‹ Dupleix; ou Les français aux Indes OrientalesChapitre 98 sur 128 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

Pauvres jeunes gens, pauvres parents! Ils ne devaient jamais se retrouver ici-bas !

La conférence de Sadras n'avait donné lieu à aucun résultat en raison du mauvais vouloir systématique des Anglais. Nos délégués avaient insisté sur la validité du titre de nabab conféré à Dupleix; les commissaires britanniques firent de la reconnaissance de Mamet-Aly à cette dignité une condition sine qua non! On se retira de part et d'autre après avoir perdu plusieurs semaines en tergiversations inutiles. Le commandant-général reprit les armes.

Arrivé à l'Ile de France, Godeheu fut assez hypocrite pour écrire à Dupleix, le 31 mars 1754:

« Avec une santé assez délicate et fixé depuis longtems comme je l'étois au port de l'Orient, dont je me faisois un plaisir et mon unique occupation, je ne m'attendois pas à me voir chargé d'une mission dont je sens plus qu'un autre tout le poids, et à être obligé d'entreprendre un voyage pénible que l'on a enfin exigé de mon obéissance, après trois mois d'une résistance qu'il ne m'a pas été possible de prolonger plus longtems.

« Presque étranger dans les affaires de l'Inde, et uniquement occupé de celles de la Marine, j'aurois plus eu lieu de craindre (le me voir revêtu du titre de commissaire du roi et de la Compagnie, que d'en être flatté, si je ne l'avois regardé comme un moyen de m'instruire et de profiter de vos lumières, pour me mettre à portée de répondre avec satisfaction aux vues du ministre et de la Compagnie.

« Ces vues d'ailleurs ne regardent pas les affaires de Pondichéry particulièrement, mais tous les autres comptoirs que je dois parcourir ; et peut-être cet exemple que je donne pourra-t-il être quelquefois continué dans la suite. Au reste, Monsieur, j'aime à me flatter que le choix n'est tombé sur moi, que parce que l'on connoit mes sentimens et ceux que vous m'avez témoignés jusqu'à présent, que nous ne le démentirons pas, et qu'aidés de connoissances aussi étendues que les vôtres, nous ne donnerons en cette occasion que des preuves de l'amour pour le bien public, qui doit seul nous animer.

« Il est nécessaire que je vous prévienne de bonne heure, que peut-être recevrons-nous par les vaisseaux, qui doivent nous suivre, des nouvelles certaines d'un accord commencé à Londres, entre les deux Compagnies, sous l'autorité des deux rois, qui y ont aussi employé leurs ministres, afin de parvenir à une paix désirée depuis

longtems, et qui peut seule couronner vos travaux et vos veilles pour l'agrandissement de notre Compagnie.

« Dans cette incertitude, vous jugerez aisément qu'il n'y a rien de mieux à faire pour le présent, qu'à vous maintenir dans l'état où vous êtes, assurer nos possessions anciennes et nouvelles contre les courses de nos ennemis, et faire prendre des postes avantageux à nos troupes, où elles puissent se communiquer, se soutenir aisément contre l'ennemi, et n'être point forcées à combattre; mais aussi sans leur faire tenter des conquêtes nouvelles ; ce qui pourroit animer les esprits de part et d'autre, n'importe pour quel parti la fortune se seroit déclarée.

«Nous avons cette année 2000 hommes de troupes nouvelles dans l'Inde à joindre à celles que vous avez déjà avec des armes et des munitions de guerre, etc.

« Je vais hâter notre relâche pour avoir plus tôt le plaisir de vous voir ainsi que madame Dupleix et mademoiselle sa fille, à qui j'ai l'honneur de présenter mon respect ('). »

Était-il assez misérable ce Godeheu ?

Dupleix reçut cette lettre le 29 juillet 1754 seulement. Il s'empressa de mander aux chefs de nos comptoirs :

« Le Ministre et la Compagnie ont pris la résolution de faire passer dans l'Inde Monsieur Godeheu, pour y prendre connoissance exacte de tous les établissemens et faire son rapport en France...

« N'allez pas regarder cette résolution de la Compagnie comme une marque de son ingratitude à mon égard. Je la regarde, au contraire, comme un service essentiel qu'elle me rend, et surtout d'avoir fait le choix de monsieur Godeheu, qui est le plus cher de mes amis. Je l'attends avec impatience ! »

La naïveté du gouverneur, en cette occasion, égalait son génie; il allait l'apprendre à ses dépens quatre jours après. Il croyait, le 29, au succès de la mission du comte d'Autheuil et ne pouvait déguiser sa joie de ce secours de 2000 hommes ! Jamais la Compagnie ne s'était montrée si généreuse ! Cette fois c'était pour soutenir en cas de besoin par la force Godeheu contre lui !

Mainville, après son échec lors de la tentative d'escalade de Trichinapaly, résolut de ménager son monde et de réduire la ville par la famine. Il brûla les magasins de l'ennemi dans

Page 1