CHAPITRE TROISIEME
vous donniez les vôtres sans aucun retardement dans les divers comptoirs de l'Inde...! (^). »
Dupleix était donc seul chargé d'une opération rendue indispensable par les circonstances elles-mêmes, mais qui pouvait produire des effets fâcheux, soit dans les établissements de la Compagnie, soit dans l'esprit des étrangers et surtout dans celui des Hindous.
On lui enjoignait de suspendre toutes dépenses pour les fortifications! Pondicliéry protégée maintenant du côté de la terre par une enceinte bastionnée selon le système de Vauban, était ouverte du côté de la mer, exposée à être enlevée par une simple compagnie de débarquement ! Une guerre prochaine était, au surplus, annoncée comme certaine au gouverneur général. La Compagnie lui interdisait-elle formellement d'entourer d'ouvrages, de couvrir Pondichéry ? Non ! Et du sort de cette place devait dépendre celui de tous les comptoirs français dans l'Inde, mieux encore la réalisation des projets de Dupleix ! Il n'hésita pas à tourner la difficulté ! il ouvrit sa bourse et y prit cinq cent mille livres; bientôt grâce à cette généreuse manœuvre, le chef-lieu des possessions françaises fut à l'abri de toute insulte.
Les fonds manquant à la Compagnie pour les expéditions ordinaires de son commerce, Dupleix sut, par le crédit inspiré, procurer des cargaisons à deux vaisseaux menacés de rentrer sur lest en France. La Compagnie témoigna de sa gratitude en lui écrivant, le 21 novembre 1743 :
« La Compagnie, suivant que vous le verrez par cette lettre, a été très satisfaite du zèle que vous et les conseils de Pondichéry et de Chandernagor lui avez témoigné pour ses intérêts, en procurant des cargaisons aux deux vaisseaux de l'escadre le Fleiiry et le Brillant envoyés de l'Isle de France. Comme c'est par vos soins que ces opérations se sont faites, c'est aussi sur vous c^ue l'honneur en rejaillit principalement. »
I. Mémoire pour le Sieur Dupleix, contre la Compagnie des Indes, avec les pièces justificatives, Paris, chez P. Al. le Prieur, imprimeur du Roi, rue Saint-Jacques, à l'Olivier, 1759, p. 19.
Malgré ces embarras sans nombre, Dupleix trouva le moyen d'éblouir ses voisins princiers et de conquérir sur eux une influence jusqu'alors inconnue, qui le mit en mesure de donner dans Tlnde, à la France, une position sans pareille. Cette position, le gouvernement dissolu de Louis XV ne sut pas la maintenir.
En octobre 1744, la colonie de Pondichéry apprit par la voie anglaise de Madras la déclaration de guerre de la France à la Grande-Bretagne. Cet événement, les directeurs de la Compagnie en avaient envisagé toujours avec terreur la possibilité.
Les jours, les semaines, les mois se passèrent, Dupleix ne reçut aucune nouvelle de France !
Les misérables et sordides boutiquiers qui formaient le conseil des directeurs ne voulurent pas exposer un navire dans la crainte de le voir capturé en route ; ils préférèrent, dans leur égoïsme étroit, risquer la perte totale de leurs établissements et celle de leurs employés ou des Français établis aux Indes Orientales. Ils se bornèrent à faire parvenir à Dupleix un avis l'engageant à tenter avec le gouverneur anglais de Madras, la négociation d'un traité de neutralité pour la sûreté du commerce respectif des deux compagnies. Ils firent espérer aussi l'arrivée d'une flotte de secours commandée par Mahé de la Bourdonnais, capitaine de frégate du roi et gouverneur des Iles de Bourbon et de France (').
Cet espoir de secours le toucha médiocrement, dit-il dans ses Mémoires^ à la vue des ordres donnés par la Compagnie. Il connaissait parfaitement les inconvénients et les difficultés d'un traité de ce genre. Cependant il fit des ouvertures auprès des gouverneurs de Madras, de Bombay et de Calcutta. Ceuxci,munis des instructions contraires de leur cour et connaissant le projet de destruction de nos vaisseaux de l'Inde par l'escadre britannique sous les ordres du commandeur Barnet, refusèrent de consentir à cette neutralité.