CHAPITRE XI
mars, les Français et leurs alliés les rejetèrent au loin et tinrent la campagne à un dizaine de lieues de Pondichéry, pendant que Dupleix essayait de négocier. Sur ces entrefaites, un corps de 230 soldats anglais joignit le Soubahdar. A cette nouvelle, treize officiers nouvellement nommés, mécontents de servir sans espoir de butin tandis que leurs collègues avaient eu à Tanjaour de fortes gratifications, demandèrent par écrit à d'Auteuil de battre en retraite sur Pondicfiéry. Celui-ci prévint aussitôt Dupleix, qui envoya le major général Bury pour faire rentrer les coupables dans le devoir. Bury ne sut pas se faire obéir, d'Auleuil non plus. Dans la nuit du 4 au 3 avril, les treize officiers désertèrent le camp et s'enfuirent à Pondichéry.
D'Auteuil dut ramener en arrière les troupes demeurées presque sans chefs. Mousafer-Sing avait été averti que l'on battait en retraite la nuit même et devait suivre nos soldats; mais à la pointe du jour, les Français s'aperçu-f-ent qu'il n'était pas avec eux. Soit qu'il eût reçu de son oncle des promesses auxquelles il ajouta foi, soit, comme le dit Dupleix, qu'il jugeât déshonorant pour lui, porteur des ordres du Grand Mogol, de reculer devant celui qu'il considérait comme un rebelle, le jeune prince se laissa prendre par Xaser-Sing ('). La cavalerie des deux nababs, montant au moins à 20,000 chevaux, se dissipa, sauf quelques escadrons que Chanda- Sahib conduisit jusqu'à Pondichéry.
Dupleix ordonna aux troupes de s'arrêter aux limites, s'y rendit avec le major Bury et félicita les soldats et les officiers restés fidèles de la solidité et du courage qu'ils avaient montrés sous les charges des Marattes conduites par des officiers anglais.
La retraite n'était pas un désastre : on n'avait perdu que quelques pièces de canon et trois hommes tués; mais l'effet moral était très grand. Les officiers fugitifs, menacés dans leur fuite par les coureurs de Naser-Sing, étaient arrivés affolés à Pondichéry et s'étaient précipités dans la ville aux cris de : Marattes! Yoici les Marattes! La fermeté de Dupleix sauva la situation. Naser-Sing était venu lentement camper à Valdaour. Les troupes françaises,
(1) Col. C 82 300. Dupleix à la Compagnie, 3 octobre 1750. Naser-Sing jura sur le Coran de le laisser libre et de lui donner la jouissance de son gouvernement : naturellement, il n'en fit rien.
reposées et rétablies, sortirent de nouveau des limites sous le commandement du chevalier d'Auteuil et campèrent devant l'ennemi.
Le soubah ^1) hésitait à attaquer Pondichéry, bien qu'il en fût pressé par le gouverneur anglais Floyer. Il n'était pas sûr de la fidélité de ses lieutenants, dont plusieurs étaient en secret favorables à Mousafer-Sing. Lui-même avait eu jusqu'alors de bons rapports avec Uupleix, suivant en cela l'exemple de Nizam-el-Molouk, son père. Il l'avait complimenté après la levée du siège en 1748 et avait eu ensuite avec lui une négociation, qui n'avait pas abouti, pour l'échange de Madras contre quelques aidées. Ce n'était donc pas un ennemi déterminé des Français, et, sans la présence de Mousafer-Sing, il est fort probable qu'il ne serait pas intervenu contre Clianda-Sahib. Nizam lui-même n'avait pas soutenu Anaverdi-Kan contre les Français en 1746.
Huit jours après son arrivée à Valdaour, il accordait un saufconduit à deux envoyés de Dupleix, MM. de Bausset et Delarche, marchands de la Compagnie. Le premier connaissait Naser-Sing pour l'avoir vu en 1743 à Trichinapali, où il avait été envoyé pour complimenter Nizam-el-Molouk qui venait de reprendre cette place; le second, chose rare, parlait très bien le persan, qui était la langue diplomatique de llnde. Dupleix leur avait donné des instructions qui montrent combien ses idées étaient flottantes et combien peu il tenait à la personne de Mousafer-Sing ou de Chanda- Sahib. Avant la désertion des officiers, pendant quelques pourparlers engagés par d'Auteuil, il lui avait ordonné de réclamer pour Chanda-Sahib la nababie d'Arcate, pour Mousafer-Sing le gouvernement de tout le pays, depuis la rivière Quichena jusqu'au cap Comorin, et pour les Français, Masulipatam et ses dépendances (2). A Bausset il prescrivait seulement de demander pour Mousafer- Sing la liberté et la restitution de son patrimoine d'Adony; la nababie d'Arcate serait donnée au jeune prince ou à Chanda-Sahib (3).
(1) On dit indifféremment soubah ou soubahdar pour désigner le gouverneur d'un soubah. Nous n'avons jamais rencontré, dans les documents, les mots soubab ou soubabie.
(2) Arch. Vers. E. 3746, 3. Dupleix à d'Auteuil, 24 mars 1750.
(3) Ibid., 20. Dupleix à Bausset et à Delarche, Pondichéry, 20 avril 1750. 10 heures du soir.