CHAPITRE PREMIER
Laissons la parole à l'historien Cartwright, au sujet de la princesse ]ç^-àxm(t, Joanna Begiim, comme les Hindous l'appelleront bientôt : « Madame Dupleix était une femme d'un caractère supérieur, douée de la plus complète abnégation d'elle-même, et qui se montra aussi empressée à partager la mauvaise fortune de son mari qu'elle fut heureuse et fière de ses succès. A la grâce, aux charmes fascinateurs de l'Indienne, elle joignait les plus hautes qualités de l'intelligence et du cœur. Possédant à fond les dialectes de l'Inde, elle mit son bonheur à rendre à son mari, dans les moments critiques de ses relations avec les princes indiens, de ces services tout de confiance dont personne autre ne pouvait mieux s'acquitter qu'elle. Et c'est à ce dévouement à la politique de son mari, autant qu'à son type indien et à son amour du faste oriental, qu'elle dut son surnom populaire de la Begonin Joanna. »
Le 8 octobre 1742, Dupleix eut la douleur de perdre un fils, mort aussitôt après sa naissance.
M^^^^f^f^^^ok^^^o^o^^^o^o^o^M
Gljapitre ueujcième.
jf^^
État de l'Hindoustan à l'époque delà nomination de Dupleix à Pondichéry : principe d'intervention établi par Dumas, prédécesseur immédiat de Dupleix. — Gouvernement indigène. — Rivalité des Compagnies française et anglaise.— Nizam- El-Moulouk. — Les Mahrattes. — Ragodjhi-Bosla envahit le Gamate et menace Pondichéry. — Conduite énergique de Dumas. — Mahé de La Bourdonnais à Pondichéry ; il sauve Mahé.
2^^^^^A nomination de Dupleix à Pondichéry coïncide ^ avec des événements d'une extrême importance pour les destinées de la fortune européenne dans l'Hindoustan
Le principe d'intervention inauguré par Dumas, gouverneur de Pondichéry, successeur de Le Noir et prédécesseur de Dupleix, nous avait valu la possession de Mahé, sur la côte de Malabar, et de Karikal sur celle de Coromandel.
Une misère affreuse désolait cette côte ; les Mahrattes avaient, pendant un an, pillé, mis à feu et à sang le Carnate, ravagé le pays jusqu'aux limites de Pondichéry. L'existence de la Compagnie des Indes était en grand péril.
Si le gouvernement indigène disparaissait, les besoins des sociétés française et anglaise s'étaient accrus par la concurrence réciproque et, le Carnate n'étant pas assez vaste, cette concurrence devait amener des collisions fréquentes.
Les ouvriers tisseurs de la Compagnie française pouvaient être perfidement engagés par la Compagnie anglaise à lui livrer les étoffes tissées aux frais de sa rivale. Chacune d'elles cherchait à s'entendre avec les petits souverains du pays pour tenter de ruiner l'autre par l'établissement soudain de taxes arbitraires et écrasantes. Les trafiquants européens se trouvèrent donc ainsi insensiblement et inévitablement immiscés
dans la politique particulière de l'Hindoustan. Ils suivaient anxieusement les révolutions qui ébranlaient continuellement le trône impérial de Delhy et pouvaient avoir des conséquences incalculables pour le soubab du Dékan, vassal du Grand-Mogol,
Ce soubab, Xizam-El-Moulouk, avait su se créer une puissance illimitée dans l'Hindoustan méridional ; cette puissance eût été absolue sans le ferment d'indépendance manifestée par certains vassaux ; ainsi le nabab d'Arcate, d'abord simple gouverneur du Carnate, s'était érigé en souverain. Nizam-El- Moulouk aurait facilement réduit à discrétion ces feudataires indisciplinés, s'il n'avait pas dû réunir toutes ses troupes contre un ennemi imprévu et redoutable : les Mahrattes.
Ce peuple guerrier, d'après M. Cartwright, offrait le type complet du maraudeur. Le pillage était sa passion dominante ; la gloire et l'honneur étaient pour lui sans attrait. Avec leurs' petits chevaux, ardents, rudes et rapides, ces bandits enrégimentés fondaient comme un ouragan sur les territoires soumis au Koran, laissant ensuite derrière eux des champs dévastés, des villages pillés, incendiés, des cadavres palpitants ! L'un de leurs chefs, Ragodjhi-Bosla, s'était jeté sur le Carnate, en 1740. Le nabab avait essayé de lui résister : ses recrues levées à la hâte furent mises en déroute et lui-même tué en rase campagne. Subd-Er-Ali-Khan, son fils, essaya d'acheter la retraite des envahisseurs et le Carnate se croyait délivré, quand les Mahrattes, revenant sur leurs pas, se répandirent autour de Trichinapaly et des établissements européens. La population rurale s'enfuit ; les tisserands abandonnèrent leurs métiers ; les récoltes furent foulées sous les sabots des chevaux, les greniers pillés et les semences jetées au vent. Suivant les rapports officiels, dit M. Cartwright, il était de commune occurrence de rencontrer le long des haies des cadavres de malheureux morts de faim.
Le Consul supérieur de Pondichéry écrivait à Paris : « Dans beaucoup de marchés, il n'est plus possible de nous procurer
une seule pièce d'étoffe de soie ; les villages sont complètement déserts et la terreur des Mahrattes si grande que la vue d'un cavalier met en fuite des milliers d'indigènes. »
A la première nouvelle de l'invasion mahratte, Subd-Er-Ali- Khan, vivement alarmé, avait sollicité à Pondichéry un refuge pour sa femme et ses enfants. Après mûre délibération du Conseil supérieur et sur les représentations de Dumas, la demande du nabab avait été exaucée. La même hospitalité fut donnée à la famille de Chanda-Saëb, chef indigène, qui avait fini par s'attribuer une autorité indépendante et osait défier, avec un rare courage, la fureur des Mahrattes du haut de sa forteresse de Thrichinapaly.
Dans une lettre, d'une barbare insolence, Ragodjhi-Bosla somma Dumas de lui livrer sur-le-champ les fugitifs ; lui reprocha, comme un grave manquement à ses devoirs, de ne pas l'avoir fait complimenter dès son arrivée dans la région, et le menaça de venir, en personne, lever de vive force le prétendu tribut dû au Grand-P.ajah, si ce tribut n'était pas payé sur-le-champ.
Les fortifications de Pondichéry consistaient alors en de simples palissades de bois ; mais Dumas s'appuyait sur son courage de français et sur la légitimité de sa cause en restant fidèle à la parole donnée. Il répondit avec noblesse aux intimidations de Ragodjhi-Bosla, et manifesta le désir de rester en bons termes avec les Mahrattes sans pour cela leur payer aucun tribut. « Mon pays, écrivait-il au chef mahratte, n'a ni mines d'or, ni mines d'argent et ne possède que du fer pour se défendre des agressions ! »
Ragodjhi-Bosla répliqua avec arrogance à cette fière déclaration. « Cela est fort bien dit, mais rappelez-vous que nous avons avec nous des marteaux et autres outils pour battre le fer dont vous parlez, et qu'il ne nous faut pas plus d'une demiheure pour l'appliquer à l'usage que nous lui destinons. Quant à vos soldats, sachez que toute cette terre appartient aux Indiens ; leur courage ne vous sera d'aucune utilité et votre