‹ DupleixChapitre 153 sur 189 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Law, et, depuis cette malheureuse affaire (juin 1752), il est certain que l'armée du Carnate se composa seulement de recrues. La Compagnie, qui avait fait un véritable effort en expédiant de 1750 à 1734 le chiffre, considérable pour ses ressources, de 4,646 hommes, plus les officiers (en y comprenant les troupes parties avec Godeheu), eut le grand tort, soit de lésiner sur le prix de l'engagement, soit de se laisser voler par son capitaine recruteur, le sieur Boucher. Dupleix écrivait, le lo février 1753, à la Compagnie, qu'on lui envoyait des officiers trop jeunes. Quant aux soldats : « C'étaient « des polissons ou des enfants, armés de fusils de rebut et ne sa- « chant pas s'en servir (i). Les 600 recrues reçues en 1732 n'étaient

< qu'un ramassis de gueux que 100 bons soldats battront (2). Ces « troupes faisaient peur. » Celles de 1753 ne valaient pas mieux, sauf les officiers, qui étaient meilleurs que ceux de l'année précédente. « On n'avait envoyé que la plus vile canaille, quand il aurait « été facile d'avoir, comme les Anglais, de bonnes troupes, t 600 Suisses par exemple, qui encadreraient les recrues. Les der-

< nières troupes avaient fui (3). Le recruteur devrait être puni « pour avoir fourni 1,400 hommes, enfants et coquins, » disait-il encore à Godeheu.

La Compagnie parut surprise des plaintes de Dupleix. « Les re- « crues étaient difficiles, écrivait le directeur Michel, quoiqu'on « eût pris des hommes de cinq pieds seulement. » On prétendait qu'ils étaient exercés à Lorient : mais en admettant que ce fût vrai, les capitaines des vaisseaux ne voulaient pas qu'on leur fit faire l'exercice à bord pendant le voyage; en débarquant, ils ne savaient pas distinguer leur droite de leur gauche, et les armes étaient hors de service. Les prescriptions de la Compagnie à ce sujet étaient éludées et malheureusement les circonstances étaient telles que Dupleix n'eut pas le temps de les former à Pondichéry avant de les mettre en campagne (4), On serait tenté de croire qu'il exagère à son habitude en parlant de la mauvaise qualité des

(1) Fr., n. acq., 9146, 65. Dupleix à la Compagnie, 15 février 1753.

(2) Ibid , 9151, 29. Dupleix à la Garde-Jazier, 15 février 1753.

(3) 9151, 42, 64. Dupleix à Machault, 16 octobre ; à Montaran, 9 novembre

(4) Arch. Vers. E 3749, 55. Dupleix à Godeheu, 20 janvier 1753.

troupes. Ce qu'il dit est encore au-dessous de la vérité. Nous avons retrouvé une partie des engagements faits à cette époque par la Compagnie. Elle n'était pas fort difficile en temps ordinaire. On trouve parmi les recrues de 1727 un homme de quarante-cinq ans, un soldat un peu nègre et un enfant de seize ans qu'on est obligé de renvoyer, parce qu'il n'en a réellement que treize (i). On tolérait de petites tailles. Sur vingt-sept hommes de quinze à quarante-neuf ans engagés pour l'Inde, quatre seulement ont cinq pieds deux pouces, deux ont quatre pieds, les autres cinq (2). Mais le recruteur de 1730-1755, dont nous avons retrouvé les traces avait, comme dit Dupleix, trouvé le meilleur moyen de remplir sa bourse : il recrutait dans la prison de Bicétre. Il était d'ailleurs honnête homme, à ce qu'il dit :

f Permettez-moi, Monsieur, de vous dire, écrit-il à un fonction- « naire de Bicétre, que si le peu de fortune m'oblige à faire le « métier de recruteur, que mes sentiments m'éloignent de celui de « racoleur: ma laçon de travailler jusqu'à présent prouve ce que f j'ai l'honneur de vous avancer et, passez-moi le proverbe : Il y a f d'honnêtes gens partout (3). »

Voici maintenant quelques éclaircissements sur sa façon de travailler. Il y avait à Bicétre des voleurs, des mendiants, des vagabonds, et en outre, des vauriens enfermés sur la demande de leurs familles. C'est parmi les premières catégories que le sieur Boucher trouvait des soldats, les familles montrant parfois de la répugnance à laisser partir leurs enfants, quels que fussent leurs crimes. Les listes des recrues engagées pour la Compagnie nous fournissent, avec leurs noms, quelques renseignements sur leurs antécédents destinés à la maréchaussée et aux officiers chargés de les conduire à la chaîne jusqu'à Lorient. Les moins tarés sont les simples rôdeurs de rues, les voleurs à la tire, les voleurs de légumes, les soldats déserteurs. Mais on trouve sur les listes même des assassins. Pierre Vaudrans a attenté plusieurs fois à la vie de ses père et mère. Bernard Delagrave a attenté à la vie de son oncle qui est

(1) Col. D' 3, 7. Recrutement de la Compagnie des Indes.

(2) Ibid.

(3) Fonds de la Bastille 12710. Boucher, capitaine recruteur, à M. de Chaban, 30 octobre 1755.

Page 1