CHAPITRE X. 2i
On voit que^ bien commandés, ces soldats des îles et de Pondichéry pouvaient tenir contre les indigènes, mais qu'ils étaient très loin de former une troupe solide.
Dupleix se plaignit des officiers à la Compagnie. On lui répondit qu'il était très difficile de décider des officiers de quelque mérite à passer aux Indes. On l'exhortait, en conséquence, à se servir de ceux qu'il avait, et pour assurer la subordination, le ministre donna l'ordre aux officiers de recevoir les ordres des conseillers en pied ou honoraires à qui Dupleix confierait une mission, non seulement dans l'enceinte des comptoirs, mais aussi en rase campagne. Paradis ne fut pas nommé lieutenant-colonel, comme le demandait Dupleix, mais il eut la croix de Saint-Louis (i).
Une deuxième tentative contre Goudelour, faite par mer (30 décembre 1746), ne réussit pas, parce que la marée manqua aux embarcations qui portaient les soldats. Une troisième échoua (2 mars 1747) par suite de l'arrivée d'une escadre anglaise. Une escalade nocturne, tentée dans la nuit du 17 juin 1748, manqua aussi par la vigilance des Anglais et la maladresse des assaillants.
Cependant Dupleix avait profité de la mésintelligence qui existait entre Mafous-Kan et son frère Saladad-Kan, gouverneur de Gingi. Il négocia avec ce dernier une alliance contre l'aîné et ne voulant pas trop s'engager avec ce Maure, fit surprendre à Goudelour une lettre qui dévoilait l'intrigue.
Les Anglais prévinrent Mafous-Kan qui, effrayé, demanda à traiter (2). Dupleix exigea d'abord la mise en liberté de Kerjean et de Gosse, qui revinrent à Pondichéry avec l'ambassadeur du nabab. L'ambassadeur s'enivrait tous les jours, aussi la paix fut bien vite conclue. On se promit l'oubli réciproque, on s'offrit des présents, on convint de se visiter: puis Dupleix annonça à Saladad-Kan que l'alliance projetée n'avait plus d'objet et envoya à son tour une ambassade à Mafous-Kan pour lui annoncer la paix (3).
Mafous-Kan vint passer deux jours à Pondichéry. Une marquise fut dressée à la porte de Valdaour pour la cérémonie de sa récep-
(1) Fr., n. acq., 9144, 106. La Compagnie à Dupleix, 20 novembre 1747.
(2) Aff. étr., Asie, 12, 146. Kerjean à Noailles, 2 mars 1750.
(3) Quarante cavaliers, deux cents cipayes, deux capitaines et le major général, deux conseillers.
tion. Les troupes firent la haie sur son passage, trois salves d'artillerie furent tirées en son honneur. Il licencia ensuite son armée et déclara qu'il voulait se faire fakir par honte de sa défaite ('). 11 s'en tint à l'intention.
Kerjean et Delarche, un des rares employés qui savaient le persan, furent envoyés à Arcate. Ils y firent, au commencement du carême de 1748, une entrée solennelle, l'exemplaire du traité marchant avec eux porté dans un palanquin particulier. Le vieux nabab les reçut magnifiquement et ratifia la convention.
Ainsi, les Français gardaient Madras, dont la capitulation était considérée comme nulle. Dupleix était alors bien éloigné de penser à un établissement territorial considérable. En annonçant à la Compagnie les événements de 1746, il lui demanda de choisir entre les trois partis suivants : ou garder Madras pour l'échanger contre Louisbourg, ou rançonner la place en faisant un traité direct avec la Compagnie d'Angleterre, ou en faire un échange avec les Maures après avoir démantelé la ville noire pour faire perdre l'envie aux marchands d'y retourner et en prenant les plus grandes précautions pour que les Maures ne pussent remettre la ville aux Anglais.
On sait que le traité d'Aix-la-Chapelle réalisa précisément la première de ces trois propositions; mais Dupleix conseillait d'adopter la troisième.
La Compagnie, d'accord avec le ministère, accepta sa façon de voir et lui prescrivit, selon les termes mêmes qu'il avait employés, de traiter avec les Maures « d'un échange pour Madras en aidées € qui fussent à la bienséance de Pondichéry et d'un revenu fixe et f assuré. Et qui plus est, de faire en sorte que, dans le cas où les « Maures intimidés ou séduits livreraient Madras aux Anglais, non e seulement que la ville ne se trouve d'aucune utilité pour les t Anglais, mais que quelques autres aidées des Maures pareille- « ment à votre portée, répondent de leur fidélité et appartiennent » de plein droit à la Compagnie au cas que les Anglais rentrent « jamais dans Madras (2). »
(1) Kerjean à Noailles, ibid., p. 172. Bien que Mahé de la Villebague dise la
même chose, cela paraît invraisemblable, surtout de la part d'un musulman.
\2) Fr., n. acq., 9144, 177. La Compagnie à Dupleix, Paris, 15 janvier 1748.