CHAPITRE QUATRIEME
M. Dupleix et MM. du Conseil Supérieur ont actuellement seuls toute l'autorité du Roi qu'ils représentent, et qu'il n'y peut être fait aucun traité valable soit avec les Anglois, soit avec quelqu'autre que ce soit que par eux. Signé, G. L. Cœur-Doux, M. Gargan de la Compagnie de Jésus. — MM. Le Goux, Miran, Guillard, Lemaire, Bruyère, Paradis (du Conseil supérieur); de Bury, Coquet, Deshaies, de Floissac, de Plaisance, de Ruvière, de Brain, Maurice, Pilavoine, de Solminiac, du Beausset, N. Auger, R. Drouet, Dubois, l'Hostis, Duquesne, Kscapat Saint-Martin, Mirant, Cornet, le Bon, Bouteville, de la Rousselière, S. Puel, de la Haie, Desmarets, Porcher de Soulches, Duplan de Laval, Carfourg, de Saint-Sauveur, F. Nicolas, Robert et Minos. Pour copie, signé Desmarets, greffier. »
En conséquence de cette protestation, une lettre circulaire fut adressée aux officiers de tous grades ; — Dupleix et le Conseil supérieur déclarèrent solennellement nul de plein droit, annulé et non avenu le traité de rançon de Madras ; — un Conseil Provincial fut nommé pour Madras, composé de d'Esprémesnil, Dulaurens, Barthélémy, Bonneau, Antoine Boucher, Desforges, Louis Bruyère et Paradis, ingénieur, tous conseillers au Conseil Supérieur de Pondichéry ; — d'Esprémesnil, second de Pondichéry, reçut de Dupleix des provisions de commandant et directeur pour la Compagnie à Madras ; — enfin, Bury, major-général des troupes de l'Inde, fut chargé de l'exécution des ordres du Conseil et de Dupleix.
Le 2 octobre, Bury remettait à La Bourdonnais la lettre du Conseil Supérieur l'investissant de pleins pouvoirs. Le capitaine pâlit et garda le silence.
Bury fit ouvrir aussitôt les portes ; officiers et gens de toutes qualités pénétrèrent dans la salle. Lecture fut donnée à haute et intelligible voix des pièces émanant du Conseil Supérieur.
La Bourdonnais avait cru d'abord à des ordres venant de France; lorsqu'il entendit l'énoncé des signatures, il entra dans une colère violente et menaça Bury de le frapper. L'auditoire, indigné de cette conduite, à peine pardonnable à un simple matelot, murmura et montra une hostilité évidente. La Bourdonnais n'osa pas aller plus loin.
Quelques heures plus tard il eut avec Friel, neveu de Madame Dupleix, un entretien dramatique. Lisant la lettre de Dupleix sur les dangers de la reddition de Madras, il se mit à fondre en larmes.
— « Eh ! bien, s'écria-t-il, qu'on me mène à la potence ! » Et se reprenant à la vue de la croix de Saint-Louis attachée
sur sa poitrine :
— « J'irai porter ma tête sur un échafaud. J'ai cru bien faire ; je croyais avoir autorité absolue. J'irai porter mon désintéressement et mon innocence au pied du trône (').»
« Et le voilà de nouveau à pleurer et dans une émotion dont on aurait pitié, dit Friel, si on le croyait innocent.»
La Bourdonnais endossait à ce moment son rôle de victime, de persécuté, mais ses actes n'allaient guère s'accorder avec ses exclamations.
Dès les premiers jours de son entrée à Madras, il avait tendu un piège à Dupleix au sujet des biens de Barnaval, gendre de Madame Dupleix et s'était attiré cette belle réponse :
« Vous traiterez MM. Carvalho, Barnaval et de la Métrie comme vous le jugerez convenable. La Compagnie seroit trop heureuse, si elle pouvoit tirer du sieur de la Métrie la solde de son compte.
« Quant à ce qui regarde Barnaval, après que l'on aura fait une juste estimation de ses effets, meubles, etc, que je vous prie de lui laisser, j'en tiendrai compte à la Compagnie, suivant l'état qui en sera dressé. Il n'est pas juste que l'alliance qu'il a contractée avec ma femme prive la Compagnie de ce que le sort des armes lui a
acquis
Sig?ié : « Dupleix. »
A Pondichéry, ce 26 septembre 1746 (2).
Dans l'espoir de rendre Dupleix plus docile et de l'effrayer, La Bourdonnais menace, le 4 octobre, d'emmener Madame Barnaval et son mari aux Iles, comme prisonniers. Cette conduite odieuse fut ainsi flétrie par le commandant-général :