CHAPITRE XIII
avait fait connaître qu'on n'en pouvait tirer de services bien efficaces, » écrivait le Conseil supérieur à la Compagnie en 1744. Les circonstances étaient telles pourtant qu'on les garda et même qu'on en recruta d'autres. La Bourdonnais demandait à Dupleix d'en avoir beaucoup. On les faisait venir de Mahé parce que les indigènes du Carnate étaient moins bons soldats que les musulmans du Malabar. 11 y en eut 1,300 à 1,400 à Pondichéry pendant le siège. Ce sont ces troupes que Dupleix, pour s'en débarrasser, fit passer à la solde de Chanda-Sahib en 1749. L'historien anglais Orme déclare ignorer qui, des Français ou des Anglais, leva le premier des cipayes (•). Mais les premiers qu'on voit chez les Anglais furent envoyés de Tallichéry, près de Mahé, pour renforcer la garnison de Goudelour en 1746. Pendant le siège de Pondichéry, Boscawen avait 10,000 cipayes, pour la plupart recrutés dans le Carnate et sans nulle valeur. A partir de cette époque, il y en eut dans les deux armées qui se disputaient Trichinapali.
Le mot cipaye avait, en langue persane, le sens général de guerrier. Le général, l'officier, le soldat était cipaye ou devait l'être. Mais le mot s'appliquait ordinairement aux fusiliers du pays, troupe méprisée au regard des cavaliers. Ils se mettaient à la solde d'un chef de cavaliers, n'étaient ni vêtus, ni nourris, ni disciplinés, ne touchaient qu'une solde modique réduite encore par les vols de leurs officiers (2). Dupleix fit venir de Mahé deux chefs connus pour braves et ayant servi en 1741 : c'étaient deux frères nommés Abd-Oul-Raraan et Chek-Hassem. Le premier prit plus tard le nom de Mousafer-Kan.
Ils amenèrent avec eux des fantassins et des cavaliers qui passaient pour les meilleurs cipayes de l'Inde (s). Ces chefs étaient très attachés à la nation, Chek-Hassem surtout était brave et fidèle. Les diverses relations du siège s'accordent pour dire qu'ils rendaient des services appréciables. La Compagnie, sur la demande de Dupleix, donna à ces deux chefs le titre et la commission de commandants en chef des cipayes, l'un pour l'infanterie, l'autre pour
(1) Orme, I, 163.
(2) Fr., D. acq.. 8928. Mémoire de Law de Lauriston sur les cipayes, 1766.
(3) Arch. aff. étr. Asie, 12, 54. Relation du siège de Pondichéry.
la cavalerie ('). Ces premiers cipayes, bien choisis, bien armés, furent dressés à notre exercice dont la théorie fut traduite en leur langue. Un officier européen avait l'inspection du corps. Mais après quelque temps, il fallut augmenter leur nombre, on fit venir des commandants qui n'avaient jamais servi les Français, on leur fit des avances pour leur permettre de lever des hommes. Ils formèrent des troupes de 700 à 800 hommes que le major européen ne pouvait plus inspecter facilement, parce que le corps montait à 7,000 ou 8,000 hommes et qu'ils étaient dispersés en vingt endroits. 11 y eut de grands abus : les corps n'étaient pas au complet, les chefs recrutaient, au lieu d'hommes robustes et choisis parmi les Marattes ou les musulmans, des bandes de coulis carnates, misérables et lâches. Le cipaye devait toucher six roupies par mois; c'était ce que payait la Compagnie; à peine en touchait-il trois ; le chef gardait le reste. Ces troupes firent peu de bon service. Elles n'aimaient pas aller au feu, et préféraient piller amis et ennemis sans distinction. En cas de mécontentement, chefs et soldats désertaient (-). En Dekhan, Abd er-Raman Mousafer-Kan, étourdi et ambitieux, pilla de fond en comble la nababie de Cadapa, arbora le maymarateh, emblème d'honneur que Bussy et Dupleix seuls avaient le droit de faire porter devant eux, et finit par être arrêté par ordre du général. Son frère ayant intercédé pour lui, la liberté lui fut rendue et le soubahdar lui donna môme le gouvernement de Canoul (V. Il y avait à l'armée de Bussy, en 1753, 5,700 cipayes, infanterie, cavalerie et artillerie, divisés en sept ou huit bandes. Ceux qui servaient en Carnate étaient à la même époque en un fort triste état par suite des malversations de leurs chefs. Après le départ de Dupleix, n'étant pas payés depuis longtemps, ils se révoltèrent en divers endroits et Godeheu en licencia la plus grande partie, qui passa au service des Anglais et des princes du pays. On voit que ces soldats n'étaient pas autre chose que des bandes de merce-
(1) Fr., n. acq., 8930, 245. Registre des actes de la Compagnie, 8 juillet 1749. Texte des commissions.
(2) Arch. Vers. E 3746, 45. Dupleix à la Touche, 7 août 1750. Ali-Kan, chef cipaye, a comploté de déserter chez Mahmet-Ali-Kan, avec 600 fantassins et 200 cavaliers.
