CHAPITRE XII
« ont servi à faire apercevoir des objets auxquels on neùt jamais « pensé, par la raison qu'on ne pouvait se persuader de la possibi- « lité. Un enchaînement de circonstances qu'on aurait eu de la peine « à prévoir a cependant conduit au but que Von cherche depuis long- « temps. L'on a saisi toutes les occasions qui se sont présentées. Je « me suis privé d'un repos qui était dû à mes longs services, et « sitôt que j'ai vu l'occasion d'en rendre un aussi essentiel à l'État, « je m'y suis livré avec l'empressement qu'exigeaient les circons- « tances et que j'ai cru nécessaire pour ne pas rendre cet ouvrage « imparfait. Il serait poussé à sa perfection si j'avais été mieux se- « condé, non seulement d'ici, mais de ma patrie. Malgré ces contre- « temps, je suis venu à bout de procurer à ma nation un revenu « d'au moins cinq millions. Mon dessein était de le pousser à dix « millions (i).
« Je n'ai fait ce que j'ai fait qu'après avoir réfléchi que je ne « pourrais rendre un service plus essentiel à ma patrie. Je serai t trop heureux d'avoir préféré les peines, les inquiétudes, les tra- « vaux, les risques de tout mon bien à un repos qui m'était dû, si « l'on veut bien se persuader que je n'ai eu d'autre point de vue « que celui de tout sacrifier au bien de ma patrie, à la gloire du « roi et à l'honneur de la nation. Je ne crains pas les envieux et « les critiques, je suis prêt à répondre à toutes les objections et « assure que mes réponses seront prises dans la même source qui, « jusqu'à présent, a servi de guide au zèle dont j'ai toujours été « animé pour mon roi et ma patrie. Fasse le ciel qu'ils en soient « persuadés (2)! »
Tel est l'exposé, fait par Dupleix lui-même à la Compagnie et au ministre, du plan auquel il s'était arrêté en 1733.
On a pu voir que les termes de ce mémoire attestent l'exactitude des résultats acquis par l'analyse des faits telle que nous l'avons présentée : lorsqu'il déclare, par exemple, que les occurrences de la dernière guerre ont fait apercevoir des objets auxquels on n'aurait jamais pensé auparavant, lorsqu'il parle d'un enchaînement de circonstances qu'on n'aurait pu prévoir.
(1) Dupleix évalue (Mém. cité) les nouveaux revenus de la Compagnie à 1,873,441 roupies d"après les livres de l'administration indienne du Dekhan.
(2) A Pondichéry, le 16 octobre 1753, signé de sa main : le marquis Dupleix.
On doit remarquer aussi que le mémoire propose pour unique objet de cette politique l'acquisition d'un territoire offrant un certain revenu et que Diipleix ne paraît pas envisager ici la conquête ou l'assujettissement de l'Inde. Il se borne à citer l'exemple de la Compagnie hollandaise et à faire valoir les avantages purement financiers de ses plans. Il ne se donne pas comme un politique original et présente ce qu'il a fait comme une imitation des Hollandais. Il est certain que cette espèce de justification a été trouvée après coup et pour les besoins de la cause. Il n'y a pas, dans les écrits de Dupleix jusqu'à 17o3, la moindre trace d'un pareil dessein. 11 a agi spontanément, et ses idées, comme nous l'avons montré, se sont étendues peu à peu.
On pourrait s'étonner de ne pas trouver dans le mémoire les principes de la politique d'intervention dans les affaires indigènes qui ont, par une sorte d'héritage, dirigé la conduite des Anglais dans l'Inde. C'est cette méthode de protectorat que l'on loue Dupleix d'avoir inventée, et c'est en vérité par ce moyen que son projet d'assurer à la Compagnie un revenu fixe était réalisable. L'idée de l'intervention était le fondement de tout cet édifice. Mais si Dupleix ne l'explique pas ici, ce n'est point par oubli. Il se préparait à faire un second mémoire sur la nécessité absolue de garder un corps de troupes auprès de Salabet-Sing, lorsqu'il en reçut un de Bussy, sur ce sujet même. Il est probable qu'il le lui avait demandé. Il le trouva si bien fait, avec tant de clarté et si conforme à ses idées, qu'il le joignit purement et simplement au sien ('). Nous trouvons donc dans le mémoire de Bussy les principes de la politique d'intervention dans les affaires indiennes, tels qu'ils se dégageaient, pour Dupleix et Bussy, d'une expérience de trois années et d'une connaissance réelle du pays, des hommes et des mœurs.
« Je ne puis croire, écrivait Bussy (2), que vous pensiez à retirer « vos troupes du Dekhan. L'intérêt de la Compagnie, l'honneur de « la nation, vous sont trop chers pour vous arrêter en si beau « chemin. Le point est d'y entretenir notre armée, de l'y faire • subsister, malgré la disette d'argent. La difficulté n'est pas de
(1) Fr., n. acq., 9151, 47. Dupleix à Machault, 16 octobre 1753.
(2) Col. C*, 2« série, n° 7, 183. Mémoire instructif sur l'état politique des Maures et des Français dans le Deklian.