CHAPITRE X. 22o
On lui recommandait d'accélérer la négociation; Dupleix exécuta ces ordres. Il avait démantelé la ville noire en 1748 et concentré la défense dans la ville blanche, ayant trop peu demonde pour défendre à la fois les deux enceintes. Lorsqu'il reçut les lettres de la Compagnie, il mit, comme il dit, les fers au feu en offrant à NaserSing, fils et successeur du soubab de Dekhan, Nizam, qui était mort en 1748, de lui remettre Madras. Il écrivit à Iman-Sahib, ami de longue date de la nation, ancien trésorier de Dost-Ali-Kan, que le nabab Anaverdi- Kan et son lils Mafous-Kan, après s'être dits ses amis, Tavaient trahi, qu"Abd-er-Elsalel (i , gendre du nabab, était venu au secours des Anglais pendant le siège de Pondichéry. « Ils peuvent compter, « disait-il, que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder « le premier venu qui viendra pour s'emparer du gouvernement « de la province, que je suis maître, quand je le voudrai, de donner à « qui bon me semblera. » Il ajoutait que la conduite d'Anaverdi-Kan lui donnait le droit de s'emparer des terres de Yillenour et de Yaldaour; il ne l'avait pas fait par respect pour le Padischah et pour le seigneur Naser-Sing, de qui seul il voulait les obtenir. Il offrait donc à Naser-Sing de lui remettre Madras démantelé en échange d'aidées voisines de Pondichéry donnant un revenu de 40 à oO,000 pagodes. La réponse devait être prompte, car il y avait d'autres gens qui voulaient terminer cette affaire et en sentaient toute la conséquence (2 .
Cette lettre est curieuse à beaucoup d'égards. Elle montre combien les succès militaires de Dupleix avaient augmenté son assurance. Il y a loin de celte confiance presque arrogante, de cette espèce de mise en demeure adressée au puissant soubab du Dekhan, aux lettres assez humbles de forme que Dupleix envoyait quatre ans plus tôt au nabab d'Arcate. La victoire a changé le ton du marchand, qui parle maintenant en maître. En outre, point important pour qui veut observer la genèse de ses plans, on voit que Dupleix était en négociation depuis quelque temps avec d'autres gens, c'est-àdire avec Chanda-Sahib, qu'il était bien près de s'accommoder avec lui et de lui donner, comme il dit, la province, mais qu'il n'avait
(1) Ou Abdouljalik. Col. C* 83 (Dupleix à Saunders, 18 février 1752).
(2) Fr., n acq . 9159, 3. Dupleix à liuan-Sahib, février 1748.
pas encore la moindre connaissance de Mousafer-Sing, dont il fera bienlôl un soubab, précisément à la place de ce Naser-Sing avec lequel il négocie. L'idée d'agrandir le domaine immédiat de la Compagnie, en adjoignant quelques aidées aux anciennes, est déjà exprimée nettement : il s'agit de Villenour et de Valdaour, celleslà mêmes précisément qu'il se fera donner par Clianda-Sahib. Mais on le voit, il ne veut pas aller au delà d'un arrondissement du domaine et d'une augmentation des revenus.
Quoi qu'il en soit, la nouvelle de la paix arrêta cette affaire. Il fallut restituer Madras, restituer l'artillerie et les munitions qui en avaient été enlevées. Cette restitution et les contestations sans nombre que les Anglais soulevèrent, soit sur la quantité du matériel à rendre, soit par suite des mesures violentes qu'ils prirent contre les personnes qui étaient demeurées à Madras pendant l'occupation française, occupèrent Dupleix pendant les années 1749 et 1750. Il était alors arrivé, on peut le croire, à satisfaire toutes ses anciennes ambitions. Il avait reçu en mars 1746 des lettres de noblesse et la croix de Saint-Michel. Après la glorieuse issue du siège de Pondichéry, qui fut connue en France par une lettre du correspondant de la Compagnie à Londres, en date du 21 mars 1749, on lui donna le cordon rouge (<). La Compagnie le nomma directeur et lui accorda un congé, sur la demande de Bacquencourt, pour venir régler ses affaires et jouir de sa gloire dans sa patrie.
Et pourtant on peut dire qu'il n'était qu'au premier pas de sa carrière. Les cinq années qu'il devait encore passer dans l'Inde devaient plus faire pour sa gloire que les trente années de séjour si noblement couronnées par la victoire de 1748.
Il ressort de tout ce que nous avons dit que, jusqu'à l'année 1749, Dupleix n'a pas eu la pensée d'une politique de conquête telle que l'a supposée la légende formée autour de son nom. Nous n'avons ni
(1) Un avait fort hésité à lui donner cette récompense réservée aux militaires. On avait pensé d'abord à le nommer seulement chevalier et capitaine de vaisseau ; puis on lui accorda le cordon rouge, mais à condition qu'il resterait dans l'Inde; son frère dut faire ressortir ce qu'avait de blessant cette dernière condition, ce qu'avait d'insuflisani et de mesquin la première récompense, puisqu'il avait sauvé l'Inde et qu'il avait sous ses ordres des chevaliers de Saint-Louis (Observations sur la récompense à accorder à M. Dupleix). Fr., n. acq., 9144, 211.