CHAPITRE XIII
remboursement de fonds provenant des impôts du Carnate ; on lui aurait répondu qu'il n'avait rien à réclamer, l'argent dépensé n'étant pas à lui. Un tel aveu eût clos le procès. Or, il avait sacrifié pour la Compagnie bien des sommes qu'il aurait pu garder pour lui et qui étaient comme son butin de guerre. Rappelé brusquement, il dut aviser à un moyen de les recouvrer et trouva ce biais : il prétendit qu'il avait hasardé des sommes provenant de son patrimoine et que la Compagnie, ayant saisi son gage, devait les lui rembourser. C'est ce que nous révèle l'explication donnée à son arbitre : il avoue là avoir perçu les revenus du Carnate, mais il continue à prétendre que c'était pour se rembourser de ses avances.
Or, il n'avait prêté que quelques lakhs, au début ; le reste provenait de levées faites sur la province. Il sacrifia certainement avec un désintéressement relatif les gains énormes qu'il avait faits. Il aurait pu garder par-devers lui, comme tant d'autres, des sommes considérables ; il ne le fit pas et emprunta même à ses amis, à ses subordonnés, leurs propres bénéfices pour achever l'œuvre commune. Tous s'en seraient payés plus tard après la victoire, sans le rappel imprévu de Dupleix. Godeheu fit percevoir tous les revenus pour la Compagnie et ne voulut reconnaître aucune dette, prétendant que la guerre et les dettes étaient l'affaire de Dupleix.
Il fit donc la guerre avec l'argent qu'il tirait du pays. Il en manqua parce que la guerre ruina les paysans. Il paraît avoir abandonné l'administration à PapiapouUé, qui chercha, comme tous les Hindous, à tirer profit de sa situation et de la confiance du chef. « Il était, dit Dupleix, le receveur désigné par Chanda- « Sahib pour percevoir les revenus de la province. » C'était cet homme qui affermait les aidées, qui nommait les amaldars (chefs d'aidées), qui percevait l'argent et le remettait à Dupleix. C'est d'après les comptes de PapiapouUé que celui-ci établit ses recettes et par suite le calcul des avances qu'il prétendit avoir faites dans l'intérêt de la Compagnie. Or, ces comptes sont des plus suspects. Dupleix semble avoir toujours été trop confiant et facile à tromper. Des témoignages nombreux démontrent que PapiapouUé volait à son aise et se conduisait en tyran. Il avait levé à son compte des troupes d'infanterie et de cavalerie, qu'il ne payait pas
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et qni mouraient de faim (*). Elles se révoltèrent, le 7 août 1754, parce qu'elles n'avaient pas mangé depuis trois jours. C'étaient d'ailleurs tous des coulis, de la canaille. Les plaintes du sergent qui les commandait étaient interceptées par Papiapoullé qui les empêchait de parvenir jusqu'à Dupleix(2). Le receveur donnait directement, et à l'insu du gouverneur, des ordres à ses cipayes qui refusaient d'obéir aux officiers français, tout en déclarant que s'ils tenaient Papiapoullé, ils le hacheraient en morceaux. Eux et les Marattes emprisonnaient les amaldars pour les faire contribuer et disaient que c'était par son ordre. A Alempravé, il j avait des cipayes payés partie par lui, partie par M°° Dupleix, et cinq cents pions carnates armés de bâtons. Ces gens pillaient tout et allaient jusqu'à démolir les maisons pour en enlever le bois.
Durocher de la Perrine, commandant à Chalembron, écrit que les aidées sont exploitées par les petits tyrans envoyés de Pondichéry, que tout se vendait chez les noirs qui y étaient les maîtres et qui confiaient le pouvoir sur les pays éloignés au plus offrant et dernier enchérisseur. « Je suis moralement sûr, ajoute-t-il, que M. le marquis Dupleix ignorait ce commerce. Les amaldars, obligés d'envoyer des présents à Pondichéry, se rattrapaient sur les paysans. Les chefs européens étaient payés pour fermer les yeux. Vous allez peut-être m'objecter pourquoi je n'ai pas représenté ceci plus tôt. Je vous réponds que l'exemple de plusieurs de mes camarades m'a prouvé qu'il n'était nullement prudent de s'exposer aux coups que pouvait porter Papiapoullé ou ceux dont il Hait protégé, qu'il n'était pas possible de les parer et que pour ne pas y succomber, il ne fallait pas se les faire porter (3). » Ce Papiapoullé, qui abusait ainsi de l'autorité qu'on lui laissait, fut arrêté par ordre de Godeheu en 1754 et mis en liberté en 1758, par Lally, sur la prière d'un sieur de Champboy, parent des neveux de Dupleix, ce qui fil scandale i^). On voit, par la correspondance qu'il eut alors avec Dupleix, qu'il était bien son agent personnel et
(1) Col. C* 85, 235. Hibault, commandant des cipayes de Tirvedy, à Dupleix, S août 1754.
(2) Ibid.
(3) Durocher de la Perrine à Godeheu, 11 août 1754. Col. C* 85, 359. {4j Fr.. n. acq., 9163, 103. Bausset à Dupleix, 15 juillet 1758.