; mais avant de les atteindre il essuya une perte considérable , car l'artillerie de Bureau l'accueillit de la manière la plus terrible, et porta le ravage dans ses rangs. Talbot montait une petite haqiienée , dont les allures tranquilles convenaient mieux à son grand âge que la fougue des chevaux d'escadron de cette époque : le héros courait au milieu de ses compagnies d'arbalétriers, afin de soutenir par ses mâles exhortations Tardeur des soldats que ces furieuses décharges commençaient à rebuter : les boulets enlevaient les hommes sous ses pas.
(i) Jacques de Chabannes, frère aîné du comte de Dampmartin, mourut le jour suivant, de ses blessures ; il eut pour pelit-fîls le maréchal de la Palisse, un des plus fameux capitaines de son siècle, tué à la bataille de Pavie, -aux pieds de François I".
Les Anglais, surmontant tous les obstacles, atteignirent enfin les retranchements, et déjà une de leurs divisions, dirigée par le vicomte de Lisle, avait franchi les fossés et commençait la lutte contre le maréchal de Lohéac ; déjà une partie de l'artillerie avait été conquise par ces audacieux assaillants, lorsque la scène changea subitement, grâce à l'arrivée impétueuse de la cavalerie bretonne, que conduisaient les sires de Montauban et de la Hunaudaie. Ces deux chefs, aussi intelligents que braves, s'élancèrent d© leurs cantonnements dès qu'ils entendirent gronder le canon, avant même que le maréchal de Culant les eût fait avertir : Montauban et son collègue, menant deux mille cavaliers, apparurent au moment où la moitié des forces anglaises avait sauté la ligne des palissades; ils se précipitèrent tête baissée sur les compagnies restées en dehors de la circonvallation : Talbot les avait groupées autour de lui. Ce général, inaccessible à la crainte, ne put empêcher que ses gens ne fussent ébranlés par une attaque aussi imprévue : il voulut changer ses pr. .Tiières dispositions afin de contenir ses nouveaux adversaires, mais on ne lui en laissa point le loisir : les charges se répétaient si rapidement, que les rangs des fantassins se rejetèrent les uns sur les autres, ce qui occasionna un effroyable désordre : les phalanges, rompues en vingt endroits, ne furent plus en état d'opposer une résistance soutenue. La cavalerie bretonne sillonnait en tout sens le champ de bataille
sans donner à Tennemi le temps de se former une seconde fois dans mi ordre régulier. Talbot, essayant de rallier quelques pelotons d'arbalétriers, fut atteint au visage de plusieurs coups de sabre et jeté en bas de sa haquenée : on le foula impitoyablement aux pieds des chevaux.
Cependant la venue de ces auxiliaires accourus de leurs cantonnements rassura les généraux français, qui surent tirer bon parti d'un incident aussi favorable. Les maréchaux de Culant et de Lohéac réunirent tous leurs efforts contre la portion de l'armée ennemie engagée dans les retranchements, et l'anéantirent en entier. Le vicomte de Lisle, pressé de voler au secours de son père, s'était arraché du milieu de la mêlée : il se vit bientôt contraint de prendre part à une autre lutte encore plus acharnée : il se mit à chercher Talbot parmi la foule des combattants ; l'instinct filial le lui fit deviner enfoui sous des tas de cadavres. Le vicomte saute de son cheval, et aidé de quelques écuyers, il relève son père, souillé de poussière et de sang, défiguré par de larges blessures, mais respirant encore. Talbot, n'ayant plus qu'un léger souffle de vie, reconnut son fils, et recueillit assez de force pour lui dire : « Laisse-moi, je meurs pour notre patrie, conserve-toi pour la servir encore : » ce furent ses derniers mots (1). Le fils, in-
(1) Talbot mourut à l'âge de quatre-vingt-un ans : il eut de deux mariages quatre fils, Thomas, Jean, ChrisJ;ophe et Jean second : deux périrent les armes à la main en France, et les
consolable, séparé des restes de son père par des charges de cavalerie sans cesse répétées, s'enfonça dans ce champ de carnage, et y trouva une lin glorieuse : il n'avait point essayé de sauver ses jours par une prompte retraite, ce qui lui devenait au reste impraticable, car le maréchal de Culant, sorti à son tour des barricades, acheva l'œuvre commencée par la cavalerie bretonne (1), et remporta une victoire décisive sur les dix mille hommes accourus de Bordeaux sous la conduite de Talbot; cinq cents au plus échappèrent au fer des Français, tout fut pris ou tué. Les principaux généraux de Charles VII, les maréchaux de Culant, de Lohéac, Jean de Coëtivi, Gamachcs, Robert d'Estampes, reçurent des
deux autres en Anglelerre, également sur le champ de bataille, lors des querelles de la rose rouge et de la rose blanche. Les historiens français se trompent en disant que le fils tué à Castillon était son aîné : le vicomte de Lisle fut seulement le premier fruit du second mariage de Talbot, avec Marguerite de Beauchamp. Quelques années après cette bataille si meurtrière, des paysans trouvèrent dans la Dordogne l'épée de Talbot, chargée d'une inscription latine qui mentionnait le nom du héros : on ne sait ce qu'est devenu ce glaive précieux. Talbot termine la liste des grands capitaines du moyen âge.
