‹ DupleixChapitre 165 sur 189 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La Bourdonnais, qui connaissait bien M.^^ Dupieix, ne fait aucune allusion à elle dans ses Mémoires, ce qui aurait lieu d'étonner si elle avait joué un certain rôle.

Voyons maintenant ce que nous donnent les documents, soit les actes d'état civil, soit les correspondances, soit les mémoires contemporains récemment publiés.

Nous avons déjà fait allusion, en parlant du mariage de Dupieix, à la personne de sa femme. Elle est née à Pondichéry et fut baptisée le 2 juin 1706. Sa mère, Élisabeth-Rosa de Castro, née à Madras en 168i, était fille d'un Portugais, Thomas Lopez de Castro, et d'une Indienne chrétienne appelée Joanne. Son père, Jacques Albert, était second chirurgien de la Compagnie; c'était une famille très modeste. Le nom de Castro ne doit pas faire illusion : les listes de métis portugais ou même de chrétiens indigènes présentent fort souvent des noms illustres; mais cela n'implique pas que ceux qui les portent descendent d'un conquérant, d'un vice-roi ou même d'un simple gentilhomme. On sait aussi que le mélange de sang indigène était une tare aux yeux des Européens. La Compagnie défendait à ses soldats et employés d'épouser des négresses, et Dupieix, allant plus loin, lui proposa de ne pas même employer les mestices nés de ces unions. Rose Vincens, fille du premier lit de M^^ Dupieix, bien qu'elle passât pour jolie dans l'Inde, parut mauricaude à Paris. On peut en inférer que sa mère devait être de teint plus brun encore, ayant une proportion plus forte de sang indien. Il est possible qu'à part cela elle ait été jolie ; car sa sœur Rosette était, au témoignage de Dupieix, la plus belle femme de l'Inde. Le seul portrait que nous connaissions d'elle peut nous laisser indécis, mais les témoignages de Duvelaër et de Godebeu, qui l'avaient vue jeune, nous inclinent vers l'affirmative. Il ne faut pourtant pas oublier qu'elle avait près de trente-cinq ans lorsqu'elle épousa Dupieix, et qu'elle avait eu onze enfants de son premier mari. Elle ne pouvait sans doute plus montrer en 1750, à quarante-quatre ans, ces charmes fascinateurs qui ont frappé ses modernes biographes.

Son père était pauvre. Vincens, son mari, après la mort de Jacques Albert, eut à sa charge sa belle-mère et plusieurs enfants, quatre au moins. Lui-même n'avait pas d'aisance à cette époque, et nous avons vu qu'il quitta le service de la Compagnie pour

gagner du bien dans le commerce. Il y fit certainement d'assez beaux profits : nous trouvons que Dupleix redevait, en 1754, li8,067 roupies à la succession Vincens, laquelle n'était pas encore liquidée, paraît-il 0).

Cela ne veut pas dire que la vie des Albert ait été pénible. Le père, comme chirurgien, devait gagner bien plus que son traitement officiel ; s'il n'a rien laissé, c'est qu'on vivait chez lui au jour le jour. Ses filles paraissent avoir été habituées à un certain luxe. Elles étaient dévotes et volontiers oisives (2). M™* Dupleix était charitable : elle donnait beaucoup aux pauvres, aux jésuites, aux capucins de Pondichéry, aux missions du Tonquin. Elle légua dix mille livres aux Mathurins de la rue Saint-Jacques à Paris (3). Elle était bien douée : Bacquencourt reconnut, après avoir douté d'elle, que sa belle-sœur avait un esprit supérieur. La Farelle (*) et tous les correspondants de Dupleix sont d'accord sur ce point, qu'elle avait beaucoup d'esprit. Les trois ou quatre lettres que nous avons vues d'elle justifient ces témoignages. Son père avait dû faire son éducation, car la mère ne savait pas même signer et il n'y avait à Pondichéry aucune ressource pour les familles européennes : on était obligé d'envoyer les enfants en France pour y recevoir de l'instruction; elle-même y fit passer sa fille Rose. 11 est possible également que Vincens, esprit assez cultivé (à), ait dirigé le développement intellectuel de sa femme, qui avait quatorze ans seulement lorsqu'il l'épousa. Il la consultait volontiers plus tard, même sur les affaires commerciales, et Dupleix recommandait souvent à son ami de prendre l'avis de la commère. On peut donc admettre, sans craindre de se tromper, que c'était une femme au-dessus de l'ordinaire, surtout dans le pays oii elle

(1) Col. C* 85, 4. État général des personnes à qui je dois, certifié par Dupleix, 14 octobre 1754.

(2j Elles font des neuvaines pour Dupleix qui part pour le Bengale ; luimême leur reproche de ne pas lui écrire, bien qu'elles aient le temps d'envoyer des vingt pages si elles le veulent.

(3) Guet, ouv. cité, p. 95.

(4) Méinoires de la Farelle, major de Pondichéry, publiés par son petit-fils Lennel de la Farelle, 1896.

(5) On le voit par le mémoire sur le commerce qu'il envoya en 1733 à la Compagnie et par quelques lettres éparses dans la Corresp. gén. Col. série C.

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