‹ DupleixChapitre 148 sur 189 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Opposition des Anglais, ses causes et sa nature. — Leurs relations avec Méhémet-Ali-Kan. — De la faible valeur des troupes françaises. — Les cipayes et les Cafres. — Supériorité des troupes anglaises. — Les ressources financières de Dupleix. — Sa diplomatie. — Négociations avec Morari-Rao et les Maïssouriens. — Que doit- on penser du rôle prêté à M™e Dupleix?

Bien que les plans de Dupleix n'aient pas eu, avant 1753, un développement raisonné et qu'il y ait eu dans l'action française des phases successives dont nous avons essayé de marquer le point de départ et l'étendue, il fut évident, dès 1749, que l'appui prêté à Chanda-Sahib aurait pour la Compagnie française des conséquences favorables, que son domaine et ses revenus en seraient augmentés et que l'alliance du nouveau nabab lui serait désormais assurée. Ce devait être un motif de jalousie pour les autres compagnies européennes établies sur cette côte, mais en particulier pour les Anglais ; car ils avaient plus de raisons que les Hollandais et les Danois de regretter Anaverdi-Kan. En effet, outre la jalousie ordinaire à cette nation contre les Français et dont l'histoire de Mahé nous fournit autant d'exemples que celle de Pondichéry, outre le dépit de voir des rivaux obtenir glorieusement des avantages politiques et commerciaux, alors qu'eux-mêmes, avec des forces bien plus considérables, avaient à grand'peine occupé, dans le Tanjaour, le petit port de Divicotté, ils ne pouvaient oublier qu'Anaverdi-Kan avait été leur allié contre nous de 1746 à 1748. Leurs sentiments ne pouvaient donc être douteux et Dupleix aurait certainement dû

faire entrer en ligne de compte leur opposition. Mais il ne paraît pas l'avoir prévue, supposant sans doute que les gouverneurs anglais observeraient la même réserve que lui-même pendant leur guerre du Tanjaour. A celte époque, bien que nous eussions avec le rajah un traité datant de 1740 qui nous obligeait à le secourir en cas d'attaque, il avait refusé de se départir d'une stricte neutralité dont il jugeait que la paix récente entre les deux couronnes lui faisait un devoir.

Les demandes et les offres du rajah furent vaines ; il laissa les Anglais libres d'agir et de rétablir s'ils le pouvaient le prétendant qu'ils soutenaient. Ils n'y parvinrent pas, quoique Boscawen eût tenu la campagne pendant plus de quatre mois, non sans subir quelques échecs. Dupleix, après le départ de cet amiral et de ses troupes, pouvait croire à l'immobilité des Anglais et qu'ils imiteraient sa correction dans des conjonctures toutes pareilles.

L'entreprise qu'il tentait paraissait d'abord limitée au remplacement d'Anaverdi-Kan par Chanda-Sahib et à quelques acquisitions d'assez peu d'importance. Après la bataille d'Ambour, les Anglais reconnurent même le vainqueur et lui envoyèrent, selon l'usage, un présent ou nazer(i). Anaverdi-Kan avait pourtant demandé secours à Boscawen; mais celui-ci, tenant la même conduite que Dupleix et inaccessible aux offres d'argent qui lui furent faites, refusa d'intervenir. Peut-être le regrelta-t-il après la victoire des Français; mais retenu par les ordres qu'il avait de retourner en Europe, il n'osa faire presque rien avant son départ. Il se permit pourtant d'occuper San-Thomé, malgré les réclamations de Chanda-Sahib, et fit prisonnier le P. Antoine de la Purification, capucin portugais (2), gouverneur pour le nabab de la partie de cette ville qui appartenait aux Maures. Peut-être cette occupation, pour laquelle les Anglais prétendirent avoir été autorisés par Méhéraet-Ali- Kan, fut-elle le prix du secours qu'ils lui donnèrent un peu plus tard; dès le mois d'août 1749, il est possible qu'ils se soient engagés à soutenir le fils de leur ancien allié contre le protégé des Français. Après la bataille d'Ambour, Méhémet-Ali s'était réfugié dans la

(1) C* 83, 188. Dupleix à Saunders, 18 février 1752. « J'ai vu la lettre entre les mains du nabab Hussein-Daoust-Kan. »

(2) Noronha, parent ou prétendu tel de M"" Dupleix.

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ville de Trichinapali, capitale du Maduré, dont Ciianda-Sahib avait été jadis le maître avant l'invasion des Marattes; lui-même avait été nommé gouverneur de cette place par son père, qui était d'abord, on s'en souvient, simple régent de la nababie au nom du jeune Sabder-Ali-Kan, neveu de Clianda-Sahib. C'est là qu'il reçut un renfort de troupes anglaises commandées par le capitaine Cope; celui-ci détacha même, à la fin de 1749, des canonniers à Tanjaour pour défendre la place contre l'armée combinée des deux nababs et des Français.