(1) Montauban, comm^andant de cette cavalerie bretonne, fut récompensé d'abord par le titre de sénéchal de Guienne, puis par la charge de grand maître des eaux et forêts. Jean Bureau, chef de l'artillerie, fut doté du riche fief de Montglat : fils de Simon Bureau, petit bourgeois de Paris, il s'éleva par son propre mérite, et fut le créateur d'une arme nouvelle, qui devait changer la tactique militaire. Ses enfants ne suivirent point sa carrière : l'aîné de ses fils mourut évêque de Béziers.
blessures plus ou moins dangereuses : le premier mourut des suites, six mois après. Le trépas de Talbot fut pour les Anglais le signal des plus terribles revers; ils se virent, à quelques jours de distance, repoussés devant Bayonne et battus sous les murs d'Auch : cette ville leur était fatale. Les lieutenants de Henri YI voulurent dix fois s'en rendre maîtres : en 1430 ils essayèrent de l'enlever, espérant au moyen de cette conquête dominer toute la province; mais Odet Ducos, sire de la Hitte, gouverneur de la place, rendit inutiles tous leurs efforts, tua la moitié de leur monde et contraignit le reste à se retirer.
Quoique vainqueur, Charles VII ne trouvait aucun charme dans la guerre : n'aspirant qu'à se ménager une paix de longue durée , il supplia le saint-siége de lui servir de médiateur. On pouvait croire que l'Angleterre , déchirée par les factions , épuisée d'hommes , essuyant chaque jour quelque échec, accueillerait avec transport ces projets de pacification générale : il n'en fut pas ainsi, elle les repoussa violemment. Dans l'impuissance de lancer sur sa rivale de nouvelles armées, la fière Albion ne s'occupa qu'à lui susciter des entraves, en fomentant des troubles au sein des provinces; ni les discordes civiles, ni la fureur des deux factions de la rose rouge et de la rose blanche, ne ralentirent l'action de cette haine implacable. Chaque parti, tour à tour . vainqueur, adoptait la même politique, renfermée dans cette
seule phrase, nm^e à la France. Les ministres anglais , sachant par expérience que depuis quatre siècles les Capétiens avaient rencontré de mortels ennemis parmi leurs plus proches parents, s'attachèrent à mettre en pratique un si détestable expédient : le duc d'Alençon parut digne à leurs yeux de marcher sur les traces de Robert d'Artois et de Charles le Mauvais. Ce prince descendait de Pierre, cinquième fils de saint Louis : on le surnomma dans sa jeunesse le Beau, et bientôt après le Brave et le Loyal; il mit à défendre la cause de Charles VII un dévouement qui servit d'exemple aux autres vassaux. Fait prisonnier à la bataille de Verneuil, le prince dut payer pour sa rançon une somme considérable : il ne cessa de donner les marques les plus éclatantes de valeur, contribua puissamment au gain de la bataille de Patay, assista aux combats les plus meurtriers qui se livrèrent jusqu'à l'entière expulsion de l'étranger; mais, par une inconséquence aussi bizarre que coupable, le duc devint le partisan secret de ces Anglais qu'il avait combattus pendant vingt ans. Sous prétexte que Charles VII ne reconnaissait pas ses services d'une manière assez généreuse, Jean le Beau conclut un traité d'après lequel, au mépris de sa qualité de prince du sang, il s'engageait à livrer les places fortes dépendantes de son commandement de Picardie, ainsi que plusieurs ports sur les côtes de Normandie, enfin à protéger un débarquement d'insulaires; il s'engageait, de plus, à joindre aux
troupes britanniques dix mille hommes levés dans ses domaines.
