CHAPITRE PREMIER
reuse était de retirer toute responsabilité aux chefs nominaux de la Compagnie, partant, tout souci de bien gérer des affaires que le roi faisait siennes ; n'étant même pas toujours actionnaires, ils agissaient comme des employés à la tête d'un service publiC;, sans zèle.
Comme cette mollesse des directeurs, l'inertie des actionnaires est explicable, car la Compagnie était fort différente de celles que nous connaissons. Il est probable que si le roi eût consenti à rembourser en rentes sur l'État, après réduction, les actions émises par Law, leurs propriétaires, bien que spoliés par l'opération, eussent préféré ces titres à des actions nouvelles. L'actif non réalisable de la Compagnie, c'est-à-dire l'ensemble de ses comptoirs, fût resté à l'État. C'est sans doute la difficulté d'en tirer parti qui fit décider le maintien d'une société commerciale. On obligea donc les anciens actionnaires à le demeurer malgré eux, en leur imposant, en échange de leurs titres, ceux de la Compagnie nouvelle. Que le gouvernement ait eu le désir de maintenir un commerce qui serait tombé aux mains des étrangers, cela est très conforme aux traditions. Depuis Louis XIY, c'en était une de dire que la Compagnie des Indes était fort nécessaire à l'État. Bien qu'elle ne gagnât rien à ses affaires, elle formait au moins des officiers et des matelots. Elle était considérée comme une sorte d'entreprise de luxe qu'il était séant au roi de soutenir aux dépens du trésor public.
En examinant comment fut constitué son capital d'après l'édit du 8 juin 1725, on comprendra que les actionnaires eussent peu de raisons de s'intéresser au succès du commerce et qu'ils ne se fissent pas de leur participation l'idée que l'on pourrait croire. Les cinquante-six mille actions, bientôt réduites à cinquante et un mille, qui formaient le nouveau fonds de la Compagnie, furent censées représenter la valeur des cent millions versés réellement au Trésor royal par la Compagnie d'Occident en billets d'État qu'elle avait retirés en paiement de ses premières actions. Le gouvernement, reconnaissant sa dette et ne pouvant en payer le capital, affecta à la Compagnie le privilège exclusif de la vente du tabac, qui rapportait, en 1723, deux millions et demi, mais dont elle tira huit millions à partir de 1730.
Ces revenus réguliers auraient pu former un fonds de roulement. Il n'en fut rien : on avait, dès l'origine de la Compagnie, pris l'ha-
fi DUPLEIX. SES PLANS POLITIQUES, SA DISGRACE.
bitude de payer un dividende aux actionnaires sur le capital sans attendre les résultats du commerce. Le roi ordonna donc qu'un revenu serait assuré aux actionnaires nouveaux, et dès 1723, un dividende fut payé à raison de 150 livres par action (i).
Il fut payé régulièrement de 1723 à 1743 sur le même pied. On comprend, dès lors, l'indifférence des actionnaires. Assurés de toucher leur revenu deux fois par an, à partir du 2 janvier et du 2 juillet, ils considérèrent, et le public avec eux, l'action de la Compagnie des Indes comme un titre de rente plus solide que les autres, puisqu'elle avait une hypothèque spéciale et inaliénable sur la ferme du tabac. Évaluée environ 1,400 livres, elle donnait un revenu de plus de 10 "/o : cela explique pourquoi ce titre se classa facilement entre les années 1723 et 1741, années de paix maritime, pendant lesquelles la (compagnie eut, en outre, la fortune rare de ne perdre qu'une seule cargaison de l'Inde 2).
Mais elle n'avait pas de fonds de roulement : « Pendant les temps « les plus heureux de la paix, elle na jamais fait son commerce • que sur son crédit, » écrit un commissaire du roi (3).
Ce crédit avait été porté jusqu'à vingt millions et la confiance du public aurait permis de l'étendre encore. Les billets qu'émettait Pêchevin, caissier de la Compagnie, étaient reçus dans le royaume et à l'étranger et acquittés à leur échéance à la caisse de Paris ou renouvelés au gré des porteurs. Ces fonds, empruntés à des taux variables, servaient à faire les envois annuels et à payer les dépenses générales. On les remboursait sur le produit des ventes. Par un bonheur incroyable, la Compagnie se soutint dix-huit ans sur cette base fragile, mais lors des premières pertes, en 1741, le public, bien qu'il ignorât l'état des choses, prit peur et réclama ses fonds. C'est le roi qui dut avancer l'argent nécessaire au paiement des billets de Pêchevin (*).
Ainsi la Compagnie des Indes n'avait qu'un capital nominal. Ses
(1) Demis, oavr. cité, III, 528. Arrêt du 24 mars 1723.
(2) Col. C* 28, 243. Mémoire du directeur Castanier. 1737.
(3 Col. O 34, 215. Mémoire sur l'état présent de la Compagnie des Indes, par M. de Montaran, commissaire du roi, décembre 1748.
(4) Col. C 29, 187. Mémoire de Castanier, directeur, sur la situation de la Compagnie, octobre 1741.