CHAPITRE TROISIEME
' Nous anticipons sur les événements afin de publier encore
à cette place le document suivant émanant de la Compagnie
j à la date du 30 novembre 1746 :
\ « La promptitude avec laquelle la ville de Pondichéry a éié
fermée du côté de la mer, nous a fait un vrai plaisir ; nous vous en
avons bien de l'obligation... Nous n'avons pas vu avec moins de
satisfaction tous les mouvemens que vous vous êtes donnés, tant
". pour vous mettre en état, malgré votre détresse, de procurer des
l cargaisons aux vaisseaux qui vous avoient été annoncés, que pour
■ seconder M. de La Bourdonnais dans les opérations qu'il médi-
•; toit, etc. ('). »
« Dans une lettre à laBourdonnais, dit M.Cartwright, datée f du 23 avril 1746 et écrite au reçu de la nouvelle de l'arrivée \ de celui-ci sur la côte, Dupleix exprime dans un langage où se l reflètent ses sentiments de piété vraie et de désintéressement, t toute la légitime amertume dont son cœur est plein. La Bour- ; donnais, écrit-il, apprendra à Mahé tous les malheurs qui l'ont j accablé, lui, Dupleix, mais la Providence ne l'a point abandonné, I et, en dépit de l'abandon dans lequel l'a laissé la France, il a i eu la satisfaction de mettre Pondichéry à l'abri de toute \ insulte, de répondre à toutes les demandes de la Bourdonnais, d'augmenter considérablement la garnison de la ville et de \ soutenir tous les comptoirs français des Indes. L'espérance j: ne l'a jamais quitté, et il espère encore que, grâce à Dieu et j au concours de la Bourdonnais, la nation sera bientôt dans î une situation tout autre que celle où lui-même s'est trouvé î depuis dix-huit mois. La Bourdonnais, ajoute-t-il, peut compter sur toute assistance de sa part. L'honneur du succès appartiendra au capitaine de frégate, et il se tiendra pour satisfait, lui, d'y contribuer par des moyens qui devront toute leur valeur à la Bourdonnais. »
s Ce même jour, 23 avril 1746, oubliant son mal à l'audition i de la bonne nouvelle, Dupleix avait quitté le lit et s'était I remis énergiquement au travail pour préparer le ravitaille-
! ment de la flotte si ardemment attendue !
I. La Bourdonnais était à ce moment aux lies, avec la première escadre dispersée par la tempête.
Par suite de fortunes de mer et de circonstances complètement indépendantes de sa volonté, La Bourdonnais arriva seulement le 8 juillet devant Pondichcry, après avoir rencontré la flotte anglaise sur la côte de Coromandel.
La joie de Dupleix n'eut point de bornes lorsqu'il reçut La Bourdonnais dans ses bras. En voyant ces soldats, ce chef renommé, prendre terre, il sentit s'évanouir toutes ses inquiétudes. Pondichéry n'avait plus rien à craindre de nos ennemis séculaires, le drapeau français allait flotter majestueusement sur les rivages de l'Hindoustan et les populations aborigènes allaient encore une fois être éblouies par le prestige de nos armes et de nos victoires !
Hélas ! le caractère de la Bourdonnais devait bientôt rendre tout accord impossible. « La légende, dit avec infiniment de raison M. Tibulle Hamon, créée autour de ce nom persiste encore.... On ignorait sa conduite. On était ému par les infortunes, par la longueur de la captivité du marin à la Bastille. On était pris par l'adresse aycc laquelle il exploite ses services dans ses mémoires. Il apparaissait comme un héros entouré de l'auréole du martyre. En réalité, la Bourdonnais n'est digne d'inspirer ni la pitié ni l'enthousiasme. La personnalité du gouverneur de l'Ile de France eut du brillant, elle n'eut pas de grandeur. Sur cette figure irrégulière et mobile, au nez busqué, dans ce front légèrement déprimé, d'une grâce féline, plissé par ces rides que creuse la passion, dans ce regard vif et dur, dans cette bouche tirée vers les coins par le rictus du dédain éternel, s'il y a un reflet d'énergie, de volonté, il y a aussi une teinte d'envie et d'astuce. Il y a plus du vautour que de l'homme. »
La Bourdonnais a pour unique vertu la bravoure ; mais il est dévoré par la plus basse des jalousies. Son orgueil, son entêtement, son égoïsme briseront une carrière qui s'annonçait si belle. Rusé, fertile en expédients, il usera de tous les moyens possibles pour dominer, mais ne saura jamais se plier sous la discipline.