CHAPITRE NEUVIEME
les recrues arrivées le 28 juillet sur le Bourbon et le Centaure, vaisseaux de la Compagnie. En même temps un courrier monté sur dromadaire portait au colonel la lettre suivante de Dupleix :
« La retraite du nabab à Pondichéry nous couvriroit de honte, la retraite à Mazulipatam seroit plus convenable. Mais même ce partilà ne doit être pris qu'à la dernière extrémité; et avec Taide du Seigneur, vous n'y serez pas réduit. Les secours reçus par vous vous feront perdre cette idée de retraite. Soyez persuadé que Gazendi- Kan tressaillera de peur à tous les avis qui lui viendront de l'augmentation de vos forces.
« Au cas où des négociations s'engageroient, il faudroit faire les propositions suivantes à Gazendi-Kan : 1° Laisser au soubab le Dékan, moyennant une somme versée tous les ans; 2° en cas de refus, proposer de faire le partage de cette contrée; 3° si ces deux propositions étoient rejetées, il faudroit se contenter du titre de nabab pour Salabetzingue.
« Si ces offres n'étoient pas acceptées, il faudroit s'accorder. A cause de notre réputation, l'ennemi cédera sans doute. Car enfin, ne prenant pas le parti de se battre, il ne nous resteroit plus que celui de la retraite, et pourriez-vous la faire en présence de l'ennemi? Le moindre pas en arrière avec les gens de ce pays fait dissiper ceux du parti qui recule, et augmente le courage de ceux de l'autre. S'il y a risque à livrer bataille, il vaut donc mieux faire les offres de loin, que d'attendre à les faire en présence de l'ennemi.
« Si le nabab nous étoit enlevé par trahison ou autrement, il faudroit faire offre de vous et de vos soldats à Gazendi-Kan, au moyen de la confirmation de tout ce que nous possédons et même plus, si vous pouvez, en lui faisant entendre que jusqu'à présent la nation n'a travaillé qu'à la conservation de sa famille. Il est nécessaire de lui faire voir que, dès que nous aurons quitté le Dékan, les Mahrattes en seront bientôt les maîtres. Si Gazendi-Kan n'accepte pas vos offres, faites-les sans balancer à Bagirao et tombez avec lui sur Gazendi-Kan. La victoire vous est alors assurée. »
Ce dernier paragraphe est d'un machiavélisme achevé.
Dupleix attendit vainement le vaisseau le Prince qui avait embarqué à Lorient des renforts et le colonel de la Touche. Ce bâtiment prit feu en mer; tous ses passagers périrent!
Les Anglais et les bandes de Mamet-Aly ravageaient les propriétés de la Compagnie, dévastaient tout et brûlaient Villenour. On pouvait suivre, du haut des remparts de Pon-
dichéry, les progrès lugubres de l'incendie. En apprenant l'entrée en campagne de Gazendi-kan à la tête de cent mille hommes, Naud-Rajah, le roi de Mayssour, avait suspendu ses relations avec Dupleix et Joanna Begum.
C'est à ce moment que le gouverneur reçut les diverses lettres de la Compagnie et des personnages de la cour, publiées, ci-dessus, selon leur ordre de date.
Personne à Paris, à la Cour et en France ne semblait pouvoir le comprendre, nul ne croyait à la possibilité de la fondation d'un empire national aux Indes Orientales ! On l'avait nommé marquis ! c'était tout ! cela ne vidait pas les caisses de l'État ni celle de la Compagnie ! On lui tressait des couronnes de lauriers, procédé fort économique aussi, mais parmi les guirlandes, comme dans le panier de fruits destiné à Cléopâtre, des aspics avaient été cachés !
Un seul parti restait à Dupleix ! Envoyer l'un de ses officiers en France pour y représenter « le vray des choses et le nécessaire ». Il écrivait à ce sujet à Savalette :
« Après cette démarche, si on ne veut pas m'écouter, je prends congé de la Compagnie et de tout ce qui a rapport à elle. Il y a trop longtems que je suis sa victime, et je ne trouve chez elle que de l'ingratitude ; c'est assez l'ordinaire de tout ce qui s'appelle Compagnie, où chacun ne regarde que son intérêt particulier. D'Autheuil ira se présenter à vous pour, de concert avec vous, se déterminer sur les démarches qu'il doit faire pour percer un labyrinthe qu'il connoit peu et pour lequel il a besoin d'un guide. Vous lui en servirez.
« L'honneur et la gloire du roi, les avantages de la nation, sont les deux seuls points qu'il aura à traiter ; mais les uns et les autres sont peu connus par la plupart de ceux qui composent la Direction, et je ne crois pas que ce soit là où il doit le plus frapper. Il faut que le ministère agisse, que le Roi donne des ordres, et qu'en se prêtant à l'activité de la Compagnie, il ait en même tems soin de sa gloire, à quoi je ne vois pas que les directeurs se pressent...
<X Je ne vous dirai rien sur la lenteur que l'on affecte pour me faire obtenir le grade d'officier-général. Je sçais que la Compagnie a présenté un mémoire à ce sujet ; mais je sçais en même tems qu'il n'a pas été appuyé comme il le devoit être par ceux mêmes qui y sont obligés par devoir. »