Pour sceller cette honteuse alliance, il promit sa fille Catherine au comte de la Marche, fils aîné du duc d'York. Ce complot fut découvert par Thomas Gillet, confesseur du duc d'Alençon, le même qui par ses conseils l'avait entraîné dans une voie aussi criminelle. Cet homme pervers vendit aux gens du roi la correspondance de son maître (1). Charles Vil passait alors l'hiver en Bourbonnais; il hésita quelque temps à faire saisir le coupable. L'arrestation d'un prince du sang n'était pas à cette époque chose facile, surtout au milieu de Paris, dont la population se montrait constamment disposée à favoriser les grands soulevés contre l'autorité royale. Charles YIÏ eut l'heureuse idée de n'employer en cette occasion que des hommes d'un rang égal à celui du rebelle et comme lui environnés de l'estime générale. Dunois reçut la mission d'aller à Paris s'assurer de la personne du duc d'Alençon, et de conduire ce prince à Montargis, où il devait comparaître devant la cour
(1) L'infâme Thomas Gillet finit misérablement : ayant abandonné le duc d'Alençon après l'avoir trahi, il erra quelque temps dans la Normandie; enfin le perfide voulut revoir sa ville natale, mais à peine eut-il paru dans les rues de Domfront, que le peuple s'ameuta contre lui et le pendit, malgré les efforts que firent les magistrats pour le sauver. On croit que ce fut cette circonstance qui donna lieu à ce proverbe ; Domfront, ville de malheur; arririi à une heure, pendu à deux, pas ^i. dément le tentp:^ de d'hier.
des pairs, pour y subir un interrogatoire. Le comte de Longueville se présenta le 15 mai 1456 à la porte de la Bastille, escorté par six cents archers gascons, et se logea dans cette forteresse. Deux jours après, il ordonna à ses officiers de faire entrer la moitié de ses troupes dans les faubourgs, par petit pelotons de six à huit hommes et de les réunir le lendemain, vers les quatre heures du soir, autour de l'hôtel d'Alençon, situé dans le Marais. En même temps il communiqua au prévôt de Paris les ordres du roi, pour que ce magistrat le secondât si le cas l'exigeait. A l'heure convenue, Dunois se rendit chez le duc sous prétexte de le visiter : un seul magistrat l'accompagnait, c'était Cousinot, bailli de Rouen. Les politesses d'usage ayant été échangées, la conversation s'établit et roula sur des choses indifférentes : Dunois s'interrompait par intervalle pour aller à la fenêtre s'assurer si ses soldats étaient arrivés ; les voyant tous rangés le long du mur, il s'écria en élevant la voix : u Monseigneur, pardonnez-le-moi : le roi m'a envoyé devers vous, et m'a baillé charge de vous saisir ; je ne sais proprement les causes pourquoi. )> Posant ensuite la main sur l'épaule du prince, il continua : « Et pour lui obéir, je vous fais prisonnier. » Le duc, étonné , n'eut pas le temps de se mettre en défense ; son appartement se remplit en quelques instants des gens du Bâtard, qui ordonna aux varlets du duc de seller promptement les chevaux de leur maître : il força le captif à monter un
de ses destriers, et le conduisit hors la porte Saint- Antoine, oii le reste de son détachement stationnait. Dunois se mit en marche aussitôt pour Melun ; il y recontra Arthur de Richemont. Selon les désirs du roi, le connétable procéda aux premiers interrogatoires ; le duc refusa de répondre aux interpellations de son oncle : «Je veux, s'écria-t-il, dire mon fait au roi seul. » L'instruction du procès se poursuivit devant les pairs de France, réunis à cet effet dans la ville do Beaugenci. C'était la première fois que cette haute cour jugeait un prince du sang présent : le roi voulut la présider. Dunois y prit place, et s'assit aux pieds de Charles VII, en sa qualité de grand chambellan, sans pouvoir néanmoins siéger parmi les juges, n'étant point pair de France.
