CHAPITRE DIXIEME
même fondée, que le renvoi de ces hommes ne fasse aucune impression sur l'esprit des Anglois, ou qu'ils l'interprètent mal, n'empêchera pas monsieur Godeheu d'user de ce procédé vis-à-vis d'eux. La différence de quatre-vingts hommes dans les forces des Anglois ne sauroit balancer l'avantage qu'il y a en général de prévenir son ennemi par des procédés généreux; il aura même l'attention de faire bien traiter ces soldats avant leur départ et dans leur route ou passage, afin qu'ils puissent se louer de la nation à leur retour chez les Anglois...
« Monsieur Godeheu exécutera ou suspendra l'exécution du traité, suivant la nature des stipulations qu'il renfermera; ce qu'il ne pourra cependant faire en cas de conventions déshonorantes, auxquelles la Compagnie est déterminée à ne point adhérer.
« Le traité sera exécuté, i° si la disproportion entre l'étendue des concessions de la Compagnie et celles de la Compagnie d'Angleterre n'est pas telle qu'il en puisse résulter un danger éminent pour la sûreté des établissemens que conserveroit la Compagnie: 2° si la conservation de Karikal et d'une partie au moins des aidées qui l'environnent est assurée à la Compagnie; 3° si la concession de Villenour et de Valdaour est confirmée à la Compagnie; 4° si l'on conserve un établissement dans le Nord et le droit d'avoir des loges à Mazulipatam et à Divy, qui doivent au moins rester neutres...
« On ne doit pas se faire une difficulté de renoncer en général aux concessions soit de Nizampatam, de Divy, de Mazulipatam ou de Nazapour, sauf celui de ces endroits que l'on choisira pour en faire un point d'appui dans cette partie septentrionale de la côte.
« Si monsieur Godeheu pouvoit terminer la guerre dans l'Inde en consentant à rendre la plus grande partie de ces concessions et n'en conservant que le bien qui seroit le plus convenable à former un point d'appui, avec un territoire de deux ou trois lieues d'étendue aux environs, dans ce cas la Compagnie se rapporte au choix qu'il en feroit.
« Il seroit contre les principes qu'on a établis de conserver à l'établissement du Nord une étendue qui rendroit la Compagnie puissance de terre, qui exciteroit la jalousie des autres nations de l'Europe et les regrets des indigènes sur la concession qui en auroit été faite; il faut à la Compagnie, non des États, mais un point d'appui avec un territoire circonscrit, d'environ deux ou trois lieues d'étendue...
« S'il étoit possible de conserver Gingy, monsieur Godeheu n'en doit pas manquer l'occasion ; mais il ne doit pas cependant s'opiniâtrer à la poursuite de la guerre dans l'unique voie de faire concéder cette place à la Compagnie
« Monsieur Godeheu pourra regarder comme une paix convenable
celle qu'il pourroit faire en obtenant Villenour, Valdaour, le point d'appui dans le Nord et des loges à Divy et à Mazulipatam. On estimeroit très glorieux si les succès permettoient à monsieur Godeheu de garder toutes les concessions faites à la Compagnie, encore que les Anglois dussent garder Tiravady, avec un territoire assez étendu pour rester en proportion avec celui qui est de Pondichéry à Gingy. »
Ces instructions avalent été inspirées évidemment par la nouvelle du désastre de Law à Trichinapaly, mais la Compagnie aurait dû avoir meilleure opinion de Dupleix, le supposer capable de tout réparer dans l'intervalle et donner à Godeheu des ordres en conséquence!
Tandis que Dupleix résistait de son mieux à la tempête, sans pouvoir prévoir encore les mesures prises, en France, contre lui, les siens et son œuvre, des liens plus intimes les resserraient au marquis de Bussy. Le héros de Gingy et du Dékan, sollicita la main de Mademoiselle Marie Françoise- Gertrude Vincent, refusée, nous l'avons vu, à l'empereur de Delhy. Madame Dupleix et son mari consentirent à cette union, à la condition expresse de conserver le jeune couple près d'eux.
« Votre lettre du 17 janvier, écrit Bussy, le 9 mars 1754, à son futur beau-père met le comble à mon bonheur; je suis pénétré de la plus vive reconnoissance pour l'agrément que vous voulez bien donner pour obtenir Mademoisselle Chonchon (I). J'ose me promettre que vous trouverez dans cette alliance toute la satisfaction que vous pouvez désirer et que je ne cesserai de vous donner tout le tems de «ma vie. La première condition que vous exigez de moi est conforme à mon inclination, vous assurant que je sacrifierai tout au monde pour vivre avec vous et auprès de vous ; — pour la seconde je vous donne ma parole d'honneur de faire à cet égard tout ce que vous exigerez de moi. Souffrez donc que je vous prie de me regarder dès aujourd'hui comme votre enfant (2). »
I. Cette appellation familière équivalait au nom de Françoise. Note communiquée, sur notre demande, par l'obligeant M. P. Margry. M. Cartwright écrit à tort: Chouchou. z. Les descendants de Dupleix possèdent l'original de cette lettre.