CHAPITRE XUI
titudes de détail, il adopta sans examen la thèse reprise après lui par Malleson et Tib. Hamont et d'après laquelle Dupleix aurait eu le plan préconçu de conquérir l'Inde; quant à M^^ Dupleix, il dit d'elle (i; :
t Les écrivains du temps ont beaucoup parlé de cette dame « qu'ils représentent comme dévorée de la passion de l'intrigue et i d'un amour désordonné pour le faste. Elle était née dans les « Indes et y avait été élevée. Son père, un Français du nom d'Alt bert, avait passé sa vie dans ce pays et était entré, par son ma- • riage, dans la maison de Castro, famille portugaise qui depuis « plusieurs générations occupait une grande position dans ces contrées t lointaines. L'enfant née de cette union n'eut rien de cet abâtar- « dissement maladif si généralement propre aux enfants des colons t européens qu'on ne soustrait pas au climat de l'Inde. M"* Dupleix « était une femme d'un caractère supérieur, douée de la plus comt plète abnégation d'elle-même et qui se montra aussi empressée à f partager la mauvaise fortune de son mari qu'elle fut heureuse et t fière de ses succès. A la grâce, aux charmes fascinateurs de l'In- « dienne, elle joignait les plus hautes qualités de l'intelligence et « du cœur. Possédant à fond les dialectes de l'Inde, elle mit son i bonheur à rendre à son mari, dans les moments critiques de ses « relations avec les princes indiens, de ces services tout de con- « fiance dont personne autre ne pouvait mieux s'acquitter qu'elle. »
Hamont (-) copia ces lignes et, entrant dans les vues de Gartwright, considéra ces assertions comme démontrées. Comme cela arrive souvent, les expressions deviennent plus fortes en passant d'un historien à l'autre. Ce dernier dit que M"* Dupleix est devenue le ministre des affaires étrangères de son mari, qu'elle se charge de conduire les négociations. Il parle du rang qu'elle a parmi les feudataires de l'empire mogol., de sa science des cours asiatiques, de sa perspicacité à démêler les intrigues qui s'y tramaient, de son art à les nouer, de ce tact, de cette libéralité, de cette finesse qui faisaient d'elle un intermédiaire diplomatique des plu^ redoutables. Il lui
(1) Cartwright, The National Review, 1862, trad. dans la Revue britannique, février 1863.
(2) Tib. Hamont, Dupleix, p. 6, 7, 213-214.
attribue les négociations avec Morari-Rao et Naudi-rajah en 1752.
L'historien de Jàn Begum (i) a tiré des Archives de la marine des renseignements intéressants sur l'origine de son héroïne et sur ses relations avec Dupleix avant 1741. Et quant au rôle politique qu'il lui prête comme ses devanciers, en s'autorisant de leurs affirmations, il déclare qxientre Dupleix et sa femme, tout était commun, vues, pensées, actions, que deux campagnes épistolaires de la Begum ont marqué dans le long drame franco-anglo-indien : la première nous obtint l'alliance de Chanda-Sahib , la seconde a été celle entreprise au sujet du second blocus de Trichinapali (2).
Ainsi M""* Dupleix, à laquelle Barchou de Penhoën accordait la connaissance des langues indiennes, devient chez Saint-Priest une opulente créole; elle acquiert, du fait de Cartwright, les charmes fascinateurs de l'Indienne et les capacités du diplomate; Hamont et Guet, venus les derniers, font d'elle un véritable génie politique, l'égale de son mari, sinon même son inspiratrice.
Pour réduire à de justes proportions ces panégyriques, nous laisserons parler les contemporains et les documents : l'historien des guerres de l'Inde, Orme, ne parle qu'incidemment de M""* Dupleix dans la première édition de son ouvrage (3), et ne lui attribue aucune action particulière parmi les plans politiques du marquis. Les mémoires du colonel Stringer Lawrence disent seulement (4) : « Il « (Dupleix) avait épousé une femme qui ne lui cédait ni pour l'es- « prit ni pour l'orgueil et qui, étant née dans le pays, était au fait « de toutes les intrigues qui s'y pratiquent et se servait de la con- « naissance qu'elle avait de la langue pour les faire réussir. »
C'est très probablement de ce passage que se sont inspirés les écrivains que l'on a lus plus haut ; ils y ont ajouté quelques développements de style selon leur goût et selon les règles de la rhétorique ; mais les contemporains ne nous donnent rien de plus décisif.
(1) Guet, Jân Begum. Paris, Baudouin, 1892, br. in-8.
(2) Ibid., p. 74 et 77.
(3) Histoire des guerres de l'Inde, trad. de R. Orme par J.-B. Targe, Paris, 2 vol. in-12, 1765. C'est la première édition de History of the military transactions of the hritish empire in India, rééditée plus tard en 3 vol. in-8. 1775-1780.
(4) Lawrence's memoirs, published by Rich. Owen Cambridge, traduits par Eidous, Paris, 1766-1767, 2 vol. in-12, t. J, p. 71.