L'instruction dura deux années ; enhn, le jugement fut prononcé le 10 octobre 1458 à Vendôme : un ordre suprême venait d'y transférer le parlement et les pairs. Jean le Beau, duc d'Alençon, fut condamné à mort. Tout le monde s'intéressait au sort d'un prince dont le sang avait coulé maintes fois pour la défense de la patrie : Dunois fut un de ceux dont les sollicitations contribuèrent le plus à sauver le coupable; il s'unit en cette occasion au comte de Richemont, qui intercédait vivement en faveur du duc d'Alençon, son neveu. Charles VII se laissa fléchir; il commua la peine capitale en une détention perpétuelle.
Dans l'intervalle des deux ans que dura ce procès
le comte de Longueville dirigea une entreprise qui serait devenue fatale à l'Angleterre si on l'eût conduite avec persévérance. Charles VII ressentait un mortel déplaisir de voir les Anglais appliqués sans cesse à lui susciter des ennemis; Dunois lui proposa une vengeance digne d'un roi de France : elle consistait à reprendre le projet de descente, abandonné en 1453 ; de porter la guerre au sein de leur pays et de s'unir aux Écossais. L'idée de combattre sur leur propre sol ces étrangers qui, pendant cinquante ans, avaient dominé en maîtres dans le royaume, sourit à Charles VIL Le comte de Longueville se rendit dans la haute Normandie, emmenant, en qualité de premier lieutenant, le sire de Brezé, guerrier plein de loyauté et de détermination, mais d'une impétuosité de caractère peu ordinaire (1).
On devait débuter par jeter sur les côtes d'Angleterre une avant-garde de quatre mille hommes, destinée à s'emparer de plusieurs points, afin de protéger le débarquement du reste de l'armée. Le sire de Brezé fut désigné pour commander cette division ;
(1) Cette violence de caractère s'alliait fort bien chez Pierre de Brezé à une gaieté spirituelle et piquante : c'est lui qui, voyant passer Louis XI monté sur un fort petit cheval, de chétive apparence, dit cette phrase si connue, et qui renfermait une flatterie des plus fines : « Sire, voilà le cheval le plus fort de France, car il porte Votre Majesté et tout son conseil. » Pierre de Brezé fut tué à Montlhéri, au début de l'action : son tîls, encore plus violent que lui, poignarda sa femme dans un. acres de jalousie;
le comte de Longueville devait le suivre avec quinze mille vieux soldats. Ce général choisit, pour composer Tavant-garde, des miliciens normands bien dévoués; il leur fit espérer de conquérir l'Angleterre, comme leurs ancêtres y étaient parvenus sous la conduite de Guillaume. Ces discours réveillèrent l'esprit national des Normands, qui accoururent en foule : on prit ceux qui avaient guerroyé, et qui connaissaient parfaitement les côtes de la Grande-Bretagne; des baillis de chaque ville s'offrirent pour guider les détachements fournis par elles. Ainsi vinrent se ranger sous sa bannière Jean Cousinot, bailli de Rouen; Jacques de Clermont, bailli deCaen; Robert Floquet, bailli d'Évreux; Jean Carbonnel, bailli de Falaise ; Raoul de Barilly, bailli de Bayeux. On joignit à ces miliciens deux compagnies d'hommes d'armes : celle du comte d'Eu, commandée par Jean Blosset; David Honchard menait la chevauchée du comte de Longueville. Ce prince voulut même que son enseigne particulière ne se séparât point de l'avant-garde, afin qu'elle fût une des premières que Ton plantât sur le sol anglais. Il la confia à Pierre de Genouillac, jeune écuyer d'une valeur éprouvée. Les gens d'Harfleur, de Dieppe, de Cherbourg, de Rouen, d'Honfleur, fournirent des embarcations légères , car on ne portait ni bagages lii artillerie. L'escadre mit h la voile le2G août 1457; elle aborda deux jours après sur la côte, h deux lieues de Sandwich, ville que les Français avaient déjà brûlée sous Philippe
de Valois et sous Charles V. Le sire de Brezé débarqua avec dix-huit cents hommes seulement, et se mit en marche pour atteindre Sandwich : il rencontra, une lieue en avant de la place, un fort qui coupait la route; il l'enleva après une vive résistance : ce coup de main lui coûta beaucoup de monde. Brezé donna ensuite quelques heures de repos à ses gens. Pendant cet intervalle, il fît publier « que nul ne fust assez hardi, à peine de mort, de toucher aux biens l'Église; que l'honneur des femmes fust gardé, que le feu ne fust bouté, ni ne fust homme tué de sang-froid. »
