CHAPITRE XII
alors la confirmation impériale des cessions faites par Mousafer- Sing et son successeur à la nation. Ramdaspendet lui promit d'obtenir cela ainsi que l'exemption de tous droits pour les Français dans l'empire mogol.
« Laissez- moi agir, disait Bussy à Dupleix (23 sept.), je vous ré- « ponds sur ma tête de vous faire nabab du Garnate. Vos lettres et « vos firmans particuliers sont en chemin. Je vous envoie, en alten- « dant tout cela, la contirmation de Salabet-Sing pour ce que nous « possédons. Elle n'a de valeur qu'aujourd'hui par l'arrivée de la « patente au nabab dont vous avez ci-joint la copie. »
Le 14 octobre il écrivait :
€ L'affaire du Garnate vient d'être terminé, je vous l'avais pro- « mis sur ma tête, elle est dégagée. Le divan m'en a promis le « paravana en votre nom, et après vous à la nation française. »
En envoyant le nouveau paravana de Salabet-Sing à Dupleix, avec le serpeau ordinaire, il annonçait qu'on faisait passer 100,000 roupies à Delhi pour avoir la confirmation du Grand Mogol.
Il ne lui restait à obtenir que l'exemption de tous droits pour la nation dans tout l'empire. Pour prix de ces grands services et comptant qu'on en serait reconnaissant à Paris, Bussy demandait un brevet de colonel et priait Dupleix de s'employer pour lui avoir le titre de conseiller. (1 avait, en faisant cette demande, la pensée de se mettre sur les rangs pour un gouvernement dans l'Inde à côté de Dupleix (').
G'est le 20 octobre 1731 que le nabab rendit public le don qu'il faisait à Dupleix et, après sa mort, à la nation française. C'étaient les provinces de Garnate, de Trichinapali, de Maduré, avec toutes leurs dépendances, exemptes à tout jamais d'impôt, à charge seulement déconsidérer Salabet-Sing comme allié et ami de la nation et de le défendre contre tous ses ennemis (2).
Ainsi le capitaine parti pour escorter Mousafer-Sing était devenu le maître et l'arbitre des affaires. Dupleix, saisissant l'occasion, comme il l'avait dit, concevait la possibilité d'exercer une sorte de tutelle sur le soubah et se faisait donner la propriété du Garnate.
(1) Col. C* 83, 154-166. Bussy à Dupleix, Aurangabad, du 11 septembre au 13 octobre 1751.
(2) Col. C» 83, 144. Kerjean à Machault, 15 décembre 1751.
Voilà ce qu'était devenue en moins de dix mois l'entreprise si modeste au début. Chanda-Saliib ne comptait plus. La chance inouïe que l'intervention de Naser-Sing avait ouverte aux Français avait été suivie avec une foudroyante rapidité. Le Dekhan tout entier obéissait à 300 Français et à 3,000 cipayes (^). Si la France envoyait quelques renforts, la conquête projetée du Bengale ouvrait aux jeunes officiers des perspectives indéfinies de richesse et de gloire.
Dupleix, dont les vœux les plus hardis étaient réalisés avant d'être exprimés, annonçait la réussite à la Compagnie par une lettre où il rendait loyalement justice à Bussy.
« Par un événement auquel je ne m'attendais pas et qui est le pur « ouvrage de M. de Bussy, il a obtenu le gouvernement de la pro- « vince d'Arcale pour la nation, avec liberté à nous de régler la « redevance annuelle ou cazena, ce qui nous dispensera d'en- « voyer des fonds dans l'Inde {-). »
Il demandait des troupes, des fusils, des munitions ; pour Kerjean et Bussy le grade de colonel; pour Bussy, il demandait aussi le titre de conseiller des Indes.
Il semblait à ce moment que l'Inde s'offrît sans résistance aux entreprises des Français. Les difficultés qu'y rencontrèrent plus tard les Anglais de la part des seuls indigènes nous prouvent pourtant que la conquête n'eût pas été aussi facile que Kerjean et Bussy le croyaient, et dans le Dekhan même, Bussy ne tarda pas à se trouver en bulle aux intrigues et aux embûches du successeur de Ramdaspendet (mort en mai 1752;, le Maure Saïd-Lasker-Kan. C'est un bonheur extraordinaire que la petite troupe de Bussy, divisée par l'astucieux ministre, n'ait pas été détruite séparément. Le soubah avait déjà envoyé à Bussy l'ordre de renvoi des Français. L'énergie du général déjoua le complot, mais l'opposition cauteleuse des seigneurs hindous était née et continua. Les difficultés commençaient seulement en '1751. C'eût été bien peu de chose si
(1) Effectif de l'armée de Bussy à la revue du 12 octobre 1751, à Aurungabad (Kerjean, lettre citée sujprà), 300 fantassins, dont 50 grenadiers et 60 artilleurs, 46 cafres, 32 topas ou métis, 6 ouvriers blancs, 6 domestiques blancs, 3,000 cipayes dont 500 à cheval, 10 pièces de 2 et 3 à la suédoise, 2 mortiers de 7 pouces, quelques dragons. Les Européens et les Cafres étaient vêtus d'écarlate avec galons d'or (Bussy à Dupleix, lettre citée, 13 octobre 1751).
(2) Arch. Vers. E. 3749, 15. Dupleix aux directeurs, 19 janvier 1752.