CHAPITRE TROISIEME
Dumas et frappa l'esprit des masses indiennes par un luxe royal. Paré de cette dignité et de ses insignes, il va jusqu'à Ougly, sur l'un des bras du Gange, visiter le gouverneur musulman, espérant ainsi flatter les sectateurs de Mohammed et confondre les colons hollandais. Les premiers ne virent pas, en effet, sans une profonde émotion, l'officier du Grand-Mogol se prosterner humblement devant Dupleix, qui recevait avec une souveraine dignité ces témoignages de respectueuse déférence.
Lors de son installation à Pondichéry, Dupleix se fit aussi rendre, en présence d'une multitude immense, les honneurs réservées jusqu'alors au nabab d'Arcate. Ces cérémonies imposantes rehaussées par les nobles et belles figures de Joanna Begum et de Dupleix, firent considérer désormais les Français et leur chef comme les égaux des seigneurs mogols. La renommée aux cent bouches développa et affirma bientôt cette opinion dans tout l'Hindoustan.
Quelques années plus tard, ces scènes magnifiques, dictées non par l'ambition mais par le mieux compris des patriotismes, feront le sujet de comédies de salon. L'auteur, le chevalier de Boufflcrs, raillera stupidement « ces rêves de grandeur asiatique ». Ces comédies seront jouées à la cour, à la ville ; le sentiment populaire s'y trompera, croira à un simple mirage et Dupleix sera même honoré des attaques de Voltaire ! L'insulteur de Jeanne d'Arc devait bien essayer de dénigrer aussi notre héros ! Plat valet du roi de Prusse, n'avait-il pas pour mission de chercher à salir toutes nos gloires nationales ?
Dès le lendemain de son entrée triomphale à Pondichéry, Dupleix examina l'état critique de la Compagnie des Indes. De grandes réformes s'imposaient ; pour les appliquer il fallait commencer par établir une balance générale des dépenses et des produits, entrer dans l'étude détaillée de chaque administration particulière, assurer tous les comptes et surtout épurer un personnel coupable, sauf de rares exceptions, d'une scandaleuse corruption. Une opération aussi multiple exigeait un
travail pénible, long, opiniâtre. Dupleix se mit à l'œuvre avec toute l'ardeur de son patriotisme ! Plus de quarante gros volumes in-folio de lettres d'affaires, de mémoires, écrits de sa propre main, attestent notre dire.
11 s'occupa en même temps de la question militaire ; instruisit sa petite armée ; lui enseigna les notions du devoir et les principes de la discipline ; créa des cadres plus solides et facilita le recrutement des cipayes ou soldats indigènes ; enfin il fit tous ses efforts pour moraliser les contingents si défectueux envoyés d'Europe. ^
Des dépenses considérables étaient nécessaires. Il communiqua ses découvertes, ses réflexions, ses espérances, à Paris. Les marchands aux faibles cœurs qui composaient le conseil des directeurs, refusèrent de sanctionner les réparations de défenses qui, tombées dans un délabrement complet, laissaient nos principaux établissements à la merci du premier assaillant venu !
On lui adressa les intructions suivantes, le i8 septembre 1743 :
« Réduire absolument toutes les dépenses de l'Inde en
général de moitié... Suspendre toute dépense des bâtimens et fortifications L'intention du ministre et de la Compagnie seroit de
réduire la dépense des Indes sur le pied qu'elle étoit fixée par l'état du 7 mai 1721, ce qui doit être plus que suffisant pour faire ses affaires dans la situation actuelle. Elle sent parfaitement que, lorsque la dépense est montée sur un certain ton, il est difficile d'en descendre ; mais comme c'est une nécessité absolue de le faire, elle a pensé que cette opération ne pouvoit être en de meilleures mains que dans les vôtres, dont elle connoit le zèle et la sagesse ('). C'est ce qui la détermine à vous charger seul de l'exécution de cette opération et à n'entrer à cet égard dans aucun détail avec le conseil. Ce n'est pas qu'elle manque de confiance pour ceux qui le composent ; mais elle a pensé qu'elle ne devoit s'ouvrir là-dessus qu'à vous, afin que vous exécutiez ses ordres sans éclat, et qu'en conséquence
I. Il nous semble voir sourire Joanna, en apprenant combien le zèle et la sagesse des mains de Dupleix sont connus de la Compagnie. Jamais nous n'avions rencontré encore un exemple aussi singulier de synecdoche. Pauvre Compagnie des Indes elle ne savait même plus écrire en français.