A peu de distance de Sandwich, en côtoyant le rivage, le général français découvrit cinq gros bâtiments h l'ancre dans une gare. Voyant les équipages faire des démonstrations hostiles, il dépêcha vers eux un chevalier pour leur dire que s'ils lançaient un seul trait, on les brûlerait dans les navires. Les marins promirent de rester neutres. Cependant la garnison entière de Sandwich sortit pour reconnaître les Français ; Brezé l'attaqua vigoureusement, et la contraignit à regagner les barrières de la place. Les Anglais battirent en retraite en bon ordre ; m^is on les serrait de si près, qu'ils ne purent lever les pontslevis. Leurs adversaires entrèrent dans l'intérieur, et luttèrent pendant plusieurs heures au milieu des rues. Les habitants se sauvèrent épouvantés, et le vainqueur, maître de la ville, la livra au pillage. On y trouva bon nombre de tonneaux de vin de Bor-
deaux : les Normands, peu familiarisés avec cette boisson, en ayant pris outre mesure, tombèrent en I démence; Brezé et ses capitaines eurent une peine infinie à les arracher de ce lieu. Le danger devenait pressant, car de toutes parts les miliciens indigènes se réunissaient pour cerner les Français et leur couper la retraite de la mer. Enfin, les officiers parvinrent à ramener les soldats normands, qui surent encore enlever un butin immense, car Sandwich passait pour la ville la plus riche du comté. Le sire de Brezé regagna ses embarcations ; il en sortit le lendemain à la tête de troupes fraîches, et s'avança dans une direction opposée. Il envahit une portion du pays de Cornouailles, et y ramassa également un butin prodigieux : voyant accourir de tous côtés des forces imposantes, il rejoignit une seconde fois sa petite flotte, et resta quelque temps en vue de la côte. Un bateau venu de Normandie lui apporta, de la part de Dunois, Tordre de regagner Honfleur : on abandonnait définitivement le projet de descente. Charles Vil, fort alarmé des démarches de son fils, reculait devant une entreprise aussi majeure.
Louis, retiré dans le Dauphiné, dont son père lui avait abandonné la souveraineté, devint le fléau de cette province. Les habitants, accablés d'impôts, émigraient en foule pour se soustraire à une domination tyrannique; Charles VII, touché de leur misère, dépêchait à son fils message sur message, en lui enjoignant de revenir auprès de lui : au lieu d'o-
béir, Louis redoublait de vexations, et se complaisait à donner asile aux bannerets qui s'étaient attiré la colère du roi par leur félonie ou leur mauvaise conduite. Charles YII, voulant mettre un terme à tant de désordres, envoya en Dauphinéun corps de six mille hommes sous le commandement de Chabannes, comte de Dampmartin, dont les instructions portaient de s'emparer de la personne du prince. Celui-ci, instruit de la marche de Dampmartin, se hâta de prendre la fuite, et franchit le pas de Suze ; mais son beau-père refusa de le recevoir. Le dauphin, repoussé de ce côté, traversa la Suisse, l'Alsace, le pays du Luxembourg, et arriva en Belgique au milieu de l'hiver : Philippe lui fit bon accueil et promit de le défendre envers et contre tous. Le Bourguignon eut à se repentir d'avoir ouvert sa maison à ce fourbe, car pour prix d'une si généreuse hospitalité, le fugitif ne s'étudia qu'à soufller la discorde au sein de la famille de son protecteur. Philippe le Bon ne tarda pas à éprouver des malheurs semblables à ceux que Charles YII déplorait depuis quinze ans. Son fils, le comte de Charollais, jaloux du crédit dont les Croï jouissaient auprès de Philippe, se mit en pleine révolte, et se retira dans le voisinage de Lille. Le jeune prince offrit à Charles VII de massacrer dix barons brabançons très-aimés de son père, et qui, vendus à l'Angleterre, entretenaient le souverain de la Flandre dans des dispositions peu favorables aux intérêts de la France. Le comte de Charollais ne demandait,
pour rexécution de son projet, que le secours d'une division de trois mille hommes. Tout autre que Charles Yll aurait peut-être saisi cette occasion pour user de représailles envers un injuste vassal : le magnanime souverain reçut avec horreur une pareille proposition. Dunois, confident de ses secrètes pensées, fit, en son nom, à l'envoyé du comte de Charollais, cette belle réponse : « Pour deux royaumes comme le sien, mon maître ne consentirait à un si vilain fait. » Ceci eut lieu dans le moment où le comte de Richemont montait sur le trône ducal de Bretagne. Dunois ne put maîtriser un mouvement d'envie, en voyant son ancien rival de gloire s'élever à un rang auquel lui-même ne pouvait aspirer.
