CHAPITRE XllI
plans. La Compagnie refusa (i) de demander pour cet officier le grade de colonel : elle n'en voulait pas dans l'Inde. Elle objecta aussi à une demande analogue faite pour Kerjean qu'il fallait, pour être nommé lieutenant-colonel, de longs et signalés services. Dupleix insista (2) : il voulait avoir dans l'Inde un brigadier venant de France, un colonel qui serait Bussy et quelques lieutenants-colonels. C'était la suite logique de l'augmentation de troupes qu'il réclamait, et c'est ce qu'on fit en 1736 quand on envoya Soupire et Lally- Tollendal. Il avait eu même une idée assez singulière : il pria, vers 1730, la Compagnie de lui faire accorder le grade de maréchal de camp ; il y tenait beaucoup et fut irrité du refus qui lui fut opposé. II l'attribua à la mollesse avec laquelle son neveu Dupleix de Bacquencourt avait soutenu la demande. En réalité, la Compagnie agit auprès de Machault et auprès du comte d'Argenson ; mais cela suscita l'opposition des militaires; on objecta que Dupleix n'avait pas de grades. L'octroi que le roi lui avait fait du cordon rouge avait déjà blessé la susceptibilité des officiers, qui considéraient cette décoration comme devant leur être réservée. Il faut avouer que Dupleix demandait une chose peu ordinaire, et qu'un brigadier, pour formuler, transmettre ses ordres et les préciser, eût suffi, « Mais on ne sait pas penser juste en France, » disait-il (3) amèrement.
L'autre défaut des officiers était la cupidité. Il n'en est aucun qui n'ait considéré les campagnes qu'il était appelé à faire comme une occasion de s'enrichir. Dupleix lui-même envoyait exprès au Dekhan les jeunes gens qu'on lui recommandait et qui avaient leur fortune à faire ou à refaire. Chefs et soldats, chacun à proportion du grade, firent leur main aux dépens des souverains qu'ils servaient. Ces rapides fortunes, qui s'édifiaient en une campagne, furent connues en France et cela nuisit à Dupleix auprès des envieux et même auprès des honnêtes gens. Nous en verrons les preuves en leur lieu.
Mais ce qui nous importe à présent, c'est d'achever de décrire
(1) Fr., n. acq., 9145, 165. La Compagnie à Dupleix, l"'' janvier 1753.
(2 Fr., n. acq., 9146, 270. Dupleix à la Compagnie, 9 novembre 1753.
(3; Fr., n acq., 9150, 226. Savalette à Dupleix, 12 novembre 1753. — Ibid., 9151, 109. Dupleix à Choquet, son beau-frère, 9 novembre 1753. — Ibid., 145. Dupleix k Saint-Georges, 25 janvier 1754.
ces troupes, dont nous venons d'indiquer le triste recrutement et les cadres défectueux. Nous dirons un mot aussi des auxiliaires qui combattirent avec les soldais blancs, afin de décider si, comme on le dit, Dupleix est ou non le premier qui ait employé des indigènes.
Son armée comprenait, à côté des troupes françaises, infanterie et cavalerie (celle-ci composée d'une compagnie de dragons et de douze gardes du gouverneur), une compagnie portugaise et deux ou trois cents topas ou indigènes chrétiens de Pondichéry ; le reste était formé de Cafres et de cipayes.
Pour ce qui touche le matériel et l'équipement, nous voyons que la troupe européenne était ordinairement habillée de guingamp bleu avec parements rouges; mais on se servait aussi d'une espèce de serge du pays légère et peu coûteuse, qui était rouge. Bussy, à Aurangabad, habillait aussi ses soldats d'écarlate.
Les fusils et autres armes venaient de France; seul le nabab de Vellore, Mortiz-Ali, avait créé des fabriques d'armes sur le modèle européen. L'artillerie se composait surtout de petites pièces de deux livres de balles, que l'on appelait canons à minute, parce qu'ils tiraient de quinze à vingt et un coups par minute (i); on fabriqua à Pondichéry de petites pièces de fonte qui firent un mauvais usage. Elles étaient ordinairement servies par des matelots que Dupleix faisait débarquer à l'arrivée des vaisseaux.
Les soldats n'avaient à porter que leur sac; le reste du bagage était chargé sur des bœufs fournis par la Compagnie. C'étaient aussi des bœufs qui traînaient les canons. Il y avait quelques voitures, des diables, des truujueballes. On se servit aussi de chameaux, d'éléphants, de coulis, à défaut d'autres moyens de transport. On trouve dans un seul convoi jusqu'à vingt-quatre éléphants portant chacun 1,000 livres, et deux cent cinquante bœufs portant 240 livres (-^j.
Le pays où l'on se battait était extrêmement boisé, coupé de ri-
(1) Col. C* 81, 224. Le Conseil supérieur de Pondichéry à La Bourdonnais. .... Deux canons de 2 livres de fonte, montés pour tirer vingt et un coups par minute (1747). — Fr. n. acq., 8931, 243. Le Conseil supérieur à la Compagnie, 6 février 1747. Quatre canons faits pour tirer douze à quinze coups par minute. — Fr., n. acq., 12087, 73, id. — Journal de Barbier, IV, 320. Il cite des canons tirant vingt coups par minute.
(2) Arch. Vers. E 3746, passirn.