CHAPITRE VIII
commandés par Paradis. C'était tout ce que pouvait faire Pondichéry. On écrivit même à Mahé pour faire relâcher à Karikal deux vaisseaux de France qui faisaient leur retour et qui y déposèrent cinquante soldats et des marins volontaires. Le 11 juin 1743, la poudrière de Karikal sauta, tuant le gouverneur Febvrier, le lieutenant Descoublans et sept soldats avec un nombre considérable d'indigènes. Le successeur de Febvrier. Paradis, se rendant compte des intrigues des Hollandais qui fournissaient des munitions aux Hindous, entra en négociation avec le Tanjaour. La paix, quelque désavantageuse qu'elle pût être, convenait mieux aux intérêts de la Compagnie qu'une guerre dont le succès était douteux et les frais dispendieux pour elle (').
Après de longues négociations signalées par la mauvaise foi des Hindous, Paradis, outré deleur insolence, leur livra un petit combat qui leur coûta une soixantaine d'hommes (27 novembre 1744). Mais les chicanes ne cessèrent pas. Le rajah prétendait que Febvrier lui avait promis jadis cent mille chacras et réclamait tout le produit des aidées. Le conseil supérieur, effrayé des dépenses engagées et de la longueur du conflit, recommandait la patience à Paradis; mais celui-ci, sur une menace de ravager nos récoltes comme les années précédentes, fit brusquement arrêter le soubedar de Kangivaron et un certain nombre d'otages. Le conseil le désapprouva entièrement, craignant que le Tanjaour ne se vengeât sur les aidées françaises dans un temps oîila guerre avec l'Angleterre obligeait de concentrer nos forces à Pondichéry. Mais ce coup de vigueur effraya les Tanjaouriens, qui laissèrent enfin les Français récolter le riz à leur aise('). En 1746, le rajah disgracia son ministre Arnapachetty qui était l'auteur principal de cette querelle, et la paix se fit pour quelque temps.
On voit combien peu énergique fut, dans cette affaire, le gouverneur de l'Inde. Bien que Paradis déclarât que la force était le seul moyen à employer pour venir à bout de cette canaille, Dupleix se montra aussi timoré que possible. 11 était loin d'avoir sur les Hin-
(1) Fr., n. acq., 8926 (Ariel), 69. Lettre du Conseil supérieur de Pondichéry à la Compagnie, 18 octobre 1744.
(2) Fr., n. acq., 8926, 77. Lettre du Conseil supérieur de Pondichéry à la Compagnie, 11 janvier 1746.
188 nUPLEIX, SES PLANS POLITIQUES, SA DISGRACE.
dous et leur faiblesse relative lesi dées qu'il devait avoir plus tard; il n'avaitpas encore fait l'expérience de la supériorité militaire des Européens et n'avait, il faut le dire, que bien peu de mond pour se faire respecter; la guerre ouverte avec l'Angleterre peut aussiavoir gêné son action.
Elle lui causa des soucis d'ordres divers. Il croyait, selon des projets déjà anciens, pouvoir retourner en France et demanda son congé, en 1742, pour cause de santé (i. Il avait annoncé à son ami Duvelaër que sa femme passerait en France par les vaisseaux de janvier 1743 et le priait de la recevoir cbez lui à son arrivée à Lorient. Duvelaër mit sa maison à sa disposition, ajoutant qu'il pensait bien que M"i« Dupleix ne viendrait pas seule et qu'il regrettait pour la Compagnie que Dupleix ne restât pas aux Indes une année ou deux de plus pour réparer la mauvaise gestion de Dumas (2).
Le voyage ne se fit pas à la fin de 1742, probablement à cause des coucbes pénibles de M°"= Dupleix. En 1743, les bruits de guerre avec l'Angleterre étaient trop répandus pour qu'on risquât un voyage qui aurait pu se terminer à Londres.
Dupleix dut alors se préparer à faire face aux difficultés de sa position, qui étaient assez graves. Depuis la paix de Ryswick, les guerres européennes n'avaient pas eu d'écho dans ce pays. Ni les Anglais ni les Français n'étaient d'ailleurs en état de faire grand'chose les uns contre les autres. Le peu d'importance militaire de leurs établissements faisait qu'on ne pensait pas en Europe à y envoyer une expédition qui coûterait cher et rapporterait peu. Quant aux vaisseaux de llnde, c'est dans les mers d'Europe qu'on les capturait. Voici comment cette neutralité de fait fut rompue : à la fin de 1740, la Compagnie avait reçu l'ordre d'équiperen guerre cinq vaisseaux et une frégate, sans autre raison que l'état général des affaires. L'escadre, qui coûta fort cher, partit en mars 1741, sous le commandement de La Bourdonnais; il en avait obtenu l'armement par son crédit sur M. de Fulvy(3) et pensait proba-
(1) Col., dossier Dupleix, mémoire. 1" décembre 1748. Il expose qu'il a déjà demandé son congé en 1742, venant de subir l'oporalion de la fistule et craignant d'être obligé d'en subir une seconde.
{2) Duvelaër à Dupleix. Fr., n. acq., 9148, 12. 9 décembre 1742, 30 janvier 1743.
(3) Godeheu prétend que Fulvy était de moitié dans les profits de La Bourdonnais. Fr.,8982, 180, 5 janvier 1740.