CHAPITRE IX
finances ne pouvaient supporter un pareil armement sans profit commercial, et qui se Hattait de maintenir la neutralité dans l'Inde, rappela la flotte en 1742 : grave faute, car son envoi avait décidé les Anglais à en expédier aussi une, composée, non pas de navires de commerce armés en guerre, mais de vaisseaux royaux. L'escadre anglaise arriva dans l'Inde en 1744, s'y trouva maîtresse de la mer et y fit ce qu'elle voulut ''). Dans de pareilles conjonctures, un ministre intelligent n'eût jamais signé l'ordre de retour. Orry le donna en novembre 1741, et le regretta trop tard ("2). Il écrivit à La Bourdonnais qu'il était à désirer qu'il n'eût pu l'exécuter en entier et qu'il eût conservé au moins deux vaisseaux. Mais déjà la flotte était repartie pour l'Europe et La Bourdonnais, irrité, demandait son rappel (3). Enfin la frégate la Fière lui annonça à l'île de France, le l^"" septembre 1744, la déclaration de guerre, mais elle lui apportait la défense d'entamer les hostilités; on lui permettait seulement d'y répondre. Il commença donc l'armement des navires de la Compagnie qu'il pouvait encore rassembler et enlra en correspondance avec Dupleix.
Il ne parle pas dans ses mémoires de cette correspondance. Elle ne manque pourtant pas d'importance, car elle explique l'affaire de Madras et la part prépondérante de Dupleix dans cette affaire. Remarquons tout d'abord qu'on n'eut en France nul soupçon de ce que préparèrent les deux gouverneurs. On supposait l'un à peine capable de lancer un ou deux corsaires, l'autre, avec ses quatre compagnies d'infanterie, à peine capable de garder Pondichéry. C'est donc à eux seuls qu'appartient la conception et l'exécution de cette audacieuse entreprise.
La Bourdonnais avait eu cette idée en 1741, à l'époque où il était venu à Pondichéi-y, et l'avait communiquée à Dumas. Il fit expli-
(1) Le Commodore Barnet dit au capitaine du Favori qu'il amarinait : Nous vous faisons ce que M. de la Bourdonnais voulait nous faire (Mémoires de La Bourdonnais, p. 61).
(2) Mémoires de La Bourdonnais, p. 54. Lettre d'Orry, 16 mars 1742.
(3) La Bourdonnais écrivait au cardinal de Fleury qu'il regrettait la flotte, qu'il aurait fait bien 15 à 20 millions de tort aux Anglais s'il y avait guerre, que s'il n'y avait pas guerre, il demandait son rappel. (Il ne dit rien de cela dans ses mémoires.) — Lettre autographe de La Bourdonnais, 15 janvier 1743. Arch. Atf. étr. Asie, 6, 76. Doc et mémoires.
quer ce projet à Dupleix quand il remplaça Dumas : Dupleix l'approuva et envoya à Madras l'ingénieur Paradis, qui parvint à examiner la place avec assez de précision pour en faire une carte de mémoire et pour préparer un plan d'attaque. Mais le projet et les préparatifs ébauchés par Dupleix ne furent repris qu'en 1744 après les premières hostilités (i).
Au moment où commence cette collaboration qui devait si mal finir, il n'est pas inutile de rappeler que Dupleix et La Bourdonnais étaient en relation depuis longtemps. Ils étaient presque du même âge et s'étaient connus jeunes à Pondichéry. La Bourdonnais, après avoir servi comme lieutenant et capitaine en second dans la marine de la Compagnie (2), avait quitté le service et commandait en 1727, comme capitaine et subrécargue, \e Pondichéry, vaisseau particulier armé par Lenoir et les conseillers de Pondichéry (3). Il fit ce commerce cinq ans, et s'étant brouillé avec Lenoir dont le caractère despotique ne pouvait lui plaire, il passa deux ans au service des Portugais et revint en France en 1733. Il s'y maria. La protection de M. de Fuhy, auquel il présenta cette année-là un mémoire sur la situation de l'Inde, le fit nommer d'emblée gouverneur des îles de France et de Bourbon. Il y succédait fl735) à Dumas. Cette nomination, faite en dehors des habitudes et par faveur, fit mauvais effet. Dupleix écrivait alors : « Les « bras m'en sont tombés. Il faut que la tête ait tourné à la Compa- « gnie. Dieu veuille qu'elle n'ait pas lieu de s'en repentir. La viva- « cité et la pétulance du sujet me le font craindre. Elle s'est laissé « leurrer aux fariboles de cet évaporé (^'. » Il était, on le sait, jaloux et vit tout de suite, dans La Bourdonnais, un rival à redouter pour le gouvernement de Pondichéry. Aussi leurs relations
(1) D"après la correspondance entre Dupleix et La Bourdonnais. Col. C* 81, f. 4 à f. 73. 11 septeinl)re 1744-8 octobre 1746.
(2) Il assista en cette qualité à l'expédition de Mahé faite en 1725 par M. de Pardaillan. Il est à peine besoin de dire qu'en dépit de l'allitération, il n'y a aucun rapport entre le nom indien de cette ville et le nom patronymique de La Bourdonnais. Il s'appelait Mahé de La Bourdonnais comme son frère s'appelait Mahé de La Villebague. .Je ne sais quel est le premier qui a imaginé d'attribuer ce nom à La Bourdonnais comme un souvenir de la part qu'il prit à cette expédition.
(3) Col. C« 74, 41. De 1725 à 1730.
(4) Ars., 4743, 23, 36, 56. Dupleix i\ Burat, Dumas, Duvelaër, 1735.