Le 15 octobre 1438 fut désigné pour le jour où Arthur III, nouveau duc de Bretagne, devait venir dans la cour du château de Vendôme rendre au roi son hommage de vassal; Charles VII descendit du perron, précédé de ses grands officiers. En l'absence du chancelier, Dunois, comme chambellan, portait la parole au nom du souverain.
Il lut la formule de l'hommage lige : le prince breton se récria, en déclarant d'un ton véhément que ses prédécesseurs ayant toujours rendu l'hommage simple, il suivrait leur exemple. L'acte qu'on lui demandait était accompagné de formalités propres à blesser Torgueil du vassal, et Dunois jouissait de ridée de voir le duc à genoux et sans armes : « C'est lige qu'il faut l'hommage, répéta-t-il avec aigreur.
— Oui, lige, s'écrièrent les barons français, en s'unissant au comte de Longueville. — Non, non, redisaient le vieux Arthur et ses bannerets bretons. » Charles VII, témoin de cette scène, éprouva une sorte de remords en voyant élever de pareilles difficultés à l'égard d'un héros dont le courage avait soutenu la France au bord du précipice, et trancha la question en décidant que le duc ferait l'hommage simple. C'était, hélas ! le dernier qu'il devait recevoir. Miné par les chagrins dont son indigne fils l'abreuvait, Charles se penchait lentement vers la tombe. La dauphine, retenue auprès de son époux, mit au monde un fils : on ne donna seulement pas avis au roi de la venue de cet héritier de sa race ; bien plus, par une hardiesse difficile à qualifier, le dauphin conféra au nouveau-né le titre de duc de Normandie, agissant comme s'il eût déjà tenu le sceptre. Le monarque ne se montra point irrité de cette cruelle offense ; il saisit même l'occasion de la naissance de cet enfant pour renouveler auprès du dauphin les instances les plus touchantes, le laissant maître de dicter les conditions de la réconciliation. Il ne reçut aucune réponse : Louis resta insensible aux avances d'un père si tendre. Ce refus obstiné porta le dernier coup à son cœur : dès ce moment la maladie empira visiblement : Charles VII, jouet de la fortune, se consumait dans les ennuis quand l'Europe entière le regardait comme le plus puissant potentat de la chrétienté, comme l'arbitre de ses destinées. Les divers souve-
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rains de l'Allemagne, les rois d'Aragon, de Castille et de Navarre, le prenaient pour juge de leurs différends ; les républiques italiennes l'appelaient le grand Roi^ et en référaient pour leurs querelles à ses décisions. C'est dans cette apogée de gloire que Charles VII vit approcher le terme de sa vie; avant d'y parvenir, il eut à vider jusqu'à la lie le calice d'amertume. Comme sa fm paraissait prochaine à tous les yeux, la foule de courtisans comblés par lui de faveurs s'empressa de s'échapper du château de Mehun : ces hommes abandonnaient leur ancien maître, qu'ils voyaient expirant, pour aller au-devant du nouveau. Dunois, loin de les imiter, ne quitta pas un seul instant Charles YII ; son bras l'avait soutenu sur le trône durant tout un règne, sa voix généreuse lui prodigua des consolations jusqu'au seuil de la tombe.
