CHAPITRE XIII
Sing ou des nouveaux soubahs, puisque Méhémel-Ali, en le supposant légitime possesseur, n'était qu'un simple gouverneur et ne pouvait disposer d'un royaume. Cette prétendue donation aux Anglais était d'ailleurs incompatible avec le traité qu'il venait de faire avec le rajah de Mayssour par lequel il lui offrait cette place pour prix de son alliance.
De tous ces faits ressort cette conclusion que les Anglais étaient résolus à combattre l'agrandissement de la Compagnie française et qu'ils employaient contre nous les moyens suggérés par la conduite même de Dupleix. Qu'ils eussent tort en droit, cela paraît incontestable. La légitimité de leur prétendant était infiniment moins soutenable que celle de Salabet-Sing ou de Chanda-Sahib. Ils violaient les traités de paix entre la France et l'Angleterre, puisque la France était partie principale dans le conflit avec Anaverdi-Kan. Mais toutes ces considérations cédèrent devant leurs intérêts personnels et surtout devant leur passion jalouse et leur haine héréditaire. Ils devinèrent sans doute ce que préparait de grandeur à la France l'audace de Dupleix et lui firent purement et simplement la guerre. Telle est la vérité dégagée des subtilités diplomatiques. Dupleix s'en rendit compte et envoya en Europe, au commencement de 1752, un mémoire exposant les faits et protestant contre la conduite des Anglais; mais il paraît avoir pensé que la question se réglerait entre les deux cours et ne se crut pas autorisé à renoncer à la fiction qui maintenait la paix officiellement entre les Européens. Il continua à combattre au nom de son prétendant, n'osant pas écrire franchement à Paris que la guerre était engagée avec l'Angleterre, ni risquer des hostilités directes contre les territoires de Madras ou de Goudelour.
Pourtant, quelque ambiguë que fût cette situation, elle eût pu se dénouer sans qu'une guerre franco-anglaise s'ensuivît, si la supériorité militaire des Français avait été considérable. La prise de Trichinapali eût détruit l'espoir de l'Angleterre ei les Saunders et les Clive se seraient par force inclinés devant notre victoire; du moins il est probable que leur Compagnie ne les eût pas soutenus. C'était, en définitive, un conflit à régler par les armes, du jour où les Anglais avaient pris position contre nous, et c'est l'échec de Law devant Trichinapali qui eut sur son issue une action décisive,
car il causa le rappel de Dupleix. En vain dominait-il le Dekhan l'ombre de cette défaite effaça tout aux yeux des juges mal instruits qu'il avait en France.
Ainsi, à un certain moment, l'avenir de la France dans l'Inde et la gloire d'un homme ont dépendu du talent d'un simple capitaine, de la discipline et du courage de quelques centaines de soldats. Il est donc intéressant de savoir quels moyens militaires et financiers, quels ressorts diplomatiques Dupleix a mis en œuvre pour lutter contre l'ennemi européen qui se dévoilait.
Lorsque la paix d'Aix-la-Chapelle fut connue aux Indes, il disposait environ de 1,200 soldats blancs (i), de 1,400 cipayes, de 200 topas de la garnison de Pondichéry et de 200 à 300 Cafres, esclaves enrôlés par La Bourdonnais, armés et équipés par lui et qui étaient devenus fort bons soldats pendant le siège. Il avait donc beaucoup plus d'hommes que n'en comportait la garnison ordinaire de la ville.
Pour suffire aux détachements qu'il fit tant dans le Dekhan que dans le Tanjaour et le Carnate, il demanda, dés 1750, des renforts à la Compagnie. Il lui fut envoyé, en septembre 1750, 300 soldats; en 1751, 365 ; en 1752, 1,.381, dont 122 périrent dans l'incendie du vaisseau le Prince. Il reçut encore, en 1753, 600 hommes sur 894 qui furent envoyés avant le départ de Godeheu. Il eut donc 2,524 hommes de renfort en trois années (2). En 1754, il demandait en tout 5,000 hommes pour exécuter ses plans. Avec les topas, les Cafres, les Portugais qu'il enrôla (3), les déserteurs anglais et ce qu'il emprunta aux vaisseaux dont il remplaçait l'équipage blanc par des lascars, tant qu'ils naviguaient dans les mers de l'Inde, Dupleix n'eut sans doute jamais moins de 3,000 soldats réguliers, en y comprenant, il est vrai, les troupes du Dekhan. Les envois de France comblèrent à peu près les vides que firent le feu, les maladies et surtout le désastre de Trichinapali. Malheureusement, les troupes aguerries étaient toutes avec Bussy ou avec
(1) Y compris 300 hommes débarqués à Madras par Bouvet en 1748.
(2) Col. C* 222. Soldais envoyés dans l'Inde, 1750-1753. On envoya 2,000 hommes de plus avec Godeheu en octobre 1753.
(3j La compagnie de don Louis de Noronha (60 h ) à l'armée de Bussy (Col. Gentil, Mémoires sur l'Inde). 11 y a aussi une compagnie de déserteurs anglais de pareil nombre.