CHAPITRE SEPTIEME
soucis, de douleur et de rage, « abîmé dans l'unique préoccupation de savoir comment on se tireroit d'affaires ». Il saisit enfin sa harpe et lança dans l'air les notes d'une symphonie passionnée et furieuse, qui était comme le reflet de son âme, Sa femme entra alors. Elle lui apprit que Mouzaferzingue était vivant, qu'un grand nombre de seigneurs du parti de Nazerzingue montraient de vives sympathies pour le prince vaincu, que ce mouvement d'opinion en avait imposé à l'usurpateur, qui paraissait tout éloigné d'un attentat à la vie de son rival. A ces nouvelles, Dupleix releva la tête ; rien n'était désespéré, puisqu'il restait un point d'appui. »
« J'ai des troupes et point d'officiers. J'en ferai, disait-il à son entourage. »
Le 20 avril, il adressa les plus fermes instructions à Beausset et à Larche ses ambassadeurs auprès de Nazerzingue ; il leur écrivait :
« Le nabab doit être fort irrité contre son neveu ; mais à dire vrai, la faute de ce que celui-ci a fait ne doit pas lui être tout à fait imputée. L'Empereur lui a donné l'ordre d'agir; c'est en conséquence de ses ordres qu'il a agi. Si on trouve grande la faute de s'être conformé aux ordres d'un maître, ce même maître ne pourra-t-il pas aussi reprocher à Nazerzingue ce qui se passe aujourd'hui, et ne seroit-ce pas d'une bonne politique d'apaiser le prince en rendant à ce jeune homme une liberté perdue pour avoir obéi aux ordres d'un maître ? Plus la faute est grande, plus le pardon a de mérite. Et^ à qui accorderoit-il ce pardon? A son neveu, au fils de sa sœur aînée, au petit-fîls du Nizam. Ces titres seuls exigent la plus grande attention de sa part et encore plus la réputation qu'une telle action lui donnera dans le monde entier, la satisfaction en outre d'obliger une nation comme la nôtre, qui, en même temps qu'elle s'intéresse comme elle le doit à la liberté de Mouzaferzingue s'oblige à ne le soutenir jamais en quelque façon que ce soit contre le seigneur Nazerzingue. Au contraire, ce service, que nous regardons comme rendu à nous-mêmes, nous met dans le cas de lui offrir nos forces pour le soutenir envers et contre tous... Les Anglois pourroient prendre le parti de se retirer. Aussitôt que vous en aurez connoissance, il convient que vous fassiez offre à Nazerzingue, de ma part, de lui fournir le double et le triple des soldats que les Anglois lui ont amenés, s'il juge en avoir besoin pour son retour jusqu'aux Gaths. Je crois que cette offre lui fera plaisir, car on assure que les Mara-
tes viennent à grandes journées : ce qui l'inquiète fort. Vous sentez bien que l'offre de nos troupes ne pourra s'effectuer que lorsqu'on sera convenu des articles principaux, qui sont la délivrance de Mouiaferzingue, ses terres rendues et la nababie d'Arcate à lui ou
à Chanda-Saéb Il y a là des jalousies à exciter, des haines mal
endormies à réveiller. Si l'on sait jouer, d'ici à peu nous verrons sur le champ de bataille de grosses défections. Favorisez-les. »
Nazerzingue trop abandonné aux plai.sirs pour prendre par lui-même aucune connaissance des affaires, était gouverné despotiquement par son principal ministre Chanavaskan, qui paraissait entièrement livré aux Anglais ; après nombre de conférences inutiles, on ne put arriver à aucune conciliation.
Imitant Dumas, Dupleix avait envoyé une quantité respectable de flacons de cognac à Nazerzingue ; de leur côté Beausset et Larche avaient su profiter de toutes ces lenteurs pour semer les germes d'une révolte qui coûta plus tard la vie à Nazerzingue 1
Dupleix, parvenu à ses fins, avisa, le 27 avril 1750, le comte d'Autheuil du retour des conseillers et lui laissa toute latitude pour se venger. La négligence des sentinelles du nabab fut remarquée par cet excellent officier. Il détacha aussitôt trois cents hommes commandés par Trevost de la Touche ('), pour surprendre le camp ennemi pendant la nuit. Le détachement y pénétra fort heureusement ; après avoir passé environ douze cents hommes par les armes, il se retira à la pointe du jour sans avoir perdu plus de deux ou trois soldats (2). Ce coup hardi répandit l'effroi parmi les Hindous et fit surtout une impression très forte sur Nazerzingue. Le soubab qui ne se croyait plus en sûreté en rase campagne, se retira précipitamment à Arcate, en abandonnant les Anglais. Indignés de cette conduite, ils se dirigèrent en toute hâte sur le fort Saint-David.
Nazerzingue, n'osant plus paraître à la tête de ses troupes, se contenta d'envoyer des ordres pour se saisir de notre comp-
1. Le père de Trevost de la Touche, sous-doyen de la noblesse de Bretagne, mourut cette même année, âgé de 84 ans.
2. Les six cents Franchimontois avaient donné un pareil exemple dans les Flandres, lors des guerres de Charles le Téméraire. Mais ils périrent dans la lutte.