CHAPITRE XI
par un serviteur de Ghanda-Sahib. Ce dernier se rendit en courant chez Dupleix et pensa l'étouffer en l'embrassant. On tira un salut de vingt et un coups de canon, et le lendemain un Te Beum solennel fut chanté dans l'église du fort. Dupleix envoya complimenter Mousafer-Sing par deux conseillers et lui fît présenter par eux six serpeaux. Le nouveau soubah arriva lui-même à Pondichéry le 26 décembre, à sept heures du soir. Dupleix avait fait dresser une tente à la porte de Valdaour et l'y attendait. « Le nabab descendit de t l'éléphant qu'il montait et se jeta au cou de Dupleix, l'embras- « sant sans pouvoir parler (0. Puis devenu de sang-froid, il lui dit t qu'il ne pouvait trouver de termes assez forts pour exprimer la « grandeur des services rendus, qu'il tenait de lui la dignité de € soubahdar du Dekhan, que c'était à lui qu'elle appartenait et « qu'il le priait de la régir et gouverner. » Après ces compliments d'une exagération orientale, Mousafer-Sing, dont l'éléphant ne pouvait passer sous la porte de la ville, monta dans le palanquin même du gouverneur avec son fils aîné que Dupleix lui avait amené : il se rendit ainsi, au bruit de l'artillerie, jusqu'au gouvernement.
Les nababs patanes réclamèrent aussitôt le prix du service qu'ils avaient rendu. Mousafer-Sing, auquel ils avaient fait leurs demandes le lendemain même de son élévation, les avait trouvées exorbitantes, et pour éviter de faire une réponse immédiate, il avait prétexté qu'il ne pouvait rien accorder sans l'aveu de son protecteur, le gouverneur français. Ils demandaient en effet le partage entre eux trois du trésor de Naser-Sing trouvé dans le camp, la concession de tout le pays du Quichena jusqu'à la mer de Ceylan, avec exemption de redevances, en outre la dispense de verser les cazenas (redevances annuelles) de leurs terres échus depuis trois ans et non payés par eux.
Mousafer-Sing invoqua l'arbitrage de Dupleix entre lui et les
(1) Col. C- ^2, 355. Journal de ce qui s'est passé depuis la mort de Naser- Sing et pendant le séjour de Mousafer-Sing à Pondichéry (16 décembre 1750- 15 janvier 1751). — Ce document non signé a été évidemment écrit au jour le jour et probablement par l'ordre de Dupleix. Il est d'ailleurs corroboré par les autres témoignages.
Il permet de ramener à une plus juste mesure les exagérations du mémoire des Lettres édifiantes (Lettres édif., éd. Buchon, t. II, p. 720. Mémoire sur les dernières guerres des Maures, 1753), qui veut évidemment frapper l'imagination.
nababs, qui n'osèrent pas refuser de s'y soumettre. Dupleix eut avec eux, par l'intermédiaire de l'interprète Delarche, une conférence dans laquelle, après beaucoup de diflicultés, ils se réduisirent à réclamer quelques forteresses, quelques augmentations de leurs dignités et de leurs jaguirs et la moitié de l'argent trouvé dans le camp de Naser-Sing. Mais ils y mirent toute la mauvaise grâce possible, répétant au gouverneur que ce n'était que par rapport à lui et pour ne pas l'indisposer contre eux, qu'ils acceptaient ces conditions et que ce n'était pas la vingtième partie de ce qu'ils auraient obtenu de Mousafer-Sing si le gouverneur ne s'en fût mêlé.
Ils consentirent aussi à prêter serment de fidélité au soubah sur l'Alcoran, ce qui se fit dans le cabinet de Dupleix et en sa présence. Jamais les Patanes n'avaient consenti à le prêter, même au puissant Nizam-el-Molouk. Dupleix présenta ensuite Chanda-Sahib pour la nababie du Carnate ; mais iMousafer-Sing lui répondit qu'il lui donnait à lui-même le commandement général depuis le Quichena jusqu'au bord de la mer, qu'ainsi le Carnate dépendrait de son commandement, et qu'il ne tenait qu'à lui de nommer Chanda- Sahib soubahdar. Dupleix le remercia et Chanda-Sahib prêta serment au jeune prince en qualité de nabab d'Arcate. La faveur de Dupleix semblait telle, que tous les seigneurs maures qui avaient des demandes à faire les lui présentèrent pour qu'il les examinât. Il en contresigna 127, que le soubah accorda sans différer.
Mousafer-Sing désirait être reconnu publiquement par le gouverneur français, en présence de tous les seigneurs maures Dupleix, sur sa prière, fit dresser une tente sur la place qui se trouvait en face de la maison où logeait le prince. Sous cette tente fut placé un dais superbe. Le 31 décembre au matin, Dupleix fut revêtu, par Mousafer-Sing lui-même, d'une robe à la mauresque avec la coiffure de même. Il conduisit dans ce costume, au bruit des salves d'artillerie, le prince jusque dans la tente et, l'ayant fait asseoir sous le dais, il lui présenta le salamy de vingt et une pièces d'or et le reconnut pour soubahdar du Dekhan. Puis, l'ayant embrassé, il s'assit à côté de lui sous le même dais. Après que les seigneurs maures eurent présenté leur salamy et reconnu leur maître, Mousafer-Sing, se tournant vers Dupleix, le pria d'accepter la charge de commandant général de toutes les terres comprises depuis la ri-