Charles VU était d'un âge qui lui permettait d'espérer de parcourir encore plusieurs lustres ; on prétendit qu'instruit par des serviteurs imprudents des tentatives qu'on faisait pour l'empoisonner, ce prince s'abstint de manger pendant sept jours, afin d'épargner à son fils un crime de plus : c'est un bruit que le vulgaire répéta sans fondement. La plupart des écrivains contemporains, en particulier Mathieu de Couci, ne parlent point de cette abstinence volontaire; d'ailleurs les circonstances de la maladie du roi démentent cette assertion.
Le 16 juillet 1461, une fluxion inflammatoire se déclara avec les symptômes les plus effrayants; elle
fit des progrès rapides : les extrémités perdirent leur chaleur naturelle; la poitrine se remplit, et le monarque expira le sixième jour (22 juillet). Charles VIT n'avait point encore rendu le dernier soupir, que la solitude régnait déjà dans le château de Mehun. Le petit nombre de ceux que l'exemple de Dunois avait retenus par pudeur se hâtèrent de prendre la route de Flandre. Les officiers de la [imaison du roi, les gens attachés au service particulier de sa personne, s'enfuirent pour échapper au courroux du nouveau souverain, que l'on savait nourrir une haine implacable contre tout ce qui servait son père. Le duc de Berry, second fils de Charles VII, dominé par les mêmes craintes, quitta également le palais : pas un officier de l'hôtel ne demeura pour veiller auprès du corps du roi défunt ; aucun de ceux que ce soin regardait ne s'occupa des apprêts des funérailles. Tanneguy-Duchâtel y songea le premier : c'était le neveu de celui qui sauva Charles YII dans ses bras lors de la prise de Paris par les Bourguignons, en 1418. Le second Duchâtel remplissait en ce moment les fonctions de grand écuyer en l'absence de Xaintrailles (1),
(1) Le brave Pothon de Xaintrailles, gouverneur de Bordeaux et d'une partie de la Guienne, gisait sur un lit de douleur lorsque des serviteurs imprudents lui apprirent, sans aucun ménagement, le trépas de Charles VII : cette brusque nouvelle causa au guerrier une émotion à laquelle il ne put résister : il expira le soir même. Il avait été nommé maréchal de France à la place de Philippe de Gulant, mort de ses blessures en
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gouverneur d'une partie de la Guienue, el retenu à Bordeaux par une maladie chronique. Le comte de Longueville partagea ces soins, plus par affection que par devoir de sa charge de grand chambellan. Alain Chartier et le continuateur de Monstrelet lui en laissent même tout l'honneur ; mais Mathieu de Couci, historien véridique, lui adjoint Tanneguy- Duchâtel, qu'il appelle le grand écuyer, sans le désigner nominativement (1).
Le cœur et les entrailles du roi furent mis dans une urne, le corps dans une boîte de cèdre, et puis dans un cercueil de plomb : on composa à la hâte et bien grossièrement une figure, moitié cire, moitié bois, représentant Charles YII ; on l'orna des divers attributs de la royauté. Puis elle fut placée sur un chariot branlant. Ce lugubre cortège partit de Mehun pour Paris. Le duc d'Orléans, le comte d'Angoulême son frère, le marquis de Saluées, le sire de Chateaubriand, le conduisaient : le comte de Dunois l'escortait à la tête d'un détachement d'hommes
(1) Oa croit généralement que Tanneguy-Duchâtel paya de ses propres deniers les frais des funérailles de Charles VII ; c'est une erreur. Un écrivain moderne, M. Delort, l'a bien démontré dans son Essai critique sur l'Histoire de Charles VII (1824), en produisant la pièce officielle d'après laquelle on voit que Louis XI, par lettre du 2S octobre i465, approuve les dépenses faites par Tanneguy-Duchàtel pour cet objet, et s'élevant à 18,225 livres. Ce compte, arrêté par Guillaume de Fresnel, chancelier de France, et Pierre d'Oriol, contrôleur général des finances, fut porté en déduction des recettes dont Tanneguy-Duchâtel était détenteur par son emploi.