Les Anglais entrèrent à la même époque en correspondance avec Naser-Sing, soubabdar régnant du Dekhan, qui se trouvait menacé par la prise d'armes de Mousafer-Sing et dont l'intérêt était d'intervenir en Carnate avant que Mébémet-Ali fût accablé dans Trichinapali. Ce fait ne peut être révoqué en doute, car les lettres du gouverneur anglais de Goudelour, Floyer, furent prises dans le camp de Naser-Sing après sa défaite, le 16 décembre 1750; Dupleix se les fit envoyer et déposa les originaux aux archives du secrétariat de la Compagnie (!'. Floyer, ayant obtenu de Méhémet-Ali-Kan la concession de plusieurs aidées, les occupa immédiatement et demanda au soubah la confirmation du paravana de donation. Il suivait donc exactement la même politique que Dupleix et les deux nations étaient bien, dès 1730, en hostilité déclarée, sous le nom-d'auxiliaires des princes indiens. Il est infiniment probable qu'il ne faut pas faire au génie politique de Floyer l'honneur de cette contreattaque hardie et immédiate. L'intéièt personnel des conseillers anglais était en jeu. Méhémet-Ali n'avait pas été plus avare d'argent ni de promesses envers eux que son rival envers les Français. Dupleix affirme le fait comme parfaitement certain dans la lettre même qu'il écrivit au gouverneur Saunders pour reprocher aux Anglais leur conduite, et, bien qu'il puisse paraître suspect de partialité, il est à croire que l'accusation est fondée. Le capitaine Cope joignit bientôt Tarmée de Naser-Sing avec 200 hommes environ et l'aida dans la courte campagne qui se termina par la prise de Mousafer-

(1) Arch. Vers. E 3748, 6. Dupleix à Bussy, 31 janvier 1751. 11 demande qu'on lui envoie les lettres des Anglais à Naser-Sing, celles pour Mafous-Kan et Méhémet-Ali. — Fr., n. acq., 9145, 126. Dupleix à la Compagnie, 15 octobre

Sing et la retraite des Français (mars-avril 1750). La troupe anglaise, après avoir pris part aux divers combats, vint camper avec le soubah à Valdaour. En même temps, le Conseil de Goudelour députait au prince maure le major Lawrence et le sieur Weslcott(i) pour surveiller les négociations engagées entre lui et les Français. L'attitude du gouverneur anglais et du Conseil était nettement hostile. Ils avaient interdit tout commerce avec Pondichéry aux gens de Goudelour et conseillaient à Naser-Sing de publier la même défense dans les terres de sa dépendance et dans celles de Tanjaour (2).

Floyer le faisait exhorter par ses envoyés à entreprendre le siège de Pondichéry, « qui n'avait, disait-il, été abandonné par les Anglais que sur la nouvelle de la paix conclue en Europe. Cela remettrait dans le pays l'ordre que les Français avaient troublé. » En même temps il envoyait à Méhémet-Ali, sur ses demandes réitérées, plusieurs canonniers et un maître-canonnier qui était un grand homme.

Naser-Sing, encouragé, répondit à Floyer <r qu'il presserait les t Français comme on presse de la toile et qu'il trancherait leurs « jours comme on tranche l'herbe dans les champs (3). »

Cependant, par une singulière hypocrisie, les Anglais déclaraient, dans leur correspondance avec Dupleix, vouloir respecter les traités et offraient même leur médiation entre les Français et le soubah. Le chef anglais d'Ingiron-Yanaon ayant fourni des soldats et du canon au faussedar maure de Rajimendri pour expulser les Français de Masulipatam, Floyer, sur la plainte de Dupleix, répondit qu'il avait été obligé par force de faire cette fourniture W.

Le 12 juillet 17o0, les troupes anglaises sortaient de nouveau de Goudelour pour aller, de concert avec Méhémet-Ali-Kan, assiéger la petite place de Tirvady reprise par les Français. Soudain elles reçurent l'ordre de battre en retraite et rentrèrent au fort Saint- David le 23 juillet. Un navire arrivé d'Europe avait apporté un

^l) Col. C« 83, 193. Dupleix à Sannders, 18 février 1752.

(2) Ibid. Lettre de Floyer à Naser-Sing, citée par Dupleix, d'après l'original tombé entre ses mains. — Fr., n. acq., 9145, 131. La Compagnie à Dupleix, 26 décembre 1752, cite la même lettre.

(3; Col. C« 83, 194 et suiv. Dupleix à Saunders. Lettre de Floyer à Méhémet- Ali-Kan et à. Naser-Sing. — Laurence et Westcott à Naser-Sing. — Ibid. Lettres de Naser-Sing à Floyer, citées par Dupleix.

(4] Ibid., 196. Lettre de Floyer du 6 juillet 1750, vieux style.

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