CHAPITRE VllI
et qu'il ne fallait pas s'attendre à voir les chefs de comptoirs anglais imposer la neutralité aux vaisseaux venus d'Europe.
On l'invitait à préparer le mieux possible la défense de Pondichéry; on attendait tout de sa bravoure et de son intelligence. Comme le disait amèrement Dupleix, la Compagnie, contente d'avoir écrit qu'elle souhaitait que la tranquillité régnât dans l'Inde, croyait que cela suffisait à l'entretenir. Elle avait au moins pour excuse son impuissance.
Dans ces circonstances, Dupleix, n'ayant presque pas de troupes et pas d'argent, dut chercher à garantir cette neutralité qu'il lui était ordonné de garder et qui semblait devoir être la seule protection des établissements français.
La déclaration de guerre ayant été connue aux Indes vers le mois d'octobre 1744, il fit immédiatement des démarches auprès des gouverneurs de Madras, Bombay, Talicherry, Calcutta, pour assurer la neutralité. Il n'obtint d'eux qu'une fin de non-recevoir; les Anglais arrêtèrent même quelques vaisseaux chargés par les Français et naviguant sous le pavillon maure. Heureusemenl, le nabab Anaverdi-Kan et Nizam-el-Molouk ayant appris la déclaration de guerre et ces premières hostilités, adressèrent à tous les Européens établis dans le Dekhan un paravana, ordonnant de respecter les vaisseaux munis des passeports du fossedar de Méliapour (San-Tomé) et, en général, ceux qui naviguaient sous le pavillon du Mogol. Une copie spéciale en fut adressée aux commandants anglais, français et hollandais (i'.
Anaverdi-Kan écrivit personnellement à Dupleix que les établissements européens étaient de la dépendance du Padischah, qu'ils n'avaient été concédés que pour y faire fieurir le commerce, qu'il eût, par conséquent, à ne pas troubler la paix'2i^ sous peine d'en répondre personnellement.
Dupleix répondit d'abord, en accusant réception du paravana, que les Français n'avaient jusqu'alors molesté aucun navire maure
(1) Fr., n. acq., 8931, 132 et suiv. Copie du paravana d'Anaverdi-Kan. Lettre d'Agy-abdel-ady, fossedar de Méliapour, à Dupleix, accompagnant le paravana.
(2) Fr., n. acq., 8931. Fonds Ariel, 133. Lettre du nabab à Dupleix portée par un de ses cavaliers.
et n'y toucheraient pas à l'avenir pourvu que les Anglais fissent de même. Mais ils en avaient déjà arrêté plusieurs et les Français se considéraient comme en droit d'en faire autant, tant que le nabab n'aurait pas prouvé qu'on n'insultait pas impunément le pavillon mogol.
Au nabab lui-même il répondit qu'il avait reçu de ses supérieurs d'Europe l'ordre de maintenir la paix aux Indes et d'offrir aux Anglais de continuer les bonnes relations et qu'ayant fait, en conséquence, des offres conformes aux gouverneurs anglais, ils avaient répondu par un refus poli, que leur flotte de guerre avait saisi les vaisseaux français partout où elle l'avait pu (') et même un vaisseau maure naviguant sous la sauvegarde du Padischah, parce qu'ils le croyaient chargé de fonds français. Il ajoutait qu'à l'arrivée des vaisseaux d'Europe il serait obligé d'exécuter les ordres qu'il recevrait. II souhaitait, sans pouvoir l'assurer, qu'ils fussent conformes à ceux du nabab, n'ayant rien tant à cœur que de prouver son respect pour le Grand iMogol et ses lieutenants 2).
Les Anglais avaient répondu de leur côté aux mêmes ordres, qu'ils n'avaient pas l'intention de molester les sujets du Mogol, mais qu'ils devaient se conformer aux ordres de leurs supérieurs et que leur flotte était d'ailleurs indépendante des comptoirs (^).
Il résulte de cela que si Dupleix avait essayé de son propre mouvement de traiter la neutralité directement avec les Anglais, il n'avait pas pensé d'abord, comme l'ont dit certains historiens, à faire intervenir le nabab. Celui-ci prit l'initiative d'interdire toute guerre aux Européens. Mais ce n'était déjà plus le désir de Dupleix. Il essaya d'indisposer le nabab contre les Anglais en insistant sur ce fait qu'ils avaient commencé la guerre.
Les Anglais, on l'a vu, avaient saisi des vaisseaux de la Compagnie venant de Chine; mais il est probable que la saisie du Mahmet-Chah affecta plus vivement Dupleix. Ce vaisseau venait de
(1) Fr., n. acq., 9159, 355. Brouillon de lettre autographe de Dupleix au nabab. Ils avaient, en janvier 1745, saisi un navire d'Europe à Acheni, les bots et pilotes de Balassor, deux vaisseaux de l'Inde appartenant aux Français, le vaisseau maure le Mahmet-Chah appartenant à Iman Goulam-Hussein-Kan
Inian Sahib .
[2) Fonds Ariel, 8931, 135. Dupleix au nabab, 1745. (3j Ibid , \2,L Lettre d'Agy-abd-el-ady à Dupleix.