d'armes assez considérable. Le convoi marchait trèslentement; les habitants des campagnes accouraient sur le passage, et donnaient de véritables larmes au prince qui avait consacré exclusivement ses dix dernières années à consolider leur bonheur. Le cortège arriva le 5 août à l'église Notre-Dame des Champs, dans un des faubourgs de Paris, et s'y arrêta deux jours : le clergé de la capitale envoya au-devant trois cents pénitents. L'affluence devint telle, que le prévôt ainsi que ses gardes furent culbutés aux portes de l'église; on les foula aux pieds. Le lendemain, vers onze heures du matin, les crieurs publics parcoururent la ville, en disant : « Bonnes gens, dites vos patenôtres pour le très-haut et très-excellent prince le roi Charles YII, et à trois heures venez à vigiles, en l'église de Notre-Dame de Paris. »
Ce vaste temple se remplit des différents ordres de l'État et du clergé, parmi lequel on comptait treize crosses d'évêque ; les confréries, les notables, les corporations encombraient tellement la primatiale, que le peuple ne put entrer, et se vit obligé de stationner dans le parvis ou sur la place. A cinq heures, le cortège arriva : le poêle était porté par Jean Damoiseau, premier président du parlement, Robert Thiboult, second président, Mathieu de Nanterre, également second président, et Jean Sanzai, premier maître des requêtes. Quatre princes du sang suivaient à cheval le char funèbre ; on les distinguait des autres barons à leurs grands manteaux de deuil, qu'ils
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avaient seuls le droit de porter : c'étaient le duc d'Orléans, le comte de Vendôme son frère, le comte d'Eu et le comte de Longueville ; celui-ci marchait le dernier, en sa qualité de prince légitimé. Jean Ghâteaufort prononça l'oraison funèbre en latin, selon l'usage; et lorsque l'orateur eut exprimé le dernier soupir du roi (inclinato caplte, emisit spùntum) , il s'arrêta suffoqué par les larmes, et tous les assistants répondirent par des sanglots.
Les vigiles des morts étant dites, le corps resta exposé un jour entier dans la chapelle ardente. Le lendemain, à deux heures après midi, le cortège se mit en marche pour Saint-Denis, dans l'ordre observé l'avant-veille, à la différence que le corps, au lieu d'être traîné sur un chariot, était porté à bras par les préposés des greniers à sel, selon le privilège dont ces gens jouissaient depuis une époque fort reculée. Arrivé à la Chapelle, le convoi fît halte; l'abbesse de Montmartre, suivie de ses religieuses, vint réciter des prières sur le cercueil du roi. Le cortège se remit en route, et s'arrêta une seconde fois au lieu, appelé le Landi, où deux énormes croix marquaient les limites de la justice de Paris. L'université ainsi que les confréries quittèrent le cortège, et revinrent sur leurs pas ; les préposés au sel posèrent la bière sur des tréteaux ; ceux de Saint-Denis devaient la prendre. « Les bonnes gens de Saint-Denis voulurent la soulever, mais ils ne furent pas assez forts. » Il naquit, en cette occasion, un démêlé très-vif, qui aurait pu
troubler la solennité de la cérémonie : Dunois le fit cesser, en ordonnant à ceux de Paris de porter le noble fardeau jusqu'à Saint-Denis. Le lendemain, vers cinq heures du matin, les prières d'usage commencèrent; à onze heures le corps fut descendu dans le caveau par le moyen de cordes : quatre écuyers tenaient élevé un drap d'or devant l'ouverture, afin que les assistants ne pussent rien distinguer; on le replia lorsque le cercueil fut descendu ; puis l'évêque de Bayeux, prenant de la terre dans sa main, la jeta du haut des degrés dans la fosse ; le chef des hérauts d'armes étendit ensuite sa masse, en criant : Le roi Charles Vil le Victorieux est mort^ priez pour lui. Les sanglots redoublèrent alors de manière à couvrir la voix d'un autre héraut qui criait : Vive le roi Louis XII Les officiers de l'hôtel lancèrent dans le caveau les baguettes, marques distinctives de leur emploi. A l'issue de la cérémonie, les princes du sang, les barons et les principaux employés de l'hôtel allèrent, selon l'usage, dîner chez l'abbé de Saint-Denis. Le banquet terminé, et tout le monde étant debout, après avoir dit les grâces, Dunois s'écria d'une voix émue : « Nous avons perdu notre bon maître ; que chacun songea se pourvoir! » Ces paroles augmentèrent la tristesse générale : elles faisaient mieux sentir la perte que l'on venait d'essuyer; caries assistants songeaient involontairement au successeur que le ciel, dans sa colère, donnait au monarque tant regretté.