CHAPITRE NEUVIEME
Le même jour, il écrivait encore à Montaran :
« On a affecté de n'avoir aucun égard à mes lettres. On n'ignoroit pourtant pas que les Anglois faisoient passer des forces dans l'Inde. Cette connoissance seule eût suffi pour engager d'envoyer le double de ce qui m'étoit destiné en hommes, et en prenant le même parti que les Anglois, de faire passer ici tous vos vaisseaux de Chine, vous pouviez, sans aucun dérangement dans votre commerce, me jeter ici quinze cens hommes, qui m'eussent mis sur l'eau, moi et la Compagnie... Mais l'on ne veut pas me croire et l'on pense en sçavoir plus que moi. Je le veux ; mais au moins je suis en état de donner de bons conseils et ceux que je donne n'ont point pour but un intérêt particulier. C'est de quoi je vous prie d'être persuadé ; j'ai été à même d'avoir cent millions de biens. Je les ai sacrifiés à l'honneur et à la réputation du Roi et de la Nation. Je ne vous en dirai pas davantage pour le présent. D'Autheuil vous dira le reste et dira vray ; je souhaite qu'on l'écoute. »
Dupleix voulut alors rendre public \e paravajia de Salabetzingue qui le nommr. t souverain du Carnate. Bussy l'en détourna, ce fut une faute. Le gouverneur se serait montré plus puissant que jamais dans l'instant oia les princes Hindous le croyaient A deux doigts de sa perte !
Mararao et Naud-Rajah bloquaient toujours Trichinapaly. Afin d'empêcher toutes communications entre cette place et le fort Saint-David, Dupleix confia à Kerjean quatre cents Européens, quinze cents Cipayes et cinq cents cavaliers ; il devait, avec ces forces, intercepter la route de Trichinapaly au fort anglais, en s'avançant par Bahour, vers le Pounar.
Le 27 août 1752, Lawrence alla à la rencontre des Français. Dupleix ordonna à Kerjean de se replier sur Villenour et de s'y établir fortement.
Lawrence attaqua le 6 septembre et fut repoussé. On le poursuivit, et la nuit les Français campèrent en oubliant de se couvrir ; Lawrence, prévenu, les surprit dans les ténèbres et les mit en déroute. Nos fuyards ne s'arrêtèrent que sous les remparts d'Ariancoupan.
« L'œuvre est surhumaine ; il a trop embrassé, s'écriaient les adversaires de Dupleix !» — « Non, répond avec raison
M. Tibulle Hamon, l'œuvre n'a pas grandi outre mesure, ce sont les instruments qui ont rapetissé ! 2>
Le gouverneur-général reçut la nouvelle de l'invasion du Dékan par Gazendi-Kan. Salabetzingue avait abandonné Aurengabad et se repliait sur Golconde, puis sur Hydérabad, où la lettre de Dupleix trouva Bussy au moment où le colonel oubliait sa propre valeur et ses victoires précédentes. Il était seul, le brahme Ragnoldas ayant été assassiné.
Un événement imprévu changea tout à coup la situation : Gazendi-Kan avait été empoisonné à Aurengabad !
Bagirao signa un traité avec Salabetzingue et Dupleîx termina ses négociations avec Naud-Rajah fortement ébranlé par la fin si tragique du frère de Nazerzingue ! Naud-Rajah dut fournir au gouverneur quinze laks de roupies, mille cavaliers et cinq cents fantassins, destinés à opérer contre Mamet- Aly. Par contre, Dupleix promit de lui faire remettre le paravana de la nababie de Trichinapaly.
Délivré de ces soucis, Dupleix s'occupa de la réalisation de ses projets.
Une sédition éclata alors dans l'armée du soubab et malgré Bussy, écumant de colère, Salabetzingue, au lieu de gagner le sud, reprit le chemin du nord. Le colonel exaspéré écrivit à Dupleix :
« Je vçus le répète, il est impossible de soutenir plus lorigtems Salabetzingue. Dans les dispositions où sont actuellement les esprits, s'il paraissoit quelque nouveau compétiteur, il est hors de doute que tout le monde se rangeroit de son coté !
« Je souhaiterois bien que vous prissiez des mesures pour éviter l'extrême embarras où vous jetteroit encore une pareille révolution...
« Nous sommes à bout de ce que nous avions entrepris ; car apparemment nous ne nous sommes pas engagés à rendre éternelle la domination de Salabetzingue et de sa postérité. Il n'appartient pas aux hommes de rendre leurs ouvrages immuables. Je pense donc qu'après avoir conduit le nabab à Aurengabad ou dans quelque autre endroit qu'il veuille se retirer, il conviendroit que je prisse avec toutes nos troupes la route de Mazulipatam. Vous en laisseriez