^3) Arch. Vers. E 3748, 80, 86. Dupleix à Bussy, juillet-septembre 1751.
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naires levées par leurs capitaines et mises par eux au service de qui les payait bien. Ils n'étaient pas encadrés par des blancs, ni dressés tous à la discipline européenne, comme le sont aujourd'hui les troupes indigènes.
Ainsi Dupleix n'est pas l'inventeur de cette milice, il ne lui a pas donné la forme qu'elle reçut plus tard : mais on ne fut pas long à comprendre ce qui manquait aux Hindous pour faire figure sur le champ de bataille. Les Anglais, en les choisissant et en les payant bien, en leur donnant des cadres européens, arrivèrent, dès 1757, à leur assurer une solidité suffisante, et l'armée indigène fut créée par ces quelques perfectionnements. Leurs régiments réguliers furent tout de suite supérieurs à ce qui avait figuré dans la guerre de 1749-1734. Pour Dupleix, les meilleurs n'étaient que de la canaille. C'est ce qu'il répondait à la Compagnie, qui craignait que les Français n'apprissent la guerre aux Maures : « Conduits par des « chefs blancs, les cipayes suffisent à mater les Maures ; réduits à « leurs chefs ordinaires, ce n'est plus que de la canaille (i). »
L'armée qui devait soutenir les plans audacieux de Dupleix était donc une mauvaise armée; ce qui devait en former le nerf, la troupe française, était sans valeur, ramassis de gueux, vils coquins que cent hommes devaient battre i~).
Or, les Anglais eurent précisément le bonheur d'avoir des troupes excellentes en présence de ces bataillons misérables. Il leur arriva, en juillet 1751, des troupes suisses sous le commandement du major Lawrence. La plupart des hommes et des officiers étaient catholiques et avaient servi en France. Ils s'étaient engagés pour sept ans. Quelques-uns désertèrent à Pondichéry, mais la plupart, quelles que pussent être leurs sympathies particulières, servirent loyalement la Compagnie anglaise qui les payait bien. Ce sont ces troupes, formées d'excellents soldats et commandées par de bons officiers, qui assurèrent la victoire aux Anglais dans presque tous les engagements de 1751 à 1753. La milice sans valeur et les officiers ignorants qu'on envoyait à Dupleix ne pouvaient tenir contre des vétérans.
(1) Fr., 9151, 65. Dupleix à Montaran, 9 novembre 1753 et le même mot se retrouve dans la correspondance, passim.
(2) Mot de Dupleix.
En particulier, une compagnie de 120 grenadiers seulement parait avoir décidé la victoire dans toutes les occasions ; car ces Suisses n'étaient pas très nombreux : ils ne formaient en tout que quatre compagnies de 140 hommes; mais c'était une élite. En dehors d'eux, les troupes anglaises comprenaient encore un millier d'Européens, ramassis de déserteurs, au dire de Dupleix. Or, à lire le récit des principaux combats du Carnale, on voit que les succès de l'armée anglaise ont été décidés par un coup de vigueur des compagnies d'élite, surtout des grenadiers, devant lesquels les troupes françaises se sont presque toujours débandées (•).
Pourtant la compagnie des grenadiers finit par être détruite dans une surprise, le 15 février 1754, par un détachement deMarattes et de Français détachés de Trichinapali. Le convoi qu'elle escortait fut enlevé et tous les hommes, au nombre de 138, tués ou pris. Dupleix avait, d'autre part, arrêté en mer 90 Suisses que des chélingues (0 transportaient de Madras à Goudelour, et pouvait écrire à cette date que les compagnies suisses étaient réduites presque à rien. Mais le gouvernement anglais expédia, en 1754, un régiment de troupes régulières, et nos adversaires eurent toujours sur nous l'avance des bonnes mesures. Si Dupleix avait eu deux ans plus tôt les Allemands qu'amena Godeheu, il eût probablement triomphé des Anglais à Trichinapali. La présence d'un bon officier eût, en tout cas, empêché la capitulation de Cheringam, dont l'effet fut si grand en France. Ainsi, l'on voit combien furent petites les causes qui déterminèrent son échec et, par suite, nos désastres. Ce sont 300 soldats suisses qui ont fait pencher la balance en faveur des Anglais au moment décisif. Les spéculations honnêtes d'un recruteur de la Compagnie mal surveillé ont, à trois mille lieues de Paris, causé la défaite d'où sont sorties toutes les autres. Mais cette faute individuelle n'eût pas été possible si l'institution même de la Compagnie n'eût érigé en habitude la négligence, les concussions et l'irresponsabilité.
Dupleix essaya de suppléer à l'insuffisance de ses troupes par l'appoint d'alliances indigènes, bien qu'il sût à quoi s'en tenir sur
(1) Mémoires de Lawrence, I, 149. — Orme, 2, 231, et passim dans le récit 'des divers combats.
(2) Bateaux du pays.