CHAPITRE TROISIEME
Les prises faites par Barnet sur nous, dans les parages des Indes, apprirent à Dupleix le véritable motif de son insuccès. Pour comble de malheur, La Bourdonnais, se conformant à la volonté du ministère, chose rare, avait renvoyé en Europe ou désarmé la plupart de ses navires. Les Anglais avaient, comme toujours, habilement choisi leur moment.
Réunissant le conseil supérieur de Pondichéry, Dupleix fit rédiger, le 15 janvier 1745, la lettre que voici pour La Bourdonnais :
« Sieur,
« Nous avons l'honneur de vons donner avis de la prise du vaisseau de la Compagnie, le Favori, faite en rade d'Achem, le 4 décembre dernier par deux vaisseaux de guerre anglois, l'un le Midivay capitaine Peyton de 62 canons, 500 hommes d'équipage; l'autre le Daiiphifi, capitaine Moore, 24 canons, 180 hommes- L'équipage du Favori qui ('), à l'exception de M. Deschesnayes Gilbert en son fils, a été relâché, nous assure que ces deux vaisseaux sont venus en compagnie de quatre autres ; qu'il y en a deux dans le dédroit delà Sonde, l'un de 50 canons, l'autre de 60, pour attendre nos vaisseaux de la Chine ; les deux autres sont, dit-on, à la côte Malabare, et l'on pense que les deux qui ont pris le Favori^ doivent garder le détroit de Malac.
« N'ayant ici aucune force, nous avons pris le parti de vous envoyer le vaisseau le Fleiay, de l'Inde qui est armé en guerre à la côte Malabare, et nous donnons des ordres secrets à M. de Leyrit de vous l'expédier aussitôt qu'il les aura reçus. Nous ferons embarquer l'équipage du Favori, actuellement à Karikal, sur le premier vaisseau qui nous parviendra de Bengale, que nous vous expédierons sans retardement.
« Nous comptons, ^lonsieur, qu'au moyen d'un tel secours, vous serez en état d'armer quelques vaisseaux de force, pour venir soutenir le commerce de la nation dans ces mers, qui y court en vérité de grands risques, faute de secours, n'ayant eu nouvelle de cet armement des Anglois que par la prise du Favori. S'ils se fussent moins pressés, et qu'ils eussent attendu ce navire au sortir de cette rade, il eût pu arriver que tous nos vaisseaux d'Europe et de l'Inde eussent été pris, sans que nous en eussions rien sçu.
« Vous voyez, Monsieur, que le tems presse. Nous espérons que
I. Mémoire pour le Sieur Mahé de la Bourdonnais 1750, pièces justificatives. no XI, p. 13. (Cette lettre est copiée mot à mot d'après la note placée au-dessous du texte. )
vous ferez d'autant plus de diligence, que nous savons que vous ne cherchez rien avec plus d'empressement, que d'être utile à l'État.
« Voilà la situation des affaires dans l'Inde, et tout ce qu'il nous est possible de faire de notre côté. C'est à vous, Monsieur, à achever d'y remédier. Nous ne doutons point de la réussite dès que vous y donnerez vos soins.
« A l'égard de la cargaison que nous destinions au Favori^ nous n'avons pas cru qu'il fût prudent de la risquer sur un vaisseau de rinde, dans de pareilles circonstances; d'autant que nous ne sommes pas absolument sûrs de la croisière des vaisseaux anglois, ni de leur nombre, les Anglois pouvant fort bien avoir trompé notre équipage sur le plus ou le moins de cet armement.
« Nous avons appris d'Yanaon, où étoit arrivé un vaisseau de Bengale, que les Anglois armoient à l'ordinaire pour Gedda, Moka, Baffora, Golfe de Perse, Surate, et autres lieux de l'Inde. Nous vous informerons plus particulièrement par la suite, de ce que nous apprendrons de plus assuré. Nous ne voyons pas qu'à Madraz on se donne de grands mouvemens pour aucun armement. L'on assure que les François de Bengale arment à l'ordinaire pour toute la partie de l'ouest du cap Comorin : nous avons lieu de craindre pour tous ces vaisseaux.
« Nous sommes, etc.
« Signé: Dupleix, le Goux, d'Esprémesnil, Barthélémy, Dulaurent, Guillard, Mirant, Le Maire. »
On sent quelles devaient être les mortelles inquiétudes de Dupleix et de la colonie ! Les fonds envoyés de France ne pouvaient même, en raison de leur modicité, suffire à la moitié des dépenses exigées.
Dans cette conjecture, la Compagnie écrivait à Dupleix, le 15 octobre 1745 :
^ La Compagnie ne s'attend pas avec des fonds aussi modiques, de voir revenir des Indes ces navires chargés, et elle n'a pris le parti d'expédier ces quatre vaisseaux, que pour vous porter l'argent qui vous sera nécessaire pour achever d'acquitter ses dettes, soutenir ses établissemens et payer ses troupes. Elle vous envoya en même tems les munitions de guerre et de bouche que ces quatre vaisseaux pourront charger. Elle sent parfaitement la situation étroite et les embarras dans lesquels vous pouvez vous trouver, et M. Dumas, qui est au fait du local et de la situation de tous les établissemens des Indes, n'a cessé de faire à ce sujet les représentations les plus fortes ; mais tout ce que la Compagnie peut vous