‹ Dupleix; ou Les français aux Indes OrientalesChapitre 53 sur 128 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Nazerzingue comme ratification du traité lorsqu'une mutinerie sans précédent éclata dans l'armée du comte d'Autheuil.

Treize officiers sacrifiant publiquement l'honneur aux sentiments les plus bas, quittèrent le service, après avoir semé dans toute la troupe les propos les plus séditieux et les plus propres à répandre partout l'alarme. Ils se retirèrent pendant la nuit, malgré tous les efforts de leur chef pour les maintenir dans la voie du devoir. Dix officiers seulement restèrent auprès du comte d'Autheuil. Ce dernier dut songer à la retraite ; le bruit de cette dissension avait gagné le camp ennemi ; on prenait les armes pour nous tailler en pièces ! Et cela, au moment où Nazerzingue allait conclure le traité et où Dupleix supposait l'orage entièrement dissipé.

Dans la nuit du 3 avril, un messager spécial, porteur d'une lettre du comte relatant sommairement ces graves incidents, vint bride abattue à Pondichéry réveiller le gouverneur! L'édifice presque achevé et si laborieusement construit allait-il s'effondrer ?

Le 4 avril à deux heures du matin, le comte d'Autheuil commença son mouvement de retraite.

« Que puis-je vous dire, lui répondit Dupleix, puisque ma lettre ne peut vous parvenir qu'en route ?. . . Tout ce que je vous demande, c'est de vous arrêter sur les terres de Villenour qui sont à la Compagnie. Peut-être que les Anglais n'oseront pas

venir vous y attaquer Il est surprenant qu'il se trouve

des âmes aussi basses dans le monde. Faut-il que de mauvaises têtes soient la cause de la ruine de nos affaires?»

D'Autheuil se replia en excellent ordre avec sa poignée d'Européens, suivi de près par les centaines de mille de soldats ennemis. C'était une nouvelle édition, mais en plus petit comme effectif, de la retraite des Dix-Mille, il manqua un second Xénophon pour en faire le récit. Au lever du soleil la cavalerie de Nazerzingue, forte de plus de vingt mille hommes, se rua sur nos soldats. D'Autheuil forma les carrés et continua à marcher en répondant aux attaques par un feu vif, nourri,

bien dirigé et meurtrier. Morari-Rao, chef mahratte, pénétra dans l'un de ces carrés et parvint néanmoins à en sortir par un singulier hasard (') ! Les charges brillantes des cavaliers de Chanda-Saëb permirent à nos fantassins de respirer.

A Pondichéry, un serviteur hindou se précipita dans l'appartement de Dupleix en annonçant la mise en déroute totale de notre armée. Un instant plus tard, le cri: « Les Mahrattes! les Mahrattes ! » poussé dans les rues, achevait d'affoler la population.

Dupleix ordonna en premier lieu l'arrestation des déserteurs ; puis, après avoir disposé aux entrées de Pondichéry des troupes fidèles, sûres, en leur donnant pour consigne d'empêcher les rebelles et les fuyards de pénétrer dans la place, il partit en toute hâte au devant des troupes. Il les trouva blotties comme un troupeau de moutons derrière les palissades qui entouraient le territoire de Pondichéry. Les pertes avaient été nulles, mais le découragement, l'accablement, la terreur stupidedeces hommes leur avaient fait oublier totalement le motif de cette traite nécessitée par la conduite de leurs officiers et non par les succès de l'ennemi.

« Tout pouvait se réparer, disait Dupleix, avec la ferme volonté de maintenir une discipline rigoureuse. »

Le 5, d'Autheuil, le visage noirci par la poudre, les larmes aux yeux, les vêtements souillés, en désordre, vint annoncer lui-même à Dupleix un nouveau malheur : Mouzaferzingue, ayant négligé de suivre notre armée,était tombé entre les mains de Nazerzingue ! Le Gouverneur dissimula de son mieux l'accablement où le jetaient des nouvelles si désespérantes et parut seulement occupé du soin de rétablir la confiance dans nos rangs.

« Dupleix, dit M. Tibulle Hamon, pendant de longues heures, resta enfermé, sans vouloir recevoir personne, plein de

I. De tout temps, la formation en carré de l'infanterie contre la cavalerie, a toujours donné d'excellents résultats. Cette tactique sauva l'armée italienne à la bataille de Custozza (1866) et permit au général Vinoy de rentrer avec son corps d'armée à Paris {1870).

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