CHAPITRE VIII
bleraenl faire la course à son profit si la guerre éclatait. Cette escadre, la paix régnant encore, ne fit pas autre chose qu'un débarquement à Mahé. Il fut alors autorisé par la Compagnie à retenir aux Indes deux de ces vaisseaux ou, à leur défaut, à armer en guerre deux vaisseaux de l'Inde. On lui permettait de prendre sur la flotte des soldats, des officiers et des matelots, de retenir tous les effets de guerre et de marine qu'il jugerait nécessaires, sauf à en envoyer l'état à la Compagnie \i). Ces ordres font comprendre comment, en 1746, La Bourdonnais put avoir assez de ressources en agrès et en hommes pour équiper et armer quelques vaisseaux ; sans cela les îles de France et de Bourbon n'auraient certainement pu les lui fournir. Or, l'envoi d'une escadre en pleine paix avait fait beaucoup de bruit en Angleterre ; La Bourdonnais avait eu, paraît-il, des mots imprudents; les Anglais, craignant qu'il n'en voulût à leurs établissements, ce qui était vrai, d'ailleurs, envoyèrent en 1743, aux Indes, une petite escadre sous le commandement du capitaine Barnet.
Les hostilités furent ouvertes par celte flotte, qui arrêta dans le détroit de Banca les vaisseaux revenant de Chine et de Manille; c'est ce qui décida Dupleix à seconder La Bourdonnais dans ses projets contre Madras. Sans cela, il n'eût pas tenu à lui que la paix ne régnât dans l'Inde entre les Français et les Anglais.
Il avait eu, dès 1740, l'idée de maintenir la neutralité entre les deux Compagnies à partir du cap de Bonne-Espérance; il aA'ait exposé celte idée au capitaine de Sainl-Georges, en le chargeant d'en parler au directeur Cavalier.
La Compagnie, d'autant plus pacifique qu'elle était presque ruinée et ne pouvait faire aucun sacrifice d'argent pour la défense même de ses comptoirs, ne trouva d'autre instruction à donner que de réduire les dépenses au strict nécessaire, et de suspendre toute entreprise. Elle savait qu'il était difficile de réduire dés la première année la dépense autant qu'on le souhaitait, mais elle y était forcée par la pénurie de ses ressources el recommandait
(1) Col. C* 30, 40. Extrait du registre général des délibérations de la Compagnie, 26 juin 1742.
Ordres particuliers à M. de La Bourdonnais, concernant les cinq vaisseaux armés en guerre sous son commandement.
à Dupleix le secret sur ses inlenlions, autant que le zèle pour les exécuter ('). Ces instructions ne peuvent surprendre quand on connaît l'inaptitude financière, politique et militaire de la Compagnie des Indes, elles furent confirmées d'ailleurs par Orry qui, faisant partie du ministère, aurait pu avoir quelques idées plus justes. Mais il est certain que pour les gens de ce temps, une guerre coloniale dans l'Inde paraissait invraisemblable autant qu'inutile.
Orry confirmait donc à Dupleix les instructions de la Compagnie. Dire qu'il lui ordonnait d'être pacifique ne serait pas exact : on ne supposait même pas que Dupleix pût avoir à Pondichéry des velléités belliqueuses. Orry comptait qu'il irait dans les réductions au delà même des ordres de la Compagnie, qu'il continuerait le commerce le mieux possible, bien qu'on ne lui envoyât pas beaucoup d'argent: « Je sens parfaitement, disait le ministre, que le fonds « qu'on vous envoie n'est pas suffisant pour acquitter les engage- « ments et charger les vaisseaux, mais la situation présente des « affaires en Europe n'a pas permis à la Compagnie de faire un f plus gros envoi. Je compte cependant sur votre zèle et sur le « crédit que vous vous êtes acquis dans l'Inde et qu'après avoir « satisfait exactement ceux qui voudront être payés de leurs « avances, vous trouverez de nouvelles sommes à emprunter qui t vous mettront en état de renvoyer les vaisseaux bien chargés (2). »
Nous savons que la Compagnie était hors d'état de faire la guerre aux Indes et que le roi ne le voulait pas, mais il était peu séant au ministre de remettre si cavalièrement à un subalterne le soin de sauver à lui seul les établissements et de faire aller le commerce comme en pleine paix sans aucun appui de la métropole.
Par une lettre en date du 14 avril 1744, la Compagnie, d'ordre exprès du ministre, manda à Dupleix de ne commettre aucun acte d'hostilité contre les Anglais au delà du cap de Bonne-Espérance à moins que ces derniers n'eussent été les agresseurs, ajoutant qu'il n'y avait aucune convention entre elle et les Anglais sur ce point
(1) Fr., n. acq., 9144, 7. La Compa^'iiie à Dupleix, 18 septembre 1743. Dumas écrivait à Dupleix à la même époque : On a pris le parti de diminuer les dépenses qui, de vous à moi, ruineraient infailliblement la Compagnie, si elles étaient continuées.... (Fr., n. acq., 9147, 186, 4 octobre 1743).
^2) Col. C* 30, 215. Orry à Dupleix, 15 décembre 1743.