CHAPITRE XIII
maître chirurgien; son père a sollicité un engagement. Louis Bertrand a été appliqué à la question et marqué, Noël Carnelet condamné pour crime à la prison. Pierre Clergé est libertin, ivrogne et voleur. Benoit Simon s'est évadé des iles où il a tué deux nègres ; il est voleur de profession, quoique fils d'un riche marchand de Tournai. Jean Rabaté, soupçonné d'assassinat, Nicolas Masson, âgé de quarante-huit ans, vagabond et voleur, sont jugés capables de faire des soldats pour l'Inde et livrés au sieur Boucher. A Lorient on les embarquait presque tout de suite : ces enrôlements étaient faits en janvier ou février, les hommes étaient conduits enchaînés, par étapes ; il va sans dire que personne ne se souciait de leur apprendre leur nouveau métier. Voilà ce que la Compagnie envoyait à DupleixC), Il était fondé à traiter de vile canaille une troupe composée de pareilles gens. Si encore il avait eu de bons officiers ! Mais, sans comparaison possible avec celui des soldats, leur recrutement n'était pourtant pas bon. Ceux qui formaient le cadre régulier des troupes de l'Inde ne pouvaient avoir aucune valeur. Une fois entrés au service, leur carrière se trouvait bornée au grade de capitaine, à 1,080 livres de traitement par an. Le seul officier qui gagnât un peu plus était le major de la garnison de Pondichéry, capitaine lui aussi. Les troupes de la Compagnie n'avaient rien de commun avec celles du roi ; on ne passait pas des unes dans les autres. Lorsqu'ils avaient usé leurs forces et leur vie dans leur garnison, les officiers ne pouvaient compter sur aucune retraite. Les directeurs accordèrent bien quatre cents livres de pension au capitaine Bouteville qui avait soixante-dix-huit ans, deux mille roupies une fois payées à la veuve de l'ingénieur Paradis, tué glorieusement au siège de Pondichéry, quelques gratifications aux officiers blessés à Mahé en ll^o ; mais c'était exceptionnel et, chaque fois, les décisions le faisaient ressortir. Les honneurs n'étaient guère prodigués. Jusqu'à la guerre de 1746, la croix de Saint-Louis n'était attribuée que très rarement aux officiers de la Compagnie. Aussi ils tenaient peu à leur profession et n'en savaient pas la pratique. De Bausset, qui fut de 1753 à 1762
(1) Fonds de la Bastille 12710. Liasses non cotées. Les faits énoncés cidessus se rapportent au recrutement de 1754-1755, mais l'on voit avec certitude que le sieur Boucher agissait ainsi depuis longtemps. -
procureur de Dupleix, était lieutenant et demanda à être sousmarchand. L'aide-major de Pondichéry en 1721, Uuvivier, était aussi passé dans le commerce. Bury, son successeur, qui était en 1721 le plus ancien lieutenant de la garnison, était encore capitaine en 1750. Lui et son collègue La Tour furent mis de côté par Dupleix comme incapables, se plaignirent en France et furent rayés des cadres Le capitaine Roussel, de la garnison de Mahé, déserta aux Anglais et fit dans leurs rangs le siège de Pondichéry. Le capitaine Macafifry, de Chandernagor, passa avec toute sa compagnie au service des Ostendais (1744). Tels étaient les vieux officiers, déjà capitaines vers 1740. Ceux qui n'étaient alors que lieutenants ou enseignes firent les guerres de l'Inde et quelques-uns sont bien connus. Nommés par le roi, sur présentation de la Compagnie, c'étaient des jeunes gens sans ressources comme Bussy, ou dissipateurs comme d'Auteuil et Conflans, que leur famille envoyait au loin pour se refaire une fortune. Parfois on vit entrer au service directement comme capitaines, des officiers réformés de ce grade; mais, ordinairement, on débutait comme enseigne et l'on passait assez lentement par tous les grades. D'Auteuil, fils du comte Combault d'Auteuil, qui était écuyer au service du duc de Bourbon, reçut son brevet d'enseigne en 1739. Il était à la fois beau-frère de La Bourdonnais et allié de Dupleix, dont il avait épousé la bellesœur ('). Il fut, à cause de cela, favorisé, commanda les dragons au siège de Pondichéry et l'expédition de 1749, pendant laquelle il livra la bataille d'Ambour ; il reçut une commission de capitaine en 1750 et de lieutenant-colonel en 1753. Il avait peu de capacité et, revenu dans l'Inde comme major général des troupes en 1756, il fut mis de côté par le chevalier de Soupire à cause de son impéritie.
A la même époque entrent au service, avec ce même grade d'enseigne, les sieurs Duquesne, Brenier, Mainville, Bussy, qui plus tard commandèrent les petites armées de Dupleix. Le dernier seul paraît hors de pair. L'officier qui capitula devant Clive et Lawrence à Trichinapali en 1752 et fut, par son incapacité, l'auteur indirect
(1) M"" Aumont, sœur de M"« Dupleix. Il était né en 1714, à Auteuil en Picardie (près Beauvais) ; il avait donc en 1749 trente-cinq ans. Col. G* 137. Registre des mariages de Chandernagor, 11 jain 1741.