‹ Dupleix; ou Les français aux Indes OrientalesChapitre 111 sur 128 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

A Monsietir de Moras, conirôleitr-géntral.

A Paris, ce 27 novembre 1756.

Monsieur,

« Souffrez que je vous prie de vouloir bien m'apprendre ce que je dois faire pour vous persuader de la vérité de notre effroyable situation. Un honnête homme, qui a toujours vécu comme tel et qui a fait voir dans plus d'une occasion qu'il étoit aussi fidèle sujet du roi que zélé citoyen, qui a toujours vécu dans l'abondance, son épouse partageant ses sentiments et sa prospérité dans l'Inde, une fille unique, l'objet de leurs plus chers désirs; tous les trois transportés en France, le mari délaissé injustement et persécuté, pour avoir eu trop de zèle pour le service du roi et de la nation, la femme au lit de la mort accablée de chagrin de voir son mari et son bienfaiteur si cruellement persécuté pour prix de son bon service; sa fille sans pouvoir s'établir avantageusement comme elle pourroit être, si les affaires de son beau-père étaient terminées avec la Compagnie des Indes ; enfin. Monsieur, toutes ces raisons, et bien d'autres que je pourrois vous représenter, qui nous rendent malheureux, ne vous engagent-elles pas à nous tirer de l'affreuse position où nous nous trouvons? Hélas! pourquoi n'ai-je pas perdu le jugement avec la santé, je ne serais pas aussi sensible que je le suis à ma malheureuse situation, mais je m'aperçois que je la sentirai jusqu'au dernier moment de ma vie que je verrai bientôt arriver.

« J'ai l'honneur d'être, avec bien de la considération, Monsieur, votre très humble et très obéissaLte servante,

« Albert Dupleix. »

« Je vous supplie. Monsieur, de faire attention et de vous laisser toucher de notre situation et de nous en rendre justice: toutes les choses dans la vie ont une fin; mettez-y une. Monsieur, à notre position, elle est affreuse. »

jVXUe Vincent écrivit le corps de la lettre ; sa mère signa et traça de sa main défaillante le post-scriptum. Quelques jours après elle avait cessé de vivre !

Le marquis de Bussy avait prêté jadis de l'argent à Dupleix, et celui-ci, disgracié, ne pouvait le rembourser. Avant le rappel du gouverneur, Bussy avait chargé son frère d'acquérir en France un domaine pour leur vieille et digne mère. L'achat fait, le frère de Bussy n'eut pas d'argent pour payer et fit assigner le beau-père de Mademoiselle Vincent. Toute union était rendue impossible, le marquis était dans le Dékan et ne

se doutait guère de ces tristes incidents (i). Ce fut le coup de grâce pour la pauvre fille, déjà si éprouvée par les malheurs des siens, et le décès de sa mère bien-aimée. Elle la suivit au tombeau en 1757! Dupleix demeura séiil!

Une phrase extraite d'une lettre de Kerjean, en date du 6 février 1757, et communiquée par M. P. Margry à M. Cartwright, donne une idée exacte de la situation de l'infortuné gouverneur :

« Je ne puis vous exprimer combien les libelles de La Bourdonnais ont fait d'impression ici, et les Mémoires de Dupleix n'ont guère fait changer de sentiment. Les Parisiens sont si prévenus en sa faveur, qu'il faudroil faire des miracles pour les faire changer, et je suis persuadé que, quand il ira au si)ectacle, on claquera des mains pour lui. »

Le 15 février de cette même année, Larche, conseiller au Conseil supérieur de Pondichéry, écrivait à son ancien commandant-général :

« Si la Compagnie vous accordoit tous les revenus de ses concessions pour s'acquitter envers vous, elle seroit fort embarrassée actuellement, puisque ce ne sont que ces mêmes revenus, qui font lace à tout aujourd'hui. »

Au mois de juillet la commission fut établie, elle lui assignait pour juges : la Grandville et Marville, conseillers d Etat, Dufour de Villeneuve, la Corée et de Cipièrc, maîtres des Requêtes.

Le 22 juillet, Dupleix donna requête concluant contre la Compagnie des Indes au paiement de la somme de sept mil- Lons.deux cent vingt-deux mille, quatre vingt-seize livres,

I. Certains auteurs persistant à considérer le marquis de Bussy comme gendre de Buîleix, nous croyons devoir préciser :

, Uussy, Brigadier des Armées du Roi, épousa, en 1761, Mademoiselle de Choiseul, fille de Antoine Marqu'S de Choiseul, Capitaine de Vaisseau de Sa Majesté,

Le Mercure de France, du i juillet de cette année, ajoute : « La bénédiction nuptiale leur a été donnée dans la chapelle particulière du Comte de Choiseul, Ménin de Mgr le Dauphin, par l'abbé de Clugny, Comte de Lyon, aumônier du Roi. Leur contrat de mariage avait été signé, le 12 mai, par Leurs Majestés et par la famille Royale.

Marie-Arthémise de Bussy de Choiseul mourut à Paris, le 5 mars 1764, âgée seulement de vinsrt ans.

Page 1