CHAPITRE IX
Dupleix et La Bourdonnais préparent dès \7A\ l'attaque de Madras. — Leur correspondance à ce sujet à partir de 1744. — Rôle considérable de Dupleix. — Incidents du séjour de La Bourdonnais à Pondichéry en 1740. — Il demande les ordres du conseil supérieur avant l'attaque. — La ville prise, il refuse de s'y soumettre. — Nature du conflit. — Responsabilité de La Bourdonnais.
Si Dupleix se montrait si peu disposé à observer la neutralité qu'il avait eu ordre de proposer aux Anglais et qu'il leur avait effectivement proposée sans l'obtenir, c'est que les actes d'hostilité commis par la flotte du commodore Barnet l'avaient exaspéré et qu'il avait l'espoir sérieux de faire payer cher aux agresseurs les pertes qu'ils lui avaient causées. Il ne désirait plus la paix depuis qu'il savait que La Bourdonnais se préparait à passer dans l'Inde: il avait lié partie avec lui, et à l'époque même où il correspondait avec Anaverdi-Kan, il faisait les préparatifs de l'attaque de Madras.
Il ne s'agit pas ici de raconter cette célèbre expédition, mais d'en étudier les origines et la préparation. Les desseins de La Bourdonnais, la part de Dupleix dans les préparatifs et les froissements qui précédèrent la rupture entre les deux chefs, méritent quelque attention. Celte étude permet de ramener à ses justes proportions ce qu'on a appelé, d'un bien grand mot, la rivalité de Dupleix et de La Bourdonnais.
Le plan de l'entreprise sur Madras fut fait en 1741. La Bourdonnais, qui était en France en 1739, apprenant qu'une rupture pouvait se produire prochainement entre la France et l'Angleterre,
raconte qu'il proposa à quelques amis d'armer une escadre en course. On fit un fonds de cinq millions dont il devait fournir le dixième. Il alla demander l'agrément du ministre de la marine Maurepas et prétend dans ses mémoires que ce plan agréa si fort au ministre et au contrôleur général, que l'ordre lui fut donné de l'exécuter pour le compte du roi et avec les vaisseaux de la Compagnie.
La Bourdonnais ne dit pas ce que ses amis et bailleurs de fonds pensèrent de cette audacieuse substitution: il n'explique pas comment il se dégagea, comment ils gardèrent le secret, ni pourquoi la Compagnie, pour une affaire qui regardait le roi, dut armer à ses frais cinq vaisseaux, sans que le ministre daignât donner la moindre justification. Il est fort probable, comme on le crut à Paris et dans l'Inde, que La Bourdonnais fit agréer directement le projeta Orry de Fulvy et par lui au contrôleur général. Le roi n'avait rien à y gagner et la Compagnie fit tout simplement les frais d'une entreprise qui devait profiter à des particuliers D; la course n'était pas de son privilège et elle n'avait, en 17iO, rien à défendre. L'expédition tourna tout autrement qu'on ne l'avait supposé. Elle eut une utilité que personne en France n'avait pu prévoir, surtout le chef. Parti de Lorient avec cinq vaisseaux, le 5 avril 1741 (-), il arriva à l'île de France le 14 août. Il apprit alors l'invasion des Marattes dans leCarnate; les garnisons des îles étaient parties pour Pondichéry, appelées par Dumas qui craignait un siège (3). La Bourdonnais, quand il y arriva, trouva la ville libre d'ennemis; mais Dumas lui apprit que le comptoir de Mahé était assiégé depuis dix-huit mois par les gens du pays. Il s'y rendit aussitôt, et, tant à combattre qu'à négocier, y demeura assez longtemps. Ainsi l'expédition, partie pour faire la course contre les Anglais, avait délivré Mahé. La Bourdonnais comptait garder ses navires en attendant la déclaration de guerre; mais la Compagnie, dont les
(1) Mémoires historiques de B. F. Mahé de La Bourdonnais. Paris, 1829, p. 35-39.
(2) Ibid., 44. Il emmenait avec lui sa deuxième femme, fille du comte d'Auteuil et sœur du lieutenant d'Auteuil, beau-frère lui-même de Dupleix (Fr. 9149. 3. Hardancourt à Dupleix, 1741).
(3) Lettre critique de Cossigny sur Y Histoire des Indes de l'abbé Guyon, 1744.