‹ Dupleix; ou Les français aux Indes OrientalesChapitre 91 sur 128 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

La Compagnie répondit :

« L'enthousiasme de toutes ces expressions nous peint sans doute la vive satisfaction, dont vous pénétroit cette flatteuse perspective de votre agrandissement ; car elle est telle enfin que, si le Prince vous fût heureusement parvenu au mois de juillet dernier, les présents dont il était chargé seroient, il y a quelques mois déjà, rendus à la cour de Delhy, sans lettre de la Compagnie et sans attache du Ministre, qui seul peut parler au nom du Roi et de la Nation et autoriser une démarche aussi solennelle et d'un semblable éclat.

« Nous ne nous trompons certainement pas, Monsieur, en vous représentant qu'il y a au moins de l'indiscrétion à prendre sur votre compte une démarche de cette importance.

« Nous avons remplacé quelques-uns de ces présens qui ont péri sur le Prince^ et nous vous écrivons une lettre particulière à ce sujet. Vous savez que ces présens étoient dans l'origine destinés à Mouzaferzingue, et ensuite à Salabetzingue ; la Compagnie n'a pas eu jusqu'ici l'idée d'en envoyer au Mogol et c'est une dépense à lui éviter. »

Le ton de cette lettre devait mettre Dupleix en garde contre la Compagnie, et le préparer à une prochaine catastrophe. Le gouverneur, représentant le Roi de France, avait le droit d'envoy-er des ambassades aux souverains ses voisins, et la Compagnie lui cherchait une mauvaise querelle. Elle avait assez de lui !

A Pondichéry même, la faction hostile au commandantgénéral l'emportait et le Conseil supérieur écrivait secrètement aux directeurs, le 19 février 1753 :

« Loin d'avoir un fonds d'avance, comme la Compagnie le présumoit, elle redoit près de deux millions ; ce vuide a fait épuiser toutes les ressources ; on manque de fonds pour acheter les caffés, il n'y en a point pour les dépenses courantes ; enfin on a été obligé d'emprunter, à vingt pour cent, trois cent mille roupies, pour renvoyer \ Hercule et le Fleiir}\ charger des poivres à la côte de Malabar. »

La Compagnie n'avait pas besoin de cette perfide dénonciation. Les Anglais ne s'étant pas pressés de répondre à ses ouvertures, elle avait envoyé à Londres les frères Duvelaer pour activer les choses. Sur les représentations de ces délégués, la Compagnie britannique consentit à entamer des négocia-

DUPLETX.

tîons officielles. La France fut représentée par l'incapable duc de Mirepoix, ambassadeur du roi près de Georges II ; la Compagnie anglaise confia ses intérêts au duc de Nevvcastle et à lord Holderness.

Au mois de septembre 1752, Machault écrivait de Versailles, au maréchal de Mirepoix, une lettre qui donne la mesure de l'intelligence et du patriotisme de ce triste personnage. Il déplorait la guerre ouverte dans l'Inde entre les deux Compagnies et la déclarait nuisible à leurs commerces respectifs. Il regrettait la jalousie et la défiance réciproques, l'intervention dans les démêlés des princes hindous, l'obligation d'entretenir une force armée dans ces régions. Ces divisions affaiblissaient les Compagnies et permettaient aux Asiatiques de leur faire des avanies. Ces alliances, ces ligues, ces secours, envois de troupes, de munitions, d'artillerie, d'argent nuisaient aux commerçants. Par leurs mésintelligences, les Compagnies anglaise, française et hollandaise, facilitaient, d'après lui, l'établissement des autres nations européennes. Pour s'affranchir de ces inconvénients, Machault recommandait un traité, en huit articles, émanant de la Compagnie française des Indes. En voici le résumé :

i^ Constatation des possessions actuelles à une époque fixée d'un commun accord. Maintien, à perpétuité, de chacune des trois nations dans ces possessions, en renonçant à tous droits et prétentions sur d'autres propriétés.

2° Chaque nation pourrait seule commercer dans ses possessions. Toutes trois auraient la liberté de fréquenter les lieux, côtes, rades et forts où aucune d'entre elles n'aurait d'établissement.

30 Aucune des trois nations ne pourrait, à l'avenir, faire d'établissement tendant à exclure les autres Compagnies, ni se fortifier à leur préjudice.

40 On renoncerait à tous traités de commerce avec le roi de Perse, le Grand- Mogol et les princes hindous. Tout traité avec eux serait interdit à l'avenir.

Page 1