‹ Dupleix; ou Les français aux Indes OrientalesChapitre 99 sur 128 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

le Tonduman, s'empara du fort de Kolery, fit rompre la digue du Cavery pour empêcher le roi de Tanjaour de procurer des vivres aux assiégés. Ces manoeuvres affamèrent, en effet, la cité. Le commandant anglais écrivit à Mainville de lui envoyer de la nourriture pour les prisonniers français, s'il ne voulait les laisser tous mourir. Telle était la situation au Carnate, le 31 juillet 1754. Au Dékan, la paix régnait partout ; nos troupes étaient bien logées, bien entretenues et bien disciplinées. Le Peishwa des Mahrattes avait passé un traité avec Salabetzingue, au mois d'avril, et Bussy avait quitté le soubab, à Hydérabad, pour aller hiverner dans les quatre provinces récemment concédées. Le jour de la séparation un grand conseil fut tenu en présence des ministres et principaux seigneurs vassaux de Salabetzingue. Bussy s'y trouva. Le vice-roi du Dékan, la cour et les officiers le remercièrent de ses bons offices et le déclarèrent l'instrument de leur fortune et de la tranquillité du pays. Ils jurèrent reconnaissance éternelle à la nation française et exigèrent un serment solennel de la part du colonel, sur l'Alcoran des chrétiens, de leur continuer sa protection et de revenir à leur secours, s'ils étaient menacés par les Mahrattes ou un autre ennemi. Bussy se fit apporter le Livre des Évangiles et fit le serment demandé.

Arrivée de Godeheu en rade de Pondichéry;sa lettre à Dupleix. — Il débarque à Pondichéry, le 2 août 1754. — Révocation de Dupleix. — Noble conduite du marquis. — Son dernier acte de pouvoir. — Lettre de Bussy. — Correspondance entre Godeheu et Dupleix. — Godeheu retire le commandement de l'armée de Trichinapaly, à Mainville. — Arrestation de Papiapoulé, receveur du Garnate. — Dupleix présente ses comptes pour les faire arrêter. — Refus formel de Godeheu afin de ruiner son ancien ami. — Lettre de Godeheu à Madame Dupleix. — Le 14 octobre 1754. — Godeheu fait lever le siège de Trichinapaly et rentrer l'armée à Pondichéry. — Instructions apportées par la Fiere et le Aîachault. — Traité conditionnel et traité de trêve signés par Godeheu et Saunders, gouverneur de Madras. — Godeheu quitte l'Inde.

•E Duc de Bourgogne qui portait Godeheu, jeta l'ancre dans la rade de Pondichéry, le i^'^ août 1754. Une chelingue apporta aussitôt à Dupleix une lettre du commissaire royal, ainsi conçue : « J'ai l'honneur de vous informer de mon arrivée en cette rade, et de celle de mon frère en très bonne santé. Je souhaite qu'il en soit de même de la vôtre et que votre incommodité n'ait aucune suite. Je céderois dès à présent à l'impatience que j'ai de vous embrasser et de faire ma cour à Madame Dupleix et à Mademoiselle sa fille, si je n'étois retenu ici jusqu'à ce que j'aie le logement que je vous ai demandé. Peutêtre trouverez-vous cette résolution assez extraordinaire. Je suis pourtant pénétré de reconnoissance pour l'offre que vous voulez bien me faire (^), Clouet vous en dira de bouche les raisons.

<i D'ailleurs, Monsieur, les titres dont j'ai l'honneur d'être

I. Dupleix avait offert de le loger au palais du Gouvernement.

revêtu exigent une décence qui entraîne un logement particulier. »

Il terminait en annonçant la présence de la Reine, vaisseau de la Compagnie, arrivé avec le Duc de Bourgogne et l'arrivée prochaine de la Compagnie des Indes, du Duc d'Orléans et du Prince de Conti.

Godeheu voulait, dans la crainte d'un mouvement en faveur de Dupleix ou d'une rébellion de celui-ci, faire coïncider sa descente à terre avec le débarquement des deux mille hommes de troupes embarqués sur ces navires.

Le lendemain 2 août 1754, l'exécuteur des basses œuvres de la Compagnie et du gouvernement, appuyé par ces forces considérables, entouré d'un grand appareil militaire, descendit enfin sur le quai de Pondichéry.

Dupleix, averti, s'empressa de courir à sa rencontre en lui tendant les mains ! Godeheu, sans répondre à ce témoignage public d'amitié et d'estime, sortit de sa poche un autographe et le présenta froidement au gouverneur. Dupleix lut :

« En vous rappelant, avec toute votre famille, l'intention du Roi n'est que de mettre la Compagnie plus à portée de vos lumières. Cependant, comme un rappel semble faire naître des soupçons dans l'esprit du public, presque toujours aveugle dans ses jugemens, je peus aider à les détruire en m'accordant avec vous pour répandre partout que vous prenez de vousmême le parti de retourner en France, suivant la permission que vous en avez demandée ci-devant, et que vous attendiez quelqu'un pour vous remplacer, quoique vous n'eussiez rien témoigné. Je m'y prêterai très volontiers, pour vous marquer jusqu'où va ma parfaite considération pour vous. C'est même une espèce de dédommagement de la peine que j'ai ressentie en me voyant chargé de cette commission, et de ce que le choix est tombé sur moi plus que sur tout autre, puisque je me trouve par là en état de vous rendre un service qui ne seroit pas venu dans l'esprit de bien d'autres. »

Dupleix allait interroger le traître, quand celui-ci pour

éviter tout colloque et tremblant de frayeur, glissa deux documents dans la main de sa victime : l'Ordre du Roi révoquant le grand homme ; une demande de rapport détaillé sur l'état des affaires.

Les témoins nombreux de cette scène émouvante, quoique muette, virent pâlir le gouverneur à cette lecture et l'entendirent répondre :

« Je ne sçais qu'obéir au Roi et me soumettre à tout ! »

Puis ajouter bientôt':

« Si vous avez encore d'autres ordres, donnez-les moi ; je les recevrai avec la même constance que les premiers ! »

Il fixa Godeheu, eut « un geste d'étonnement », puis un sourire de mépris et se redressa de toute sa hauteur.

Avec une dignité suprême, maîtrisant une émotion facile à comprendre, il prit avec Godeheu le chemin du gouvernement et pénétra de son pas calme et ordinaire dans les galeries conduisant à la salle du Conseil supérieur, pièce magnifique « exposée à tous les vents, où circuloit un air frais au travers d'une colonnade plus blanche que l'albâtre ». La salle était envahie par une foule compacte, aux poitrines oppressées, l'ordre de rappel était connu de tous, cette nouvelle s'était répandue dans Pondichéry comme une traînée de poudre ! Tous les mousses et matelots savaient ce rappel, annoncé dans toutes les lettres d'Europe apportées par l'escadre.

Lecture faite officiellement de sa commission, Godeheu fut installé.

« Pendant la lecture, dit un témoin oculaire, il régna un profond silence: Conticitere oinries intentique oi'a tenebant.CQ silence allait continuer après qu'elle eut été faite, lorsque M. Dupleix le rompit par le cri de « Vive le Roi ! » auquel tout le monde répondit. Il était prévenu de l'arrivée du commissaire, mais il ne l'était pas de l'étendue de ses pouvoirs. Il reçut le coup entier avec cette fermeté et cette constance qui l'ont fait admirer tant de fois et qui sont ses vertus dominantes (^). »

Page 1