CHAPITRE PREMIER
divers de son âme. Brillantes d'harmonie et d'ampleur, émaillées de contrastes frappants et vraiment d'une grande facture, elles imitaient le doux murmure d'un ruisselet, puis le fracas d'un torrent impétueux, jetant, dans sa course furibonde et dévastatrice à travers les rochers, des flots d'écume bouillonnante et diaprée. Elles empruntaient le chant plaintif et rythmée de la bayadère, s'élevant au milieu d'une belle nuit d'Orient, pleine de senteurs embaumées ; puis la voix de l'indienne se taisait pour faire place aux clameurs des brahmanes, fêtant leurs mystérieuses et infâmes divinités ou aux cris des Musulmans fanatiques, exaltant avec orgueil les mérites d'Allah et de Mohammed son Prophète. Les modulations des oiseaux étaient, tout à coup, couvertes par des accords bizarres, imitant les rugissements sonores des grands fauves dans les hautes jungles. Un air de marche guerrière précédait le bruit d'un combat !
MM. TibuUe Hamon et Henri Bionne s'entendent pour accuser Joseph Dupleix «•de prodigalités de jeunesse»; M. A. Deloffre, écrit : « étourderies de jeunesse ».
Ne voulant pas laisser planer sur lui l'ombre d'un soupçon, nous intercalons, ici, un fragment de son autobiographie à cet égard. Il fait allusion aux alarmes de son père, « lorsqu'il vit et par les livres qu'il lisoit, et par les liaisons qu'il formoit, qu'il donnoit avec avidité dans tout ce qui avoit rapport au Génie et aux Fortifications. Il craignit qu'un penchant si violent ne le détournât de la route par laquelle il avoit résolu de le conduire, et pour rompre les liaisons et les habitudes qui pouvoient entretenir et fortifier ce goût contraire à ses vues, il le fit embarquer, en 171 5, sur les vaisseaux des Malouins, avec lesquels il fit plusieurs voyages aux Indes et à l'Amérique. »
Les auteurs précités auraient-ils voulu jouer sur le mot « liaisons », nous sommes porté à le croire !
L'existence de marin, sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes Orientales, ouvrit à cette nature énergique de vastes horizons et lui procura de nouveaux sujets d'investiga-
tion. Joseph Dupleix augmenta donc considérablement l'étendue de ses connaissances acquises par les études précédentes. Durant ces absences, le père de Dupleix était devenu l'un des directeurs généraux de la nouvelle Compagnie des Indes, fondée en 17 19. Emerveillé, comme ses amis, des excellents résultats dus à ces années de navigation, il proposa les services de son fils à la Compagnie. Elle accepta et « lui fit connoitre par la manière distinguée dont elle le traita, le cas qu'elle en faisoit, puisqu'elle le fit partir pour Pondichéry, en 1720, avec les titres de premier conseiller du conseil supérieur et de commissaire des guerres ». Les émoluments ne répondaient pas, hâtons-nous de le dire, à ces pompeuses qualifications. Joseph fut équipé avec économie ; son père ne voulut même pas lui acheter des chemises de toile fine 1
La presqu'île du Gange est la partie de l'Inde où les compagnies européennes s'établirent de préférence au XVP, au XVI P et au XVI IP siècle. Ce fleuve sacré parcourt deux mille six cents kilomètres avant de former un delta comme le Nil et de se jeter dans le golfe de Bengale ; il divise le pays en deux régions : l'Inde au-delà du Gange, et l'Inde en deçà du Gange. Il s'agit pour nous de cette dernière, lieu connu sous le nom d'Hindoustan.
« Elle consiste, dit Dupleix en ses Mémoires, dans une vaste langue de terre étendue en forme de triangle, dont le sommet forme le cap Comorin, et dont les deux côtés sont appelés, l'un, la côte Malabar, qui s'étend depuis le cap Comorin, jusqu'au golfe de Cambaie ; et l'autre, la côte Coromandel, qui remonte depuis le cap Comorin jusqu'aux embouchures du Gange.
« Les Portugais, qui s'étoient emparés de presque tout le commerce de l'une et de l'autre côte, et qui en ont tiré pendant longtemps des richesses immenses, chassés de leurs établissements par les Hollandois, ne possèdent presque plus rien à la côte Coromandel, et ils n'ont conservé que leur célèbre établissement de Goa à la côte Malabar.