‹ Dupleix; ou Les français aux Indes OrientalesChapitre 84 sur 128 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

dans ce comptoir le nombre que vous en jugeriez nécessaire... le reste se rendroit auprès de vous... je vous prie de me donner là-dessus des ordres précis, qui ne me mettent point dans la nécessité de rien prendre sur moi, et de me prescrire aussi ce qu'il faudra faire, si le nabab se trouve hors d'état, comme cela va arriver, de donner la paye à nos troupes. »

Ainsi Bussy, en présence de la désagrégation générale, tenait à voir sa responsabilité couverte par les ordres précis de son supérieur ? Comme tout le monde, il en était arrivé à douter de Dupleix !

Cette missive parvint à Pondichéry au moment où nos troupes partaient pour Trichinapaly. Joanna Begum ne permit pas à Dupleix d'y répondre sur-le-champ ; elle calma d'abord la douleur et l'irritation de son mari, puis tous deux se concertèrent et Dupleix, redevenu calme, prit la plume. La lettre fut longue et cordiale, elle faisait connaître sous un jour vrai Said-Lasker-Kan, ministre de Salabetzingue, traître à Bussy et au soubab.

Le colonel, en raison de sa santé de plus en plus chancelante, dut quitter Hydérabad pour venir à Mazulipatam respirer l'air de la mer et reprendre des forces sous un climat meilleur ! Il laissa le commandement du détachement au brave mais incapable Goupil.

Saïd-Lasker-Kari eut beau jeu. Il profita de l'absence de son ennemi mortel pour correspondre assidûment avec Saunders, le gouverneur de Madras, et pour essayer de perdre les Français dans l'esprit des Hindous, comme dans celui de Salabetzingue. Goupil laissa relâcher la discipline et bientôt nos troupes furent exécrées. Saïd-Lasker-Kan cessa de payer leur solde, les Français, contre son attente, se bornèrent à de froides et courtoises réclamations. Alors, le misérable inventa quelque chose de diabolique : il envoya des escouades européennes toucher soi-disant les impôts. Leurs -chefs se heurtaient à des difficultés, des vexations quotidiennes concertées à l'avance entre Saïd-Lasker-Kan et ses comparses ! Nos officiers devinrent odieux et ridicules !

Saïd-Lasker-Kan songea ensuite à ramener à Aurengabad le faible et borné Salabetzingue, et à se débarrasser de Goupil. Le soubab consentit, de bon gré ou de force, à regagner sa capitale. Joinville l'accompagna, Goupil resta à Hydérabad.

Cependant le ministre de Salabetzingue, entouré par les espions de Dupleix, ne continua pas longtemps à marcher dans cette voie néfaste pour nous. On saisit une de ses lettres à Saunders, elle renfermait un plan complet et fut aussitôt envoyée à Dupleix. Le gouverneur en prit connaissance et intima au marquis de Bussy, toujours souffrant à Mazulipatam, de retourner de suite au Dékan reprendre son commandement.

Bussy électrisé obéit, rassembla les troupes éparpillées de tous côtés, rétablit une discipline sévère et partit pour Aurengabad, en laissant une garnison à Golconde. Ce retour inopiné modifia heureusement la situation de Salabetzinguer car Bagirao, agissant déjà pour son compte et croyant les Français bien loin et désormais incapables, voulait en imposer au prince.

Saïd-Lasker-Kan trembla à l'arrivée soudaine du marquis Bussy. Le service de la garde française auprès de la personne du soubab fut immédiatement rétabli. Le colonel, muet, froid^ impassible, donnait au traître des terreurs perpétuelles. Pour essayer de sauver sa tête, fortement compromise, Saïd- Lasker-Kan, qui se sentait à la discrétion du chef français, rédigea un projet de traité donnant à notre nation les provinces de Moustafanagar, Ellore, Rajimendrie et Chicacole,, les plus belles dé la côte de Coromandel et s'engageait à ne jamais rien faire sans l'avis du colonel. Bussy pardonna et accepta tout. Cette convention nous rendait maîtres des plus grands et des plus riches domaines possédés par des Européens. « L'influence française, dit M. Tibulle Hamon, sortait de la crise plus forte que jamais. Bussy était désormais le véritable souverain du Dékan. »

Par suite de la défection de Salabetzingue, Dupleix avait

Page 1