‹ DupleixChapitre 119 sur 189 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

dans ses écrits trouvé un seul mot, ni dans sa conduite un seul acte qui permette de lui prêter un plan fondé sur une connaissance particulière du pays, ayant pour objet de rendre la France souveraine de rinde, comme l'Angleterre l'est devenue plus tard. Il n'a pas eu d'autre politique que la lutte contre les Anglais; Tlnde ne fut alors pour lui que le théâtre de la guerre, elle n'en était pas l'enjeu.

Ce sont ses propres actes qui ont été pour lui l'origine d'un système politique. Le plan de la conquête de l'Inde a suivi l'expérience qui en démontrait la possibilité et nous allons exposer la genèse de ses idées en racontant les faits qui les ont fait naître.

Il est nécessaire d'abord de déterminer avec précision les forces existant à Pondichéry en 1749 et l'état d'esprit créé chez Dupleix par ses victoires; on comprendra mieux sa conduite et l'audace de ses actions. Il avait à sa disposition des troupes nombreuses, qu'il allait être obligé de renvoyer aux iles ou de congédier. Les 2.000 soldats blancs, les 1,400 cipayes, les 300 nègres esclaves enrégimentés par La Bourdonnais, qui avaient vaincu Boscawen, constituaient une force très respectable; il avait même encore à Madras 300 cipayes envoyés de Mahé par Louet. Ces ressources militaires étaient les plus considérables qu'on eût vues jamais à Pondichéry, et leur moral était exalté par la victoire remportée sur l'armée anglaise. Quant à lui, la gloire qu'il avait acquise depuis deux ans n'avait pu que le rendre plus audacieux et plus entreprenant. Il l'avait toujours été dans son commerce, il y avait pris l'habitude des entreprises hasardeuses; ses derniers succès avaient redoublé sa confiance en lui-même , parce qu'ils l'avaient justifiée. Nous savons aussi qu'à une si grande distance de la mère patrie, les gouverneurs de l'Inde avaient l'habitude d'une liberté dans leurs desseins et d'une indépendance dans l'exercice de l'autorité qu'aucun fonctionnaire de France ne connaissait. Pourvu qu'on réussît, on ne devait s'attendre qu'à des éloges, même si l'on avait agi sans ordres. Jamais d'ailleurs les prédécesseurs de Dupleix n'avaient été placés dans des difficultés aussi graves que celles dont il était sorti glorieusement. Il n'eut donc aucun scrupule à tenter l'entreprise dont nous allons raconter l'origine et le développement.

Chanda-Sahib, ce prince maure dont l'action fut si importante

dans ces affaires, élail le gendre du nabab d'Arcate, Dosl-Ali-Kan, tué par les Maraltes en 1740. Nous avons déjà vu qu'il envahit, en 1738, le Tanjaour, après s'être emparé l'année d'avant de Trichinapali (1737), et qu'il otTrit à Dumas de lui livrer Karikal, à condition qu'on lui prêtât des soldats et des canonniers, et qu'on lui fournit des munitions pour le siège de Tanjaour. On peut dire que les relations de Ciianda-Sahib et de Dumas sont comme l'esquisse de celles qui allaient s'établir avec Dupleix; mais les circonstances devaient rendre plus important et le service demandé par l'Hindou et le prix payé à la Compagnie.

Lorsque les Marattes vinrent attaquer le Carnate en 1740, ils livrèrent au nabab Dost-Ali-Kan un combat oîi il trouva la mort; sa femme et celle de son fils Sabder-Ali-Kan se réfugièrent à Pondicbéry (2o mai), qui était la place forte la plus proche. La femme de Chanda-Sahib s'y réfugia à son tour (8 juillet). Les deux premières princesses y restèrent jusqu'au 16 janvier 1741. Mais la femme de Chanda-Sahib et plusieurs de ses enfants demeurèrent sous la protection des Français, tandis que celui-ci regagnait sa ville, Trichinapali, pour la défendre; il dut capituler le 30 mars de l'année suivante (i) et fut emmené par les vainqueurs dans leur pays, où il resta prisonnier quelques années. C'est probablement sa famille qui négocia un prêt de 100,000 roupies que le conseil supérieur, par délibération du 4 mai 1745 (2), consentit à lui faire. 11 ne semble pas cependant que cette somme ait jamais été versée; elle ne l'était pas encore en 1747, et il paraît fort probable que Chanda-Sahib n'en eut pas besoin. Il écrivit, en effet, à Dupleix, au cours de l'année 1745, une lettre où il raconte sa libération et où il explique comment il a pu payer sa rançon (3).

« Vous devez sans doute être informé, dit-il, de tout ce qui s'est « passé à mon sujet depuis le malheur qui m'est arrivé, c'est pour-

(1) Chronique d'AnandarangappouUé, citée par Ariel. Fr., n. acq., 8927, 264. — Mémoire sur les dernières guerres des Maures (Lettres édifiantes, édition Buchon, t. II, 697). — Fr., n. acq., 8927, 213. Lettre du conseil supérieur de Pondichéry à la Compagnie, 15 janvier 1741.

(2) Fr., n. acq., 8931, 142. Lettre du conseil supérieur ù. la Compagnie. Pondichéry, 11 janvier 1746.

(3) Ibid., 139. Traduction de la lettre de Chanda-Sahib à M. le gouverneur de Pondichéry (Dépôt des anciennes archives de l'Inde de Pondichéry).

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