‹ Dupleix; ou Les français aux Indes OrientalesChapitre 105 sur 128 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

de la collection Ariel ( Bibliothèque natio7iale) ; Dupleix, dans ses Mémoires, p. 125 et 126, cite des fragments de lettres à lui adressées par des conseillers de Pondichéry et concordant en tous points avec ce document : « Par la lecture qu'il (le sieur Godeheu) fit au Conseil de la lettre du Ministre, il étoit dit que MM. Dupleix et Godeheu se concilieroient pour lui donner tous les éclaircissemens nécessaires sur le bilan général qui avoit été envoyé. Monsieur le commissaire (le sieur Godeheu) eût bien voulu n'avoir pas prononcé votre nom ; j mais il n'étoit plus tems, et nous avons tous jugé avec raison que le ministre et la Compagnie auront été étonnés de vous voir à Paris. »

Si ce courrier avait été remis à un meilleur voilier, il serait arrivé à Pondichéry avant le départ de l'ancien gouverneur, et le conquérant des Indes eût peut-être vu la réalisation et non la ruine totale de ses superbes projets. Godeheu fut excessivement embarrassé en outre par certaines restrictions : le ministre recommandait expressément de garder Divy et Mazulipatam ; de ne rien négliger pour attacher de plus en plus les princes indigènes à la Compagnie ! La levée du siège de Trichinapaly venait de faire passer du côté des Anglais nos derniers alliés ! La Compagnie annonçait l'envoi de secours, mais aussi le départ d'une forte escadre britannique devant probablement l'attaquer avec les nombreuses troupes embarquées à bord. Godeheu ne se sentait pas de taille décidément à jouer désormais les Dupleix ! De pareils rôles se copient difficilement ! Si Godeheu n'avait ni le courage, ni les vertus, ni le génie de son prédécesseur, il possédait une force immense puisée dans la connaissance profonde de la lâcheté des actionnaires, des directeurs de la Compagnie des Indes, ses compères, et de la faiblesse du gouvernement ! Il s'enferma et demeura invisible ; il se crut même obligé de tomber légèrement malade. Enfin il supplia Saunders de vouloir bien terminer cette affaire.

Saunders rédigea aussitôt ses dernières volontés, les pré-

sentant, avec infiniment d'adresse, sous forme conditionnelle. S'écartant totalement des prescriptions des dernières instructions reçues par l'entremise de la Fièrc, et où il était dit « le vœu de la Compagnie et la volonté de Sa Majesté sont que la Compagnie des Indes de France ne reçoive point la loi de la Compagnie angloise », Godeheu passa honteusement par les fourches caudines anglaises :

Articles conditionnels conclus et signés entre la Compagnie françoise à Pondichéry, le 26 décembre 1754, et à Madras, le 31 desdits mois et an.

« Article I. — Les deux Compagnies françoise et angloise renonceront à jamais à toutes dignités maures et ne se mêleront jamais dans les différends qui pourroient survenir entre les princes du pays : toutes les places, excepté celles qui seront dénommées dans le traité définitif pour rester en la possession de chacune desdites nations angloise et françoise, seront rendues aux Maures. »

L'œuvre de Dupleix était anéantie ! Les Anglais n'avaient jamais obtenu aucune dignité de l'empereur de Delhy, de ses soubabs et nababs. Cette renonciation était de la part de Godeheu l'abdication volontaire et coupable d'un droit acquis, dans la seule vue de plaire ou d'obéir à Saunders. Nous encourrions l'indignation légitime du grand Mogol en rejetant ainsi une de ses plus honorables grâces. Nous donnions la plus désavantageuse idée de nous dans l'Inde, et nous perdions la considération, appui essentiel et primordial des Européens en Asie. Nous faisions encore un autre sacrifice également ea pure perte : Salabetzingue avait établi à Pondichéry une caisse générale ou le trésor de la nababie du Carnatc. Cet établissement était une source d'avantages immenses pour la ville et pour la Compagnie, soit pour le débit constant de marchandises indiennes faisant partie de nos cargaisons pour l'Europe, soit par le crédit sans borne et permanent procuré exclusivement aux Français par cette caisse. Désormais, tout cela disparaissait, grâce à Godeheu. On offensait gratuitement Salabetzingue. Ce même article nous obligeait à l'abandonner.

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