‹ DupleixChapitre 15 sur 189 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

actionnaires, véritables rentiers, paraissaient former un corps différent d'elle-même. Elle se soutenait au moyen de fonds qui ne provenaient pas d'eux et elle leur distribuait un revenu qui ne provenait pas de son commerce (').

Cette singularité frappa Orry; il eut, en 1737, le projet de reprendre la ferme du tatac en remboursant à la Compagnie les cent millions qui lui étaient dus, soit trente millions comptant, trente autres millions représentés par dix mille actions, propriété du roi, évaluées trois mille livres chacune, qu'on annulait, et la rente à 3 ^/o des quarante derniers millions. La Compagnie aurait eu ainsi trente millions liquides et un revenu d'un million deux cent mille livres: mais elle n'aurait pu désormais assurer un dividende de cent cinquante livres aux quarante-six mille actions restantes. La baisse eût été énorme. Il est probable qu'Orry eut égard à cette considération (2). Le projet fut abandonné.

On peut s'étonner qu'en dix-sept ans de commerce favorable la Compagnie n'ait pas trouvé le moyen de se créer des ressources à l'aide de ses bénéfices. Mais, à vrai dire, personne n'y avait intérêt, ni les actionnaires ni les administrateurs. Les rentes des uns et les traitements des autres étant assurés, rien ne fut fait pour parer aux revers de la fortune, et Dupleix trouva devant lui, aux jours décisifs, une direction rendue inerte, moins encore par son inintelligence que par l'imminence de la banqueroute.

Les historiens qui se sont occupés de lui ont été sévères pour ceux qui l'ont méconnu, et c'est justice; mais ils n'ont pas donné de raisons de leur opinion. Parler vaguement d'ineptie, de jalousie, de corruption, à propos des ennemis de Dupleix, c'est ne rien dire. Il ne peut être indifférent, pour qui veut juger ce grand homme, de connaître les cadres administratifs de la Compagnie et la valeur du personnel qui les remplissait, la nature et le chiffre de ses dépenses, ses méthodes commerciales et sa politique, si tant est qu'elle en ait eu. Dupleix a vécu trente ans dans l'Inde, et passant par divers grades, il y est parvenu à l'autorité suprême. Décrire les circonstances et les hommes au milieu desquels il a vécu, parler

(1) La Compagnie ajouta pourtant, en treize ans. au produit du tabac 12,381.459 1. provenant du commerce.

(2) Col C- ?8, ?32 Mémoire du directeur Castanier, 1737.

8 nUPI.EIX, SES PLANS POLITIQUES, SA DISGRACE.

(les rèiileraents qu'il a dû observer, des habitudes d'esprit qui relouèrent autour de lui chez ses inférieurs et ses chefs, qui le gouvernèrent lui-même, c'est assister pour ainsi dire à la lente formalion de son génie, c'est en faire comprendre la nature, les faiblesses et les grandeurs.

On va donc décrire brièvement l'organisation générale de la Compagnie. Mais on s'arrêtera plus longtemps à considérer la valeur des hommes et les règlements en action, pour déterminer les causes lointaines, parfois imperceptibles, de la ruine finale du système et de l'échec de Dupleix.

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