CHAPITRE HUITIEME
voulut contraindre Chanda-Saëb à se retirer avec son armée dans l'île de Sheringam située au milieu du Cavery, à une grande portée de canon de Trichinapaly et manifesta sa résolution d'y passer aussi avec nos troupes. C'était lever le blocus, rendre à la ville ses communications avec le dehors, abandonner tous nos ouvrages, enfin renoncer à la prise de ce boulevard. Chanda-Saëb et ses officiers s'y opposèrent, Dupleix le fit aussi par lettres. Rien ne put modifier le parti pris de Law. Il déclara à Chanda-Saëb qu'il passerait seul avec les Français dans l'île. Les postes avancés furent aussitôt relevés et Law se rendit avec son détachement dans la grande pagode élevée au milieu de l'île. Abandonné ainsi, Chanda- Saëb se crut forcé de faire comme Law et fit mettre le feu aux vivres amassés pour empêcher l'ennemi d'en profiter. Cette malheureuse mesure acheva la ruine de l'armée; elle se trouva bientôt réduite à la dernière extrémité.
Les troupes de Mamet-Aly-Kan et les Anglais augmentant de jour en jour, l'assiégèrent étroitement. Law, sous prétexte de sauver la personne de Chanda-Saëb, remit lui-même cet infortuné nabab, sans traité aucun, sans otages à Manogi, l'un des généraux du roi de Tanjaour.
Le commandant anglais Lawrence assembla dans sa tente les chefs de son armée pour statuer sur le sort du prince. Cette convocation n'avait pas d'objet, les conditions verbales de la reddition de Chanda-Saëb étaient son passage chez le roi de Tanjaour, aussi plusieurs généraux refusèrent d'assister à ce conseil. Morarao, général des Mahrattes, devinant l'intention formelle de Lawrence de se défaire du prisonnier, ne voulut pas s'y rendre non plus. Lawrence représenta Chanda-Saëb comme un agitateur perpétuel et la cause vivante de tous les troubles, comme aussi de la prépondérance française; il obtint un arrêt de mort et la tête du nabab tomba dans le même instant.
Peu de temps avant cette infâme exécution, le i^^ juin 1752, Law avait signé avec Lawrence une capitulation sacrifiant
son armée ; les officiers avaient seuls la liberté moyennant l'engagement d'honneur de ne jamais servir contre Mamet- Aly-Kan et ses alliés ; les soldats devaient rester prisonniers; les déserteurs anglais furent rendus, les armes, l'artillerie, cinquante canons, les munitions remis fidèlement au commandant britannique.
^ Nos ennemis naguères aux abois, reprirent ainsi la supériorité sur nous, « la guerre fut perpétuée dans un temps où rien ne nous manquoit pour assurer la paix à tout le Carnate par la réduction d'une place qui n'auroit pas tenu encore huit jours devant nos troupes, si celui qui les commandoit, ne les avoit pas ouvertement livrés à l'ennemi ('). »
Tous ces faits,toutes les circonstances étranges d'une pareille conduite furent constatés dans les formes par Dupleix. Sa correspondance avec Law et Chanda-Saëb renfermait déjà bien des preuves ; il y ajouta le résultat d'une enquête sérieuse, rendit compte à la Compagnie de ce fatal événement et lui adressa les pièces, mémoires et procédures propres à l'instruire et à l'éclairer sur le parti à prendre. En attendant, il tint Law aux arrêts et ramassa le peu de troupes qui lui restaient encore pour défendre les terres et les établissements français contre les insultes des Anglais et des hordes de Mamet-Aly-Kan.
I. Mémoires de Dupleix, p. 200. Mille Radjpoutes s'enfermèrent dans la pagode de Sheringhara et jurèrent de se faire tuer jusqu'au dernier. Les Anglais n'osèrent pas y entrer.
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Rôle de la Compagnie des Indes à Paris et à Londres. — Mémoire présenté en faveur de Dupleix et de ses collaborateurs à Machault. — Dupleix est nommé Marquis. — Il essaie de réparer les fautes de Law. — Madame Dupleix continue à êti e un personnage politique; ses succès diplomatiques. — Le Dékan menacé par Gadzendi-Kan, frère de Nazerzingue. — Curieuse lettre de Dupleix au colonel de Bussy. — Dévastations commises par les Anglais. — Mission du comte d'Autheuil en France. — Lawrence et Kerjean. — Gazendi-Kan est assassiné. — La situation s'améliore au Dékan. — Sédition dans l'armée du soubab. — Exaspération de Bussy, — Il va refaire sa santé à Mazulipatam. — Said-Lasker-Kan. — Dupleix ordonne à Bussy de rejoindre son poste. — Le soubab donne à la France les provinces de Moustafanagar, EUore, Rajimendrie et Chicacole. — Bussy règne sur le Dékan. — Défaite de Rajah-Saëb. — Tactique de Dupleix. — Lawrence et d'Astruc. — Succès de Kerjean à Gingy. — Lettre de Mamet-Aly-Kan à Dupleix.
g^^^^UEL était le rôle de la Compagnie des Indes à
Q^ Paris à ce même moment ? Elle provoquait, au ^ mois de juillet 1752, la Compagnie anglaise à
U^^^^^n entamer certaines négociations et lui soumettait, avec l'approbation de Machault et après l'examen du fameux Silhouette, un mémoire rempli d'utopies et bien digne d'elle comme de ces deux néfastes hommes d'État.
Le premier août 1752, la Compagnie disait à Dupleix, en lui parlant de ses nouvelles possessions du côté de Mazulipatam :
<( Si des donations aussi considérables méritent, comme vous l'observez, toute notre attention, elles ne méritent pas moins, et la reconnoissance de la Compagnie et l'éloge de tout ce que vous avez fait pour elle. Nous ne pouvions guère nous attendre qu'un événement tel que la mort de Mouzaferzingue, opérât en votre faveur un
changement aussi heureux, et nous pensons bien que le cas particulier que font de votre personne et de vos talents la famille de Mouzaferzingue et tous les principaux seigneurs Maures, a plus contribué que toute autre chose à d'aussi favorables dispositions. Nous vous en faisons ici nos remerciemens sincères.
« Nous rendons également à M. de Bussy toute la justice qu'il mérite pour la conduite qu'il a tenue dans cette délicate révolution, et pour la façon dont il a sçu captiver, par vos ordres, la bienveillance et la générosité de Salabetzingue
« Nous vous avons marqué par nos précédentes dépêches au sujet de la dernière expédition, combien nous serions flattés que le Roi fasse pour vous ce qui peut vous flatter le plus, nous réitérons nos instances auprès du ministre, pour que vous ayez plus tard cette satisfaction
« Nous n'avons rien à ajouter à ce que vous nous avez marqué pour le cas de votre absence de Pondichéry. Nous concilierons toujours difficilement le plaisir que nous aurions de vous avoir en France, et la satisfaction de vous avoir à la tête de nos affaires dans
l'Inde, etc.
Voici copie du Mémoire présenté à IMachault, en faveur de Dupleix et de ses collaborateurs par la Compagnie.
« Les grands succès de la nation françoise à la côte de Coromandel, et la pacification générale qui a fixé l'état du souba de Golconde, légitime souverain de la plus grande partie de la presqu'Isle, après douze ans de troubles, sont des évènemens d'une importance extrême, et qui promettent les plus grands avantages pour l'augmentation du commerce de la Compagnie des Indes. Ils sont dûs à l'intelligence, à la fermeté et au zèle du sieur Dupleix, gouverneur de Pondichéry, et commandant général de tous les établissemens françois sur les côtes de Coromandel et de Malabar, qui s'est rendu l'arbitre des prétentions d'un grand nombre de seigneurs, après avoir dirigé les mouvemens des troupes françoises, conduites successivement par les sieurs d'Auteuil et de la Touche, tous deux capitaines d'infanterie au service de la Compagnie, et chevaliers de l'ordre de Saint-Louis, qui ont été vaillamment secondés par tous les officiers nommés dans les relations, dont, entr'autres, le sieur Law, capitaine d'infanterie ('). »
« Ces braves gens ont soutenu l'honneur de la nation, et ont eu principalement pour but la gloire du Roi et celle du nom françois.»
« La Compagnie des Indes reconnoissante, comme elle le doit, de services aussi importans, ne peut le témoigner qu'en suppliant
I. La Compagnie ignorait bien entendu, à ce moment, la conduite de Law, à Trichinapaly.