CHAPITRE XI
envoyé par le Grand Mogol en 1742. Était-ce destiné à Dumas,' nommé mansebdar par Sabder-Ali en 1741? C'est fort probable. Était-ce personnel à Dupleix et avait-il fini par accepter le titre olïert par de Youlton en 1740 et qu'il avait dédaigné d'abord? Rien n'est plus douteux. Les témoins ne s'accordent pas sur le temps où il aurait reçu le litre de nabab. Il n'y a qu'une cbose bien certaine, c'est que si Dupleix eut, avant 17o0, quelque titre de ce genre, il n'en parla pas dans sa correspondance officielle ou privée, et ne s'en prévalut pas dans ses rapports avec les Hindous. Dès lors, cela ne lui servait à rien. Quant au titre de nabab, il se donnait à tout gouverneur d'une ville de quelque importanceC» et même au soubah du Dekban. Ce nest pas en empruntant leur costume et leur titre aux cbefs indigènes, ce n'est pas comme nabab, en supposant qu'il le fût, mais comme chef d'une force militaire redoutable, que Dupleix agit sur les Indiens.
Quant à cette espèce de lieutenance générale ou délégation de pouvoirs faite par Mousafer-Sing sur les territoires entre le Quichena et la mer, c'était un titre non prévu dans la hiérarchie des Maures et le pouvoir que ce titre conférait à Dupleix est peu facile à définir. Il paraît se borner au droit de confirmer les nababs. Il ne donnait à Dupleix aucun droit d'administration directe sur les pays auxquels il s'étendait, ni aucun droit utile. Chanda-Sahib fut en effet nabab du Carnate jusqu'à sa mort, et Dupleix, à cette époque, eut le projet de prendre la nababie pour lui, projet qui serait singulier si son pouvoir général avait été autre chose qu'une suzeraineté honorifique. C'est comme chef des établissements français qu'il administrait les territoires concédés à la Compagnie; comme jaguirdar qu'il percevait, à titre personnel, les rentes de ses aidées ou de celles de sa femme. 11 est bien entendu que, dans un pays comme l'Inde, il ne faut pas chercher à préciser trop la condition administrative théorique du pays. Le titre était vague et
(1) Il signifie lieutenant et prend évidemment les mêmes acceptions que ce mot a chez nous. Dans la nababie d'Arcate, on compte beaucoup de nababs grands et petits. Le soubah du Dekhan est continuellement appelé nabab par Dupleix lui-même. Ce n'est donc pas un titre, mais une simple appellation. Au contraire, un manseb est une charge militaire de Tempire. Il y a des mansebdars qui commandent depuis 500 jusqu'à 7,000 chevaux.
DUPLEIX. n
magnifique : il pouvait avoir ou non de la valeur, suivant que le titulaire était fort ou faible, vaincu ou victorieux, mais c'est seulement dans les environs de Pondichéry, à vingt ou trente lieues, que Dupleis put l'exercer quelquefois. Ni le Tanjaour, ni le Maduré, ni le Mysore, ne lui furent jamais soumis et, même dans la province d'Ârcate, il eût fallu plusieurs années de guerre pour soumettre les paliagars (petits seigneurs) qui se conduisaient en princes indépendants.
Le grand intérêt des événements de 1750 était donc l'augmentation importante des propriétés de la Compagnie.
C'est cela qui flattait Dupleix à juste titre. Maître de Masulipatam, de Divy, de Narzapour dans le nord, c'est-à-dire d'un territoire de trente lieues d'étendue, rapportant 800,000 roupies par an, il avait retenu en outre, pour la Compagnie, les villes et territoires de Gingi, Coublon, Trivedy, Valdaour, Alempravé, Bahour, Villeparon, Chetepetet 3,000 aidées qui en dépendaient. Cela devait donner six millions de revenu quand le pays serait pacifié. Le reste du Carnate était à Chanda-Sahib, proclamé, on l'a vu, nabab d'Arcate, mais on avait pris des précautions contre la versatilité du prince hindou. Le tribut ou cazena, qu'il payait chaque année au soubah, devait être porté à Pondichéry pour permettre d'en distraire la valeur des pensions données par Mousafer-Sing à différents particuliers, officiers ou employés de la Compagnie (*), en tout plus de trois millions. Car si de grands revenus et des avantages commerciaux tels que le monopole de la fabrication des monnaies furent la part de la Compagnie, de riches jaguirs et d'énormes sommes d'argent payèrent le chef qui avait dirigé l'entreprise et les soldats qui l'avaient exécutée.
« Cet événement, dit le Journal du séjour de Mousafer-Sing à t Pondichéry, a procuré aux habitants des richesses immenses t dont cette ville se ressentira longtemps.
f Le trésor de Naser-Sing fut porté à Pondichéry, dit la Relation « de la guerre des Maures {-), et répandu dans la ville; on n'y vit f jamais tant d'espèces : officiers, soldats, conseillers, employés,
(1) Fr., 12087, 110. Relation de la guerre des Maures.
(2) Fr., 12087, 70-122.
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« tout le monde y eut part. Il y avait 120 lakhs de roupies (28 mil- « lions 800,000 livres, en comptant la roupie à 2 1. 40), et vingt- « deux coffres de bijoux, des housses de chevaux précieuses, etc. »
Delarche, commis de la Compagnie et interprète de Dupleix dans ces conjonctures, nous apprend que de ce trésor il fut fait deux parts; Tune fut donnée aux trois nababs de Cadapet, de Ganoul et de Savonor. De l'autre moitié on fit trois parts, une pour Chanda- Sahib,qui fut portée au trésor de la Compagnie pour compenser les frais faits pour sa cause, une pour Mousafer-Sing, la troisième fut donnée aux officiers et soldats de la garnison (i).
Que Dupleix ait eu dans ce butin de guerre une part considérable, c'est ce qui est très vraisemblable. Orme prétend qu'il reçut cinq millions comptant. Peut-être eut-il davantage, si l'on compte les présents qui lui furent faits et dont on ne peut supputer la valeur. Nous verrons plus loin, par ce qu'on donnait à de simples officiers, quelles pouvaient être les prétentions du gouverneur.
On a vu par quel enchaînement de circonstances Dupleix avait été amené à prendre en main les intérêts de Mousafer-Sing, et comment l'affaire, assez modeste au début, était, par un coup du sort, devenue grandiose. Un avenir merveilleux semblait s'ouvrir.
On pourrait croire que dès ce moment il vit ces promesses de grandeur et d'empire, et qu'il définit dès lors dans son esprit le système de tutelle des princes hindous qu'on lui a prêté et le dessein d'une espèce de mairie du palais pour lui-même. Il n'en est rien. Le gouverneur sentait bien que l'existence et la puissance de Mousafer-Sing étaient nécessaires à la grandeur et au maintien de la puissance française, mais il ne voyait pas clairement par quels moyens il maintiendrait ce prince au pouvoir. En d'autres termes, l'envoi de Bussy en Dekhan ne fut pas la mainmise sur la régence. Ce n'est pas un résident qui part pour surveiller et au besoin défendre un prince client, c'est un chef de mercenaires qui suit le prince qui le paie. Bussy ne tarda pas à s'élever au-dessus de ce rôle; mais, quand il partit de Pondichéry, ce n'était pas un poli-
(Ij C* 84, 211. Lettre de Delarche citée par Dupleix (cahier des lettres de Dupleix à Godeheu, juillet 1754).
tique ni un homme d'Étal, c'était un Sommer, un de Boigne, un Madec, payé pour marcher et se battre.
Nous allons prouver que, même après tout ce qui s'était passé, Dupleix n'était pas encore arrivé à une conception nette de ce qu'il pouvait et que ce furent encore les faits qui éclairèrent son intelligence.