CHAPITRE QUATRIÈME
plus cher au monde, que les réflexions que vous avez faites, ou si vous voulez qu'on vous a fait faire, vous arrêtent tout court. Vous pouvez vous disculper auprès des Anglois, rejeter toute la faute sur le Conseil supérieur de Pondichéry, qui ne veut ni se charger des otages, ni de la moindre chose qui aura rapport à ce traité. Vous pouvez faire cette déclaration, sans la moindre crainte que le Conseil ni moi voulions diminuer rien de votre autorité. On vous la laissera, Monsieur, tout entière à Madraz, tout le tems que vous voudrez y rester. On n'y laissera que ceux que vous jugerez à propos, et je vous promets en homme d'honneur de faire supprimer toutes les lettres qui vous ont été écrites par le Conseil depuis le 25 septembre. Il est nécessaire que celles de ce jour subsistent, afin qu'elles puissent, si vous le voulez, servir à prouver quelle est la véritable raison qui vous a empêché d'exécuter le traité de rançon. Cet aveu. Monsieur, vous attirera autant de gloire que la conquête de INfadraz. Vous sçavez prendre des places, mais vous n'êtes pas obligé de sçavoir les précautions nécessaires pour la validité d'un traité de rançon : d'autant mieux qu'étant conclu sur la bonne foi et sur les promesses d'honnêtes gens en apparence, le guerrier, honnête homme, peut être facilement trompé. Que ne donnerois-je pas pour être auprès de vous ! Oui, Monsieur, je suis persuadé que j'aurois le don de vous persuader, et de vous convaincre que je vous parle en homme qui n'a d'autre but que votre gloire, et l'intérêt de ses maîtres. Soyez, Monsieur, persuadé de cette vérité ; soyez-le de l'envie que j'ai de faire cesser mille mauvais propos.
« Au nom de Dieu, Monsieur, au nom de vos enfans, de votre épouse, laissez-vous persuader à ce que j'ai l'honneur de vous dire. Finissez comme vous avez commencé, et ne ménagez pas un ennemi, qui n'a d'autre but que celui de vous réduire à la plus dure extrémité. Tels sont les ordres que l'escadre ennemie met en œuvre autant qu'elle peut. Si elle n'a pu faire mieux, c'est qu'elle ne l'a pu.
« La Providence nous a servi mieux qu'eux. Profitons-en, Monsieur, pour la gloire de notre Monarque, et pour l'intérêt général d'une nation qui vous regardera comme son restaurateur dans l'Inde.
« Fasse le ciel que je puisse parvenir à vous persuader et à vous convaincre de la nécessité d'annuler un traité, qui dans un moment nous fait perdre des avantages, dont toute l'étendue se connoîtra incessamment pour peu que vous vouliez avoir égard à ce que j'ai l'honneur de vous représenter. Dépêchez-moi, s'il vous plaît, en toute diligence, pour sçavoir quelle sera votre résolution, afin qu'aussitôt que j'en serai informé, je vous renvoyé vos dernières lettres, je supprime absolument les réponses et qu'il n'en soit plus parlé. Encore une réflexion, Monsieur, c'est au sujet du nabab. Vous allez me compromettre furieusement avec lui, et je ne serois point étonné
de le voir joint avec les Anglois, pour nous faire donner au diable dans ce pays, faute de lui avoir gardé ma parole ('). Joignez, Monsieur, cette réflexion à toutes les autres. Je vous écrirai par la suite, si vous le souhaitez, que je me charge en Europe de l'événement, et que ce n'est que sur mes représentations et celles du Conseil que vous avez changé de sentiment. Vous pouvez de votre côté dire à ce sujet tout ce que vous jugerez à propos. N'allez point vous gendarmer contre le Conseil. La réponse que vous avez faite à la sommation, dont peut-être vous ne vous souvenez pas, lui a paru un peu dure. Laissez-moi faire, tout cela s'apaisera et vous ferez pendant votre séjour à Madraz tout ce qu'il vous plaira. On condescendra à tout ce que vous voudrez. Vous ne sçauriez croire avec quelle impatience j'attendrai votre réponse. Faites-la moi de votre main. Il est inutile que d'autres que vous la sçachent. Dites-la le plus bas que vous pourrez à Desprémesnil, c'est-à-dire, le parti que vous prendrez sur le traité. Si vous persistez à le soutenir, il est inutile que vous lui disiez rien.
« Fasse le Ciel que j'aye pu venir à bout de vous persuader : je regarderai cette réussite avec encore plus de complaisance que la prise de Madraz. Elle me sera d'autant plus chère, que votre complaisance me sera une preuve bien sensible de votre estime et de votre amitié pour moi. J'ai l'honneur d'être, etc.
Signé: « Dupleix. »
Contrairement à ces sages avertissements et aux instructions du Conseil supérieur, La Bourdonnais, aveuglé par la jalousie et le dépit, avait conclu le 26 septembre, avec Morse, une nouvelle convention l'engageant à rendre Madras le 1 5 octobre, moyennant une indemnité d'un million cent mille pagodes ! C'était de la folie !
Le 30 septembre une protestation fut remise à Dupleix le priant d'interposer enfin son autorité pour régler autrement les affaires de Pondichéry. Cette pièce reproduite in-extenso, dans le Mémoire pour La Bourdonnais, pièces justificatives^ pages 132 à 135, était signée par les notabilités de Pondichéry:
« F. Dominique, capucin, Missionnaire Apostolique, Supérieur et Curé. Frère François deSaumur, Capucin, Missionnaire Apostolique, L. Mathon, Prêtre Missionnaire. Le sentiment des RR. PP. Jésuites y était motivé comme suit : « Mon sentiment est que
I. Anaverdikan, nabab du Carnate, mécontent de la prise de Madras, venait de se déclarer pour les Anglais.
Minaret de Chaitya sur le sommet du